30/08/2014

Roche vive, roche morte

p017.jpgEn lisant Ovide, j’ai appris que, pour les anciens Romains, il y avait une différence fondamentale entre la pierre vive et la pierre morte: la première était celle qu’on trouve à l’état natif, dans la nature, et appartenant au corps de la Terre, saisie dans ses cycles biologiques, la seconde était celle qu’on avait arrachée à ce corps terrestre et placée dans l’ordre humain, qu’on avait soumise à la pensée pour bâtir des maisons ou créer des routes, des meules, qu’on avait placée sous le dieu de la cité. On avait conscience que ce qu’on arrachait à la nature devenait mort, même lorsque c’était inanimé - comme si on s’était servi des os d’un mammifère pour y tailler des flûtes, des flèches! Or, c’est un principe méconnu du monde moderne, qui, en réalité, s’imagine qu’il n’y a pas de différence réelle entre le mort et le vivant, en particulier lorsqu’il s’agit du minéral, qu’il regarde comme fondamentalement mort. Mieux encore, cette conscience antique montre qu’on savait alors qu’on sacrifiait quelque chose de la Terre pour le mettre au service de l’homme: il fallait lui en montrer de la reconnaissance et prendre garde à ne pas tomber dans l’excès, à ne lui prendre que ce qu’elle pouvait reconstituer - comme on prend, en chirurgie, afin d’aider un malade, les éléments d’un corps sain susceptibles de se reformer, ou en tout cas dont l'absence n'est pas susceptible de le mettre en danger.
 
L’homme est passé du côté de la mort: l’activité intellectuelle, loin de créer la vie, l’amoindrit, en soi. Il autour-de-la-roche-du-diable.jpgne peut plus se bâtir en passant par les forces du vivant, comme les légendes racontent qu’il le faisait à l’origine, en ordonnant par ses charmes aux arbres et aux pierres de s’assembler pour l’abriter! Il est contraint de faire d’abord mourir les choses de la nature, avant de se les approprier, comme si la vie n’était rien d’autre que ce qui était soumis à la volonté de la Terre et que, pour contrer celle-ci et s’imposer, l’homme devait commencer par soumettre à la sienne, faite de pensées mortes, quelques-uns de ses éléments.
 
Mais le corps même de l’homme dépend encore de la Terre, lui appartient encore; sa vie ne dépend pas de son intelligence. Ses os sont vivants de la même façon que le calcaire d’une montagne, tant qu’on ne l’en a pas arraché. C’est donc avec parcimonie qu’il doit arracher à la Terre ses éléments, pour ne pas s’affaiblir lui-même. Ce n’est pas son intelligence qui peut créer la vie; elle peut l’améliorer, mais les illusions, à cet égard, peuvent aussi s’avérer mortelles. Ce n’est que lorsqu’elle aura saisi la logique interne à la vie, en plongeant dans les parties de son corps qui sont vivantes, lorsqu’elle aura saisi de l’intérieur les forces qui constituent le squelette, qu’elle pourra bâtir des maisons elles-mêmes vivantes, qui ne nuisent pas à la vie de la Terre. Or, elle en est loin, pour le moment.
 
L’intelligence froide et purement cérébrale, de fait, ne le peut pas. Seule l’intelligence du cœur, organe lié aux rythmes cosmiques, non fermé sur lui-même, en est capable. C’est en ce sens, à mes yeux, qu’André Breton disait que la poésie nouvelle devait déboucher sur une forme de connaissance, objectiver l’inconscient, ce qui émane des profondeurs du corps.

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28/08/2014

L’art de Frazetta

frank_frazetta_newworld.jpgFrank Frazetta (1928-2010) fut un peintre populaire, illustrant des écrivains de fantasy américains, surtout Robert E. Howard, qu’il adorait, et Edgar Rice Burroughs: deux créateurs de héros sauvages à l’ancienne, affrontant la jungle du monde, défiant les dieux déchus, conservant dans leur cœur la fraîcheur primitive et passant dans les cités décadentes, avides de magie noire, sans en être entamés. Ils incarnaient les forces de volonté émanant des profondeurs de l’âme et surmontant la résistance du monde extérieur, décadent et déchu.
 
Or, Frazetta sut les représenter en leur laissant une dimension symbolique, sut les saisir au sein d’une mythologie. Il le fit en les plaçant dans un monde onirique, fait de couleurs vives, de contrastes forts, de lignes floues et de mouvements d’un dynamisme étonnant, rappelant l’art baroque.
 
Il fut si bien conscient que ses héros appartenaient à une mythologie nouvelle qu’il créa directement un personnage symbolique fameux, le Death-Dealer, dans un cycle qui le montre effrayant mais au fond utile, salvateur, pareil à un justicier masqué - un Batman archaïque.
 
Il fut un pendant remarquable à la tendance à l’Abstraction lyrique propre à l’art bourgeois - pour ainsi FrankFrazettaDeathDealerVI.jpgdire. Car toute l’illustration populaire, nourrie de science-fiction, de fantasy, est dans ce cas, mais en général, le style est complètement différent de celui des grands artistes: marqué par un réalisme désuet, rappelant l’art pompier, il semble ne rien apporter sur le plan formel, ou s’être arrêté au dix-neuvième siècle. Mais Frazetta avait quelque chose de romantique; ses figures semblaient sortir d’un brouillard - ou, plus exactement, d’un feu qui brûlait au sein d’une brume: il était l’expression de la volonté pénétrant dans le sentiment et y cristallisant des formes accessibles à la raison.
 
Sans doute, les sujets étaient prévus à l’avance, et l’affleurement des héros, de Conan, de Tarzan, de John Carter, au sein de ce brouillard de feu, était une sorte de ruse: il fallait bien, à la fin, que leurs traits se recoupassent avec ce que les écrivains en avaient dit, qu’on leur fît de gros muscles, qu’on donnât à leurs petites amies des formes généreuses. Et par là, encore, il s’est lié à l’art baroque: l’important était d'habiter suffisamment de l’intérieur les figures pour les plonger dans les profondeurs de l’âme, et qu’elles en resurgissent nimbées de rêve. En ce sens, Frazetta avait aussi un lien avec l’art abstrait. Aucune photographie n’aurait pu rendre son univers hiératique, étrange - comme perçu au travers d’un voile. Tout au moins, il avait conservé la leçon d’un Turner, ou d’un Delacroix. C’est ce qui, parmi ses pairs, le mit au sommet, et le rendit l’égal des plus grands.

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22/08/2014

Nouveau recueil des Poètes de la Cité

4406.pngLa société littéraire genevoise des Poètes de la Cité, dont je suis un membre, vient de faire paraître son nouveau recueil collectif. Il se nomme Ensemble, parce que, quoique très divers dans leur style, et sans doctrine distincte, les poètes, à force de se fréquenter, dégagent de leur groupe une cohérence, un esprit. Il n’est pas, bien sûr, réductible à des manifestes, aussi géniaux soient-ils, ou à des positions de principe, aussi inspirées soient-elles - mais on pourrait lui donner un contour.
 
Car la plupart évoquent la nature en vers réguliers, et essayent, portés par le rythme des mots, de déceler dans cette nature une âme, un prodige, une clarté. Certains veulent trouver le merveilleux au fond de l’amour, ou au fond d’eux-mêmes, mais je dirais que ce recueil est genevois en ce qu’il est d’une forme assez classique mais d’une aspiration au sublime ailleurs qui n’est pas limitée par des considérations philosophiques extérieures, qui reste très libre. On ne sent pas peser sur les poètes une sorte de convenance agnostique qui empêcherait la parole de pénétrer les mystères, si elle le voulait. Il peut y avoir de la retenue; il n’y a pas de censure.
 
Bien au contraire, les poètes essayent souvent de créer des images leur permettant d’accrocher le mystère: Jean-Martin Tchaptchet évoque un vaisseau spatial qui l’emmène au pays des défunts, visiter des proches disparus; Linda Stroun parle d’un appel d’au-delà du réel émané d’un portrait peint, dans un musée; Yann Chérelle de voyages vers l’autre rive; moi-même de l’ange qui sonnera le réveil de la conscience au jour de l’endormissement sensoriel, en hiver!
 
Mais Valeria Barouch, Roger Chanez ou Nitza Schall prennent des éléments de la nature sensible, pour cristalliser leurs aspirations à la transcendance: ici un faon, là l’océan, là encore la rosée. Bakary Bamba s’appuie, lui, sur un glorieux symbole: le jet d’eau de Genève! Et Galliano Perut sur un autre: le Rhône.
 
Denis Meyer célèbre l’automne et ses pampres, Albert Anor, dans un style surréaliste, l’amour vainqueur de la destinée, Emilie Bilman, les merveilles du cosmos, Cécile Abrayre El-Shami, les lointains perdus dans la lumière, Kyong-Who Chon et Michaud Michel, l’âme des fleurs, David Frenkel, les souvenirs tendres de l’enfance, Anne de Szaday, la beauté d’une aube, Pascal Kiantede Nzogu, l’écho du désir dans l’obscurité des mots, Jeannette Monney, la cité d’Athènes, et Danielle Risse se souvient d’un passé enfoui. Tout un monde ainsi se crée, une mythologie collective, un monde intérieur qui étend ses ramifications vers les étoiles, les êtres invisibles, l’inconnu.
 

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18/08/2014

Degolio XLIII: le martyre de l’étranger inconnu

1939261_1409393805979797_900477451_o.jpgDans le dernier épisode de cette série qualifiée par quelques-uns de dharmique, nous avons laissé nos deux héros, Captain Corsica et le Génie d’or, alors qu’ils conversaient sur leurs destinées respectives, et que le premier évoquait un terrible malheur survenu autrefois aux Agriates; en particulier, il raconta qu’à Ostriconi, une grande sécheresse avait sévi, et que, un jour, un jeune étranger, beau et blond, était survenu, et qu’il avait étendu sa main au-dessus d’un rocher.
 
Soudain, un tremblement se fit sentir, un grondement sourd se fit entendre, puis une source d’eau pure et fraîche jaillit des profondeurs. On s’extasia, on cria de joie, on fit fête au jeune homme, qui ne voulut Moise.jpgpoint dire son nom ni donner son origine, mais qui n’en fut pas moins acclamé - et on déclara qu’il était un ange qu’avait envoyé la providence pour sauver le village: ce qui le faisait rire. Mais il ne démentit pas.
 
On s’en contenta, sans chercher davantage à savoir si son art était de Satan, ou de Jésus-Christ.
 
Cependant, comme les jeunes filles du village l’entouraient, le couvraient de leurs caresses, survint un pêcheur qui n’avait pas assisté au miracle, et qui, amoureux de l’une de ces jeunes filles, fut pris d’une terrible jalousie. Ayant entendu raconter ce que le jeune homme avait accompli, il s’empressa d’affirmer que c’était louche, et que seul un fils du démon eût pu avoir de tels pouvoirs; ce qu’il répandit plus tard, n’en démordant pas. Au début on refusa de l’écouter, ne faisant qu’en rire; mais cela ne fit que le rendre plus obstiné, et le temps aidant, le souvenir de son exploit passant, on commença à l’entendre, et à avoir des doutes sur la qualité véritable du jeune homme. On le voyait s’éloigner avec la jeune fille 1898040_10202902926474801_1647077703_n.jpgdont avait été amoureux le pêcheur, et ils se donnaient la main, ils semblaient s’aimer.
 
Une nuit, que tout le monde dormait, l’amant jaloux pénétra dans la maison où il avait été accueilli, et voici! il le tua d’un coup de stylet. Or, lorsque la plaie dans son cœur fut ouverte, il se produisit une chose très étrange: un sang lumineux se déversa, qui jeta une clarté dans la maison, et comme le jeune homme avait poussé un cri, on était accouru, et l’on put voir ce prodige: la lumière brillait par les fenêtres, sans qu’une lampe fût allumée. On vit aussi le pêcheur sortir de la maison en courant. On en fut étonné, et on s’inquiéta. On entra dans la cabane. La clarté qui jaillissait du corps blessé de l’étranger s’accroissait: elle remplit toute la pièce, et une forme apparut à l’intérieur, qui semblait humaine, mais dont on voyait surtout les yeux, brillants et tristes. Pendant ce temps, le corps du jeune homme paraissait se dissoudre, s’amincir, et une légère fumée s’en échappait. Bientôt, il n’en resta plus rien, et la lumière disparut; on entendit un gémissement étouffé, puis ce fut comme si l’étranger n’était jamais venu: aucune trace ne demeurait de son passage. Certains commencèrent à dire qu’il était peut-être vrai qu’il était le fils du diable.
 
La suite de cette malheureuse histoire ne pourra néanmoins être livrée qu’une fois prochaine.

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16/08/2014

L’art préclassique en Grèce

ocres_Pinax_fragment_Hades_et_persephone_Terre_cuite_H-_0-255_m.jpgQuand je suis allé en Grèce, j’ai pu découvrir, au musée d’Athènes, quelque chose qui m’a stupéfié et que je ne connaissais pas du tout: ce qu’on nomme l’art préclassique. J’ai trouvé ce qu’il en restait d’une profonde beauté, parce que cela tendait moins au réalisme et au rationalisme que l’art classique; il y avait encore, dans cet art ancien, plus hiératique, aux formes plus généreuses, une qualité orientale qui évoquait la puissance et la grandeur des mystères de l’ancienne Grèce avant qu’ils ne deviennent des événements mondains, avant qu’ils ne se galvaudent. Beaucoup de Romains de l’aristocratie, de fait, allaient se faire initier aux mystères d’Éleusis pour montrer qu’ils appartenaient à la fleur de l’humanité.
 
Cela rappelle la manière dont se sont moralement vidés les jeux d’Olympie, le comble étant la participation de Caligula aux épreuves, et l’obligation qu’il avait mise de le laisser gagner.
La mythologie grecque, dans cet art préclassique, tel qu’on peut le discerner par exemple dans les anciens frontons du Parthénon, était déjà présente - mais avec une expressivité qu’on ne reverrait Vieillard-fronton-est-temple-Zeus-Olympie-vers-460.jpgplus, une force, une pureté, le sentiment d’une cohérence extrême traduisant une piété réelle, face aux figures héroïques, moins mêlée au plaisir sensuel des formes équilibrées et mathématiques que l’art classique.
 
Je me souviens en particulier d’une sculpture d’Hercule luttant contre un serpent géant, et cela m’a paru être d’une puissance incroyable. Or, il ne faut pas croire que les Grecs aient renoncé volontairement à ces sculptures anciennes: en réalité, à cause des tremblements de terre, il fallait périodiquement refaire les sculptures, les frontons. On changeait de style de façon naturelle, sans le vouloir: on n’aurait pas abattu de vieilles idoles pour en bâtir de nouvelles. L’Asie fonctionne de la même manière: on y remplace périodiquement les œuvres de l’art religieux, qui ne sont, précisément, bonnes qu’au culte, et qui doivent, pour cela, être neuves et adaptées à la sensibilité des fidèles.
 
En littérature, on peut comparer Eschyle à Euripide pour se donner une idée de la différence entre les deux périodes artistiques d’Athènes que j’ai mentionnées. Une génération les séparait, mais si le 14613_Eschyle.gifsecond est raffiné, subtil, et encore puissant dans son art, le premier, plus pur, plus sincèrement religieux, moins talentueux et fin mais plus inspiré et imposant, suscitait à cause de cela l’admiration de Victor Hugo. Jean Racine, lui, préférait Euripide… 
 
Quand un dieu apparaît sur scène, chez Eschyle, il est effrayant, majestueux, splendide; chez Euripide, il est surtout gracieux: on sent déjà poindre le jeu poétique d’un Ovide, qui, malgré tout son génie, regardait les dieux davantage de l’extérieur que les tragiques grecs, les ressentait moins intérieurement: les mystères étaient plus éloignés des profondeurs de son âme.
 
Il en va ainsi: les civilisations s’élèvent, et quand elles arrivent au sommet, elles retombent; après sa période classique, la Grèce a surtout imité extérieurement les formes anciennes, percevant moins les dieux qu’elles recouvraient, et, en passant par les poètes d’Alexandrie, on est ainsi parvenu à Ovide - qui reste quand même, je dois le dire, un de mes poètes préférés. 
 
Ce n’est qu’après la conversion générale au christianisme qu’on a cessé de ressentir tout à fait les dieux de l’Olympe.
 
Ou alors s’est-on converti précisément parce qu’on ne les ressentait plus?

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14/08/2014

Gaudí contre le fonctionnalisme

Capricho_gaudi_201108.jpgOn se souvient que dans La Carte et le territoire Michel Houellebecq s’en prenait aux jurys de concours d’architecture en France, dominés à l’excès, de façon dogmatique, par le fonctionnalisme. Le père du héros Jed Martin a été lui-même architecte admirateur de William Morris, et a conçu des œuvres fondées sur la libre rêverie des formes, qu’il n’a jamais pu réaliser parce que les responsables n’en voulaient pas. Jed Martin, en les découvrant après sa mort, reconnaît toutefois qu’elles sont objectivement irréalisables, et j’ai, dans un article antérieur, reproché à Houellebecq de finalement donner raison aux fonctionnalistes - ou, du moins, de se résigner à leur omnipotence.
 
À Barcelone, j’ai pu voir qu’Antoni Gaudí évidemment n’était pas dans ce cas, puisque lui aussi concevait des formes étranges et a priori irréalisables. La basilique de la Sainte-Famille à cet égard est particulièrement frappante. Car il savait lui-même qu’elle ne pourrait jamais être achevée avant sa mort. On ne l’a d’ailleurs pas encore finie, plus d’un siècle après. Mieux encore, Gaudí concevait l’œuvre réalisée, matérialisée, comme ne montrant jamais qu’une partie de ce que l’artiste avait pu concevoir. L’œuvre, s’étirant vers l’infini, restait à jamais inachevée. Selon Georges Gusdorf, c’est l’essence du romantisme.
 
On saisit alors ce que n’ont pas pu comprendre les fonctionnalistes: administrateurs plus qu’artistes, ils obligeaient à ne projeter que des œuvres pouvant être physiquement terminées dans un délai raisonnable. L’idée de l’œuvre close est une marque éminente de classicisme; l’adaptation du discours au scientisme ne fait que le dissimuler superficiellement.
 
Rien n’empêchait, de fait, de bâtir au moins des fragments de ce qu’avait fantastiquement imaginé le père de Jed Martin. Mais la réalité est autre que celle qu’a dite Houellebecq: la question n’est pas celle de l’irréalisable, mais de la haine de l’imagination qui dépasse les limites du sensible.
 
C’est pour cette raison qu’on peut dire que Paris reste une ville fondamentalement classique, et que Barcelone est romantique. Peu importe qu’on s’y embrasse moins sur la bouche, qu’on y vive palau-guell-gaudi-barcelone_11.jpgmoins d’histoires d’amour: Paris est depuis longtemps une cité galante; cela n’a que peu à voir avec le romantisme véritable.
 
Le lien entre le modernisme de Gaudí et le mouvement Arts & Crafts de William Morris a du reste été établi clairement. L’idée de l’artisan transcendé par son feu spirituel par opposition au technicien maître de toutes les lois de la matière, tel qu’il fut glorifié par Eiffel, est présente chez les deux artistes. Le pendant littéraire existe également: Morris a écrit des poèmes et des romans nourris de littérature arthurienne, de mythologie germanique et celtique, et l’ami de Gaudí Jacint Verdaguer, qui à Barcelone a une place et un monument, a célébré en catalan l’Atlantide à l’origine de l’Espagne et la Catalogne médiévale, avec ses fées et ses chevaliers.
 
Cela a existé aussi en France, si l’on veut; mais cela n’a pas fleuri comme en Catalogne. Cela y est resté anecdotique. À la rigueur, et toute proportion gardée, il y a davantage de rapports avec ce qui s’est passé en Savoie - l’abbaye d’Hautecombe, le pont Charles-Albert aux gorges de la Caille, les romans gothiques de Jacques Replat, la poésie dialectale d’Amélie Gex… On y a plus regardé le rêve à réaliser que la réalisation à effectuer.

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10/08/2014

Captain Córsica en images (7)

Régis Dabol, artiste excellent, a été très pris ces derniers temps; mais il a quand même pu offrir au monde une nouvelle image de Captain Córsica rencontrant l’esprit stellaire qui lui a donné sa conscience cosmique, ainsi que ses pouvoirs étendus:

Dabol 17.jpg

Ainsi qu’une vision de Captain Córsica alors que, sortant du palais de son père Cyrnos, il s’apprête à agir pour la justice et la liberté, en ce monde:

Dabol 18.jpg

On remarque qu'il porte le chapeau de son ami The Shadow, qui rend invisible et lui permet d'agir sans être gêné par les mortels et leur obsession de la légalité, mais aussi sans être vu des hommes qui sont au service de Fantômas, de ses alliés ou de ses maîtres secrets, lesquels souvent agissent à travers la conscience obscurcie de l'être humain, étant eux-mêmes interdits d'accès à la surface terrestre, et confinés par l'action des anges et héros de jadis aux profondeurs de l'Orc - enchaînés à quelque rocher au sein de l'abîme. Ils parlent donc à distance aux hommes, dans leurs rêves. Quand les mortels ne voient pas Captain Córsica, ils ne peuvent le bloquer dans ses entreprises, et les démons de l'abîme ont beau leur inspirer des machines leur permettant de distinguer dans les ténèbres les formes vivantes, ils n'en sont pas moins démunis face à la magie du héros de l'île de Beauté.
 
Par ailleurs, il a proposé une certaine vision du compagnon de celui-ci, le Génie d’or, sortant d’un immeuble parisien au sein duquel s’était tapi un esprit mauvais, qui était parvenu à s'emparer de l'âme d'un homme qui y travaillait, et à lui faire acquérir de fabuleux pouvoirs, qu'il croyait utiliser pour lui-même mais qu'il n'employait en réalité qu'à travers la volonté de cet être hideux et monstrueux qui hantait les lieux, et à son profit; l’histoire en sera racontée ultérieurement:

Dabol 1.jpg

D’assez près, on peut distinguer le visage du Génie d’or tel que l’a judicieusement conçu Régis Dabol:

Dabol 2.jpg

Enfin, il propose également une certaine vision de Captain Savoy: il s’agit du costume qu’il portait autrefois, à l’époque où il était tout jeune; mais il s’agit bien de lui et d’un lieu qu’il fréquente - où il a une demeure, une base secrète:

Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpg

La suite dans un prochain billet, peut-être!

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08/08/2014

Le rêve médical d'Apollon

684d3a-Epidaure--temple-d-Asklepios--380-370-avt-JC-.JPGÀ Épidaure, en Grèce, on se rendait pour être soigné, dans les temps antiques. Or, la guérison, pensait-on, venait essentiellement au cours du sommeil: c’est alors qu’on recevait la visite du guérisseur divin, sans qui rien n’était possible.
 
Au préalable, on avait subi l’épreuve propre à la partie basse, inférieure du temple: là, un espace obscur, plein de fumées odorantes, s’étendait; le malade y avait des hallucinations: il s’agissait de ses mauvais démons, les êtres infernaux dont venaient ses maladies. On sait que, chez les anciens Grecs, ces êtres émanaient du monde moral: ils punissaient de fautes qu’on avait commises. Précisément, la maladie était perçue comme l’effet d’une perversion intérieure; il fallait donc s’en purifier. L’épreuve initiale permettait de sortir de soi les esprits maléfiques.
 
Epidauros_Asclepios.jpgMais cela ne suffisait pas. Ils seraient revenus si, la nuit suivante, le dieu des guérisons, Asclépios ou Apollon, n’était venu remplir l’âme. On dormait alors à même le sol, et on rêvait de l’être supérieur; il semblait donner quelque chose, une bénédiction. Les historiens actuels disent que l’état hypnotique, provoqué par les fumigations de l’épreuve antérieure, facilitait l’assimilation du prêtre-médecin au dieu: en réalité, dans une forme de semi-conscience, le malade voyait un homme lui donner une potion, un élixir, et il le prenait pour un être venu des cieux. Il s’agissait, dit-on, de renforcer la conviction du malade. Mais je crois, personnellement, que le prêtre-médecin considérait que, réellement, il incarnait le dieu, que celui-ci agissait à travers lui et ce qu’il donnait, et qui était justement propre à le faire agir: les substances n’étaient pas choisies au hasard, ni selon, simplement, l’expérience accumulée, ni, bien sûr, selon leur composition chimique, mais selon ce que les initiés avaient cru voir dans l’ingrédient utilisé: la force de telle ou telle divinité, qu’Asclépios ensuite transmettrait. C’est de cette façon que les métaux par exemple étaient liés à telle ou telle planète, ou les plantes, et aussi les fameuses humeurs, lesquelles se concentraient de préférence dans telle ou telle partie du corps humain. Ces forces avaient un lien aussi avec l’état moral, puisque les humeurs renvoyaient à la fois aux quatre éléments et aux tendances de l’âme humaine. L’ensemble se coordonnait.
 
Ce qui a fait rejeter cette médecine, c’est, je crois, avant tout l’étonnement des chrétiens, pour qui la sphère morale était en réalité détachée de la sphère physique; ils reprochaient aux païens de mêler les deux de façon indistincte et, ainsi, de dissoudre l’esprit dans la chair. Ils réclamaient, plus ou moins consciemment, davantage de clarté, et c’est, à mes yeux, ce qui a fait naître la science moderne, plus spirituelle dans son origine qu’on ne pense. Le besoin de précision, notamment, répond à des forces de l’esprit accrues.

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06/08/2014

Diversité culturelle en Catalogne

29_1barcelona_13.jpgJe suis allé récemment en Espagne et un soir que je trouvais le vol des moustiques un peu bas et que la terre gardait un souvenir vivace de l’amour que lui avait donné le soleil avant son coucher - je veux dire qu’elle était encore bien chaude, si on me pardonne le mot -, j’ai allumé la télévision, et suis tombé sur la chaîne nationale qui m’a paru consacrée à l’Islam. Un cours d’arabe s’y donnait, et deux charmantes femmes voilées et un homme glabre y assistaient joyeusement et avec enthousiasme, pour les besoins du spectacle. Je me suis demandé si à la télévision française on pourrait voir une telle chose - et me suis dit que non. Et c’est dommage, car au moins à Barcelone - que j’ai visitée deux fois, durant ce séjour -, j’ai eu le sentiment d’une grande liberté, assumée dans une humeur assez bonne, et qui tranchait singulièrement avec l’esprit plutôt lourd qui règne à Paris. Il y avait des femmes voilées, et d’autres qui portaient des shorts très courts, et je n’ai ressenti aucune forme de tension, on s’y mêlait sans problème particulier.
 
Il faut dire que Barcelone est avant tout portée par l’enracinement dans la tradition catalane, qui exerce une poussée à laquelle le reste se soumet peu ou prou: le dynamisme local est assez grand pour entraîner à sa suite tout ce qui pourrait spontanément s’en écarter; ce n’est pas comme en France, où, faute de dynamisme réel, le courant républicain tend à s’en prendre à ce qui n’est pas lui, afin d’empêcher la concurrence.
 
Le patrimoine catalan suscite l’enthousiasme parce qu’il est républicain, certes, mais aussi parce qu’il plonge ses racines dans l’époque gothique - le catholicisme médiéval -, et se lie explicitement à la 1188845-l-univers-architectural-de-gaudi.jpgnature, le paysage. Gaudí, on le sait, s’appuyait sur ce qu’on appelle en architecture l’arc catalan, mais imitait également, dans leurs formes, les particularités du delta de l’Èbre ou du massif de Montsant. Le grand poète catalan Jacint Verdaguer, son ami, était prêtre, mais il chantait les Pyrénées, y situant des fées, et reliait toute l’Espagne à l’Atlantide: au fond du monde sensible, il y avait la mythologie.
 
L’architecture moderniste de Barcelone, d’un autre côté, était principalement financée par de riches industriels, eux aussi portés par l’enthousiasme, par le romantisme qui faisait renouer avec la Catalogne immortelle après un siècle de silence et la répression, au dix-huitième siècle, du roi de Castille. Cet enthousiasme proprement local dynamisait non seulement la culture, mais aussi l’économie, car les deux vont bien plus de pair qu’on ne l’imagine. Et aujourd’hui, la Catalogne est une des plus riches régions d’Europe, ce qui n’empêche pas sa capitale de comporter d’énormes voies piétonnes, ou d’interdire aux voitures ses vieux quartiers, ce que Paris ne fait pas, semblant comme enlisé dans ses habitudes, ses préjugés, ses certitudes, et ne connaître d’aucune façon l’enthousiasme barcelonais. Loin de placer les formes du paysage gaulois en son sein, il prétend lui imposer ses inventions propres - par exemple par le remembrement, ou les grandes régions qui viennent d'être votées. Loin de laisser libre cours à une fantaisie gaudienne, il s’assujettit lui-même à un fonctionnalisme que même Houellebecq a dénoncé.
 
Les classements internationaux font de l’Espagne un pays plus libre, plus démocratique, que la France; on a du mal à voir que ce soit faux, quand on s’y rend.

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02/08/2014

Degolio XLII: les deux morts de Captain Corsica

kirbygods5.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, il a été question de l’étrange sanctuaire du palais de Cyrnos, contenant un livre où étaient écrites les destinées des héros, ainsi que de la Corse; un ange y traçait les lettres d’or, brillantes, qu’on pouvait y voir.
 
Captain Corsica n’y était pas oublié; et son père, après qu’il eut lu les pages le concernant, lui avait délivré un oracle, les yeux pleins de larmes. Car il avait découvert qu’il viendrait un temps où, au sein d’un combat, il serait vaincu - où il devrait mourir! À la Grande Fin, même les Immortels mourront, proclama-t-il. Ainsi devrait-il - lui, son fils - passer par la porte de feu - une fois encore. Car, à vrai dire, il l’avait déjà franchi, un jour, le seuil de la mort! Et ayant dit ces mots, Captain Corsica soupira, et demeura songeur.
 
Quand cela fut-il? lui demanda alors le Génie d’or. - Hélas, le souvenir m’en est bien douloureux, répondit Captain Corsica; mais je vais te dire ce qu’il en est, afin que tu comprennes le sens de ma destinée, dont se saisit celle de tout le pays. Auparavant, toutefois, je veux t’emmener hors de ce palais, et, dans mon vaisseau, te montrer les endroits fatidiques où prend place cette terrible histoire.

Le héros de la Corse emmena donc son ami auprès de son vaisseau de cristal, où ils montèrent; puis ils survolèrent le château de Cyrnos, et s’en furent au-delà des montagnes. Ils parvinrent bientôt jusqu’à ce lieu qu’on nomme le Désert des Agriates, et qui, autrefois, avait été si fertile, si glorieux! Là, l’ange de la Corse eut le visage soudain marqué d’une tristesse: il pâlit même un peu. Le Génie d’or crut en deviner la raison, et il lui demanda si c’était là l’endroit fatidique dont il lui avait parlé.
 
Il s’entendit alors répondre: Ô ami! tu vois, ici, le terrible résultat des péchés des hommes. Car si desert-agriates.jpgaujourd’hui ce lieu est un désert agréable pour les yeux et où les baigneurs aiment à se rendre pour en savourer les belles plages, dans les temps anciens, je m’en souviens encore, il s’agissait d’une terre peuplée, et cultivée. Mais tous les hommes ont fui, ou presque. - Quelle en est la raison? Peux-tu me la dire? fit alors le bon génie de Paris. - Oui, je peux le faire, dit son ami nouveau; écoute donc. Il fut un temps où dans le village d’Ostriconi, qui s’étendait en ces lieux, il manqua de l’eau. Un homme vint, qui était jeune, et dont l’origine était inconnue. Il semblait être étranger. Il était beau; de fins et blonds cheveux déroulaient ses boucles sur ses épaules blanches, et ses yeux bleus luisaient. À peine semblait-il toucher le sol; et une grande douceur était répandue sur ses gestes et ses traits. On crut qu’il s’agissait d’un ange, qui avait soudain pris forme humaine. Des fleurs semblaient naître à chacun de ses pas, et les oiseaux à son passage chantaient; les animaux, ravis, accouraient, comme pour le saluer: l’âne et le bœuf levaient la tête, le cheval s’avançait vers lui, le chien remuait la queue, le chat se pressait contre ses jambes. Et voici! il parla aux habitants d’Ostriconi, et sa voix était musicale, pareille à une eau de cristal; et lorsqu’à sa demande il les entendit se plaindre de la sécheresse qui durait, et du lit de la rivière qui servait désormais de chemin aux bœufs, il sourit, et étendit sa main au-dessus d’un rocher qui se trouvait au pied de la montagne.
 
La suite cependant ne pourra être donnée qu’une fois prochaine.

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