29/09/2014

Un sujet d’agrégation sur Rousseau

pontalis.jpgOn m’a mis sous les yeux le sujet de dissertation du concours de l’agrégation de littérature de l’an passé, portant sur les Confessions de Rousseau - livre cher à la fois aux Genevois et aux Savoyards! Il s’agissait d’une citation de Jean-Bertrand Pontalis. Le style en est compliqué, mais si j’ai bien compris, le noble critique estimait que l’effort de disculpation de Rousseau importait moins, sur le plan littéraire, que le plaisir de se raconter comme être désirant. J’ai senti, en le lisant, l’approche fréquente de la Sorbonne, sur Rousseau: on aime bien regarder par quoi il était libidineux. En cela, le philosophe genevois est tiré vers l’autofiction.

J’avoue que les désirs de Rousseau ne me passionnent pas outre mesure, et que ce n’est pas à cause d’elles que j’ai aimé ses Confessions. On peut naturellement s’amuser d’un philosophe qui avoue avoir des pulsions assez ordinaires mais qu’il était de très mauvais ton d’avouer - et dont il est toujours malséant, au fond, de parler, la morale traditionnelle portant à feindre qu’on n’éprouve rien de tel, et que l’on n’a que des envies que la raison autorise. Le romantisme a été en partie une révolte contre cette absence de sincérité.

Mais l’intérêt, pour moi, de Rousseau est ailleurs. Justement parce que ces pulsions sont celles de tout le monde - et même des animaux -, leur intérêt littéraire est en réalité limité. On peut aussi bien contempler, dans un pré, celles d’un taureau à l’assaut des vaches - même si l’insémination artificielle là aussi a rationalisé la chose! Mais le taureau s’échinant sur un leurre a aussi un rapport avec Rousseau. Le plaisir d’un tel récit n’existe pas, pour celui qui vit à la campagne et qui le voit tous les jours fait par les bêtes. On ne peut s’y intéresser qu’en milieu urbain!

Pontalis dans sa citation parle d’épiphanie; mais cela n’est pas lié tant au désir qu’à la beauté. Car Rousseau n’admire pas seulement celle de Mme de Warens ou de ses jeunes amies qui l’emmènent à Maison-des-Charmettes-Jean-Jacques-Rousseau.jpgThônes, mais aussi celle de la nature - évoquant les montagnes dans lesquelles il imagine des cuves de crème, le vallon des Charmettes en l’assimilant au jardin d’Eden. Or, celui qui est allé à Chambéry sait que ce vallon est objectivement beau, qu’il n’y a pas besoin, pour le trouver tel, d’y avoir une maîtresse. S’agit-il encore de désir?

Rousseau charme aussi parce qu’il évoque sa jeunesse comme fondue dans la nature, en accord avec elle, en harmonie avec le cosmos. Ses nuits à la belle étoile participent de ce mythe - et même son éloge des Savoyards, eux aussi plus simples et naturels que les Français, à l’entendre. La femme prend soudain une autre dimension: elle est l’insertion de la beauté du monde dans un corps humain. Bien sûr que la posséder physiquement peut renvoyer à la fusion avec la nature dont je parlais; mais Rousseau dit explicitement que la possession de Mme de Warens l’a en réalité déçu. Faut-il le contredire pour le tirer vers Freud? Cette déception montre qu’il aspirait à une fusion spirituelle - avec la femme, les montagnes, la Savoie. Et c’est là que commence réellement l’intérêt littéraire, le plaisir d’écrire, et de lire. Le terme d’épiphanie ne se comprend que si on donne au désir son sens étymologique: Rousseau se sent hors du monde des astres, et il aspire à le rejoindre au travers de ce qui, sur Terre, en est le reflet le plus immédiat. Là est le romantisme - et aussi le mythe de l’enfance pure.

Car alors se dévoile que le projet de disculpation ne s’oppose en rien à cette épiphanie: bien au contraire, elle est le moyen de créer l’image d’un être innocent, sensible seulement à la beauté dans une philosophie où le beau se lie au bon et au vrai. L’opposition de Pontalis apparaît donc comme factice.

13:40 Publié dans Culture, France, Jean-Jacques Rousseau | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

Commentaires

Autres temps, autres mœurs, certes, mais comment partager le point de vue de Rousseau disant que la "possession" de Mme de Warens l'a en réalité déçu. Mme de Warens était-elle un objet, quelque chose, ou quelqu'un, une personne?
Ne faut-il pas voir l'amour sous forme de ces auberges espagnoles dont on dit que l'on y trouve ce que l'on y apporte?

"Possession": le frère biblique meurtrier d'Abel se nomme Caïn... Nom qui signifie "J'ai acquis"!

La "possession" de Mme de Warens?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 29/09/2014

Il s'agissait de son corps, bien sûr. Le corps est soumis à la volonté de celui qui l'habite, son propriétaire, mais en amour on le confie à un autre.

Écrit par : Rémi Mogenet | 29/09/2014

Si on confie son corps à un autre est-ce son corps l'avoir donné: synonymes confier et donner? Je te confie cet enfant comme la prunelle de mes yeux: un père qui choisit un ami pour qu'il prenne soin de son enfant a-t-il fait acte d'abandon de cet enfant?

Quel serait le sentiment de Mme de Warens "revenant" et lisant les "lignes publiques" de Rousseau concernant" cet épisode de sa vie?

L'abbé Pierre, par exemple, déclara publiquement avoir vécu des rencontres amoureuses mais en avoir été relativement déçu. Connaissons-nous le nom des personnes concernées?

Pensez-vous qu'une femme se "donne" à un homme non "corps et âme"? Avez-vous le sentiment que Mme de Warens eut ces rapports avec le sentiment d'être une professionnelle de la vente du corps?

D'une femme qui a fait métier de vendre son corps pensez-vous qu'il ne saurait, même à son insu, y avoir une parcelle d'elle affective voire spirituelle qui "passe" et "y" passe en même temps?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/09/2014

Comme vous dites, Mme de Warens s'est donnée à Jean-Jacques, et il en a pris possession. Elle lui a donné son corps, et leurs âmes visiblement ne se sont pas trouvées. Elle lui a donné son corps sans rester dedans, en tout cas Rousseau a eu cette impression. Mais lui-même était peut-être trop resté dans le sien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/09/2014

@ Rémi Mogenet, C'est essentiellement en pensant aux FEMEN que j'ai souhaité vous exprimer un ressenti féminin.

Je tiens à saluer votre fairplay publiant mes lignes car, en blogosphère, j'en connais un ou deux qui ne l'eussent point fait tout en me suggérant publiquement, cette fois, d'éviter désormais le survol de leur blog.

En un an? deux auteurs de blog, non dramatique: juste que les "trolls" ne sont pas forcément qu'auteurs de commentaires.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/09/2014

Je ne vois rien dans ce que vous avez dit qui ne puisse être publié, Myriam. De mon point de vue vous avez surtout stigmatisé une manière de s'exprimer que j'ai adoptée, et on ne sait jamais, je peux trouver des formules meilleures.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/09/2014

Rémi, ce n'est pas votre manière de vous exprimer que je songerais à critiquer mais nous vivons un temps de relation d'objet sexuellement comme en tant d'autres domaines. Tel que je le ressentis, en la nommant, Rousseau a trahi Mme de Warens mais à ce sujet quel serait le sentiment de Mme de Warens? En son temps, aujourd'hui? Aujourd'hui temps de relation d'objet, sexuellement, de préférence interchangeable ce, ces "objets" désormais comme vibromasseurs humains? N'y a-t-il pas "perte de sensibilité"non sensiblerie? Evolution technique, certes, éthique? Mentons en quête d'imprévu, d'extraordinaire voire de "magique" ou dans le béton (Weber ennemi publique No l)? en songeant au charmant paysage que vous nous présentiez.






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Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/09/2014

Je pense qu'il faut aussi éviter de trop sacraliser le corps, il est vivant, mais il reste baigné dans l'animalité, en particulier pour la partie liée à la relation sexuelle. Or, en droit, les animaux restent des biens meubles, même si c'est un peu triste. On ne se confond pas avec son corps, de mon point de vue. Il est objet, face au sujet qu'on est. Je meus ma main, elle est pour moi un objet directement lié à ma volonté, par lequel je peux saisir les objets qui échappent à ma volonté, et sont assujettis à une autre volonté: celle de la Terre, au moins, pour les objets dits inanimés.

Pour autant, il ne faut pas réduire le vivant au mécanique, bien sûr. Par la relation sexuelle, qui se déroule dans le vivant, on peut toucher à l'âme de l'autre, car l'âme n'est pas coupée du vivant, il n'y a pas de solution de continuité, il n'y a pas d'un côté la pensée abstraite et de l'autre le corps-machine, comme le croyait Descartes. L'âme est justement ce qui est entre les deux, et est lié aux deux, parce que le corps est vivant, parce que la pensée émane de l'esprit vivant.

Il faut aussi avouer qu'on peut avoir des relations sexuelles purement mécaniques, même avec un être vivant, il y en a qui ne voient pas vraiment la différence entre un être vivant et une poupée.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/09/2014

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