29/09/2014

Un sujet d’agrégation sur Rousseau

pontalis.jpgOn m’a mis sous les yeux le sujet de dissertation du concours de l’agrégation de littérature de l’an passé, portant sur les Confessions de Rousseau - livre cher à la fois aux Genevois et aux Savoyards! Il s’agissait d’une citation de Jean-Bertrand Pontalis. Le style en est compliqué, mais si j’ai bien compris, le noble critique estimait que l’effort de disculpation de Rousseau importait moins, sur le plan littéraire, que le plaisir de se raconter comme être désirant. J’ai senti, en le lisant, l’approche fréquente de la Sorbonne, sur Rousseau: on aime bien regarder par quoi il était libidineux. En cela, le philosophe genevois est tiré vers l’autofiction.

J’avoue que les désirs de Rousseau ne me passionnent pas outre mesure, et que ce n’est pas à cause d’elles que j’ai aimé ses Confessions. On peut naturellement s’amuser d’un philosophe qui avoue avoir des pulsions assez ordinaires mais qu’il était de très mauvais ton d’avouer - et dont il est toujours malséant, au fond, de parler, la morale traditionnelle portant à feindre qu’on n’éprouve rien de tel, et que l’on n’a que des envies que la raison autorise. Le romantisme a été en partie une révolte contre cette absence de sincérité.

Mais l’intérêt, pour moi, de Rousseau est ailleurs. Justement parce que ces pulsions sont celles de tout le monde - et même des animaux -, leur intérêt littéraire est en réalité limité. On peut aussi bien contempler, dans un pré, celles d’un taureau à l’assaut des vaches - même si l’insémination artificielle là aussi a rationalisé la chose! Mais le taureau s’échinant sur un leurre a aussi un rapport avec Rousseau. Le plaisir d’un tel récit n’existe pas, pour celui qui vit à la campagne et qui le voit tous les jours fait par les bêtes. On ne peut s’y intéresser qu’en milieu urbain!

Pontalis dans sa citation parle d’épiphanie; mais cela n’est pas lié tant au désir qu’à la beauté. Car Rousseau n’admire pas seulement celle de Mme de Warens ou de ses jeunes amies qui l’emmènent à Maison-des-Charmettes-Jean-Jacques-Rousseau.jpgThônes, mais aussi celle de la nature - évoquant les montagnes dans lesquelles il imagine des cuves de crème, le vallon des Charmettes en l’assimilant au jardin d’Eden. Or, celui qui est allé à Chambéry sait que ce vallon est objectivement beau, qu’il n’y a pas besoin, pour le trouver tel, d’y avoir une maîtresse. S’agit-il encore de désir?

Rousseau charme aussi parce qu’il évoque sa jeunesse comme fondue dans la nature, en accord avec elle, en harmonie avec le cosmos. Ses nuits à la belle étoile participent de ce mythe - et même son éloge des Savoyards, eux aussi plus simples et naturels que les Français, à l’entendre. La femme prend soudain une autre dimension: elle est l’insertion de la beauté du monde dans un corps humain. Bien sûr que la posséder physiquement peut renvoyer à la fusion avec la nature dont je parlais; mais Rousseau dit explicitement que la possession de Mme de Warens l’a en réalité déçu. Faut-il le contredire pour le tirer vers Freud? Cette déception montre qu’il aspirait à une fusion spirituelle - avec la femme, les montagnes, la Savoie. Et c’est là que commence réellement l’intérêt littéraire, le plaisir d’écrire, et de lire. Le terme d’épiphanie ne se comprend que si on donne au désir son sens étymologique: Rousseau se sent hors du monde des astres, et il aspire à le rejoindre au travers de ce qui, sur Terre, en est le reflet le plus immédiat. Là est le romantisme - et aussi le mythe de l’enfance pure.

Car alors se dévoile que le projet de disculpation ne s’oppose en rien à cette épiphanie: bien au contraire, elle est le moyen de créer l’image d’un être innocent, sensible seulement à la beauté dans une philosophie où le beau se lie au bon et au vrai. L’opposition de Pontalis apparaît donc comme factice.

13:40 Publié dans Culture, France, Jean-Jacques Rousseau | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

27/09/2014

Répression et enseignement catholique

Gaston Bachelard, je l’ai dit la dernière fois, contestait la vieille méthode imposant aux élèves des vérités toutes faites, des dogmes. Pour les leur faire avaler, il avait fallu les punir, les terroriser. Il proposait à la place la méthode inductive consistant à laisser les enfants faire des hypothèses, et une fois que, d’une certaine manière, ils s’y étaient bien épuisés,  on faisait tomber sur eux l’idée préconçue couverture_cf.jpget établie par la Sorbonne, ou d’autres établissements équivalents! J’ai déjà montré ce qu’avait à mes yeux de peu motivante, pour l’élève, une telle conception pédagogique.
 
Philippe Meirieu, le célèbre pédagogue, disait, ainsi, qu’il fallait feindre de s’intéresser à Harry Potter - avant d’asséner à l’élève la vérité que c’était très inférieur à Homère! L’élève, pris par surprise, ne réagit pas; mais que peut-on penser de ce qu’il ressent à long terme?
 
Il n’est du reste pas vrai que l’enseignement catholique ait été seulement répressif. Dans la Savoie d’autrefois, il déployait un tel luxe d’images flamboyantes, nourries de François de Sales et de Thomas d’Aquin, qu’aucun conflit n’existait dans l’éducation: le peuple acceptait ce qui lui était ainsi enseigné. Si les images d’Homère sont plus fortes que celles de J. K. Rowling, feindre de s’intéresser à cette dernière est simplement du temps perdu; si ce n’est pas le cas, on n’a pas démontré qu’il lui était supérieur! L’élève ressent les choses de cette manière: peu importe le statut officiel!
 
Il est vrai que, de toute manière, le catholicisme, en France, a tendu à la sécheresse, et qu’il fallait certainement s’armer pour imposer ses vérités. D’où, probablement, les conflits qui y ont existé, et que la Savoie ne connut pas: à la Restauration, on y était au fond heureux de retrouver les vieux symboles, qui avaient tant parlé au cœur, et que conservaient les décors baroques des églises. Le rationalisme imposé sous Napoléon avait eu besoin, lui aussi, du régime militaire pour pénétrer les esprits; mais Stendhal atteste que les prêtres savoyards n’étaient pas dans ce cas: proches du peuple, ils savaient lui parler.
 
Sans doute, cet enseignement manquait de base scientifique; car même si on postulait que la nature manifestait l’esprit de son auteur, on ne l’étudiait guère: cela restait virtuel. On en restait à la science morale. Il en allait bien autrement en Allemagne, avec Goethe, Schelling, les philosophes de la nature. espece4.jpgMais à cet égard, les prêtres savoyards restaient timorés; ils n’avaient pas l’esprit d’aventure des protestants. Même Genève avait donné naissance à Charles Bonnet; bien ou mal, Joseph de Maistre ne parlait que de science politique.
 
C’est par là, sans doute, que le rationalisme en France pouvait apparaître, de façon simpliste, comme supérieur à l’enseignement moral catholique. Lui pénétrait la nature, pratiquait la science. Il était son exact opposé. Malheureusement, il laissait l’élève en dehors de ce qu’il énonçait, comme jadis le catholicisme rationalisé de Bossuet. Car Fénelon avait été chassé - et avec lui les ultimes tentatives de représenter poétiquement les vérités morales. La répression devenait le seul recours.

09:38 Publié dans Education, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/09/2014

L’élève vers la vérité (Bachelard)

bachelard-portrait-claudon.jpgGaston Bachelard a écrit un jour qu’il fallait créer une pédagogie sur le modèle de la recherche scientifique telle qu’elle s’est faite selon lui dans l’histoire: laisser les élèves émettre des hypothèses, et les guider vers la bonne solution en les amenant à dépasser leurs erreurs. Cela est à présent appliqué en France: on le nomme la méthode inductive. Pourtant Bachelard regardait comme révolutionnaire une telle façon de procéder: il l’opposait à la méthode classique qui délivrait d’emblée la vérité. Au moins l’élève était créatif, assurait-il!
 
Oui, mais n’est-ce pas pour mieux lui montrer à quel point ce qu’il fait de lui-même est dénué de sens? Ne peut-il d’autant plus se sentir humilié?
 
Mieux encore, Bachelard a prétendu que par ce biais on ne supprimait pas l’imagination chez les élèves: puisqu’on l’utilise. Mais il n’en reste pas moins que c’est pour démontrer ensuite qu’elle est fallacieuse! Avec combien plus d’intelligence, en fin de compte, ils l’auraient supprimée d’emblée, et supplié le professeur de bien vouloir leur livrer l’idée vraie! Ils en seront peu à peu guéris, sans doute, de la propension à imaginer librement.
 
Car on est loin de la conception romantique qui voit dans l’imagination, si elle est disciplinée - si elle émane de la conscience intime, qui l’oriente -, une voie d’accès aux vérités spirituelles. Le ressort en est esthétique: il existe un lieu au sein duquel le beau se confond avec le bien et le vrai; les principes de l’harmonie mènent à la découverte des lois cachées de l’univers, tant morales que physiques. La science romantique allemande, à l’époque de Goethe, a constamment partagé cette idée. On postulait l’identité, par delà les apparences, de l’Art, de la Religion et de la Science: partant de trois points distincts, ils se rejoignaient dans un astre éclatant, par delà l’entendement humain.
 
On a pu prétendre que Bachelard participait du romantisme; mais il restait un classique. Il avait, sans doute, une sensibilité héritée de Rousseau qui attendait de l’élève plus de participation; il s’agissait de ne pas le laisser inactif. Comme il était Emile.jpgactif naturellement, il fallait capter son énergie vers une vérité que l’enseignait au fond connaît d’avance. On conseille l’initiative; mais il s’agit de retrouver avec enthousiasme l’idée que le maître a dès le départ en s’imaginant l’avoir trouvée tout seul! De cette sorte, plus besoin de punir les élèves: il était conduit par sa propre énergie vers l’endroit prévu.
 
Cela rappelle ces récits au sein desquels un magicien rusé fait aller où il veut un homme inconscient de sa présence, ou de ce qu’il a semé sur sa route et qui le fait réagir comme il l’a prévu; s’il ne le fait pas, cependant, il devient l’ennemi de la société! S’il est aussi libre qu’il peut l’être, il se tourne contre ses maîtres!
 
En vérité, l’élève vibre intérieurement grâce à des images fortes: si elles l’enthousiasment, il peut rester calme, paisible - et n’éprouver, en travaillant, aucune fatigue. Il met son énergie dans ce qu’elles représentent pour lui, et elles le nourrissent en retour, possédant leur force propre. Or, on peut, justement, présenter des lois morales, ou physiques, de cette façon. À mes yeux, on doit, même, le faire: c’est la pédagogie qui sied, et est réellement héritière du romantisme.

07:37 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

21/09/2014

Degolio XLV: dans le ventre du dragon

Dans le dernier épisode de cette épique série, nous avons laissé nos deux héros, Captain Corsica et le Génie d’or, alors que le premier racontait une curieuse histoire du temps passé au second, évoquant un terrible dragon qui avait dévasté les Agriates, en Corse. Nous nous sommes arrêtés au moment où le dragon avait été blessé par un vaillant homme appelé le comte de Saint-Colomban.
 
Mais le dragon ouvrit grand la gueule pour dévorer son ennemi. Or, au fond de sa gorge, une lumière intense se fit voir; elle était rougeoyante, et le Comte fut alors pris d’une idée, qui l’étreignit aussitôt, Cubisme interstellaire.jpginonda tout son être: il bondit, se jetant au fond de ce gosier ardent, et pénétra si vite dans le ventre du monstre qu’il n’eut pas le temps de le mâcher. Car son œsophage était large, et un homme pouvait y passer.
 
Il s’avança, et trouva, au fond, un grand œuf de cristal - qui rayonnait, luisait. À l’intérieur, se tenait une femme d’une beauté inouïe, dépassant celle de tous les rêves; à coup sûr il s’agissait d’une fée, d’une immortelle. Elle y était enfermée; elle le regardait, et ses mains étaient collées contre la paroi. Elle semblait l’inviter à la délivrer, de ses yeux brillants. Il donna plusieurs coups d’épée, et brisa cet œuf.

Une explosion soudaine eut lieu, alors; elle dispersa la chair du dragon, qui en périt, mais dans le même temps, blessa mortellement le Comte. La femme merveilleuse, libérée, se précipita auprès du héros, en s’agenouillant; elle ne put le sauver, mais elle apaisa son âme en le remerciant de ce qu’il avait fait pour elle, et en lui annonçant qu’il serait accueilli au ciel par ses sœurs sublimes, de véritables astres: elles seraient pour lui ses vertus, devenues vivantes! Et il mourut, le cœur serein.

La fée, restée seule, appela mon père Cyrnos; mais celui-ci ne vint pas en personne: il avait le cœur trop meurtri par tout ce qui s’était passé - et il demeura dans son fauteuil d’or. Cependant, même au fond de son chagrin, il avait entendu l’appel de la femme; il murmura quelques mots à son intendant, qui aussitôt donna des ordres.

Une sépulture grandiose fut réalisée pour le comte de Saint-Colomban, et des cérémonies fastueuses, pleines de chants glorieux, dont les élans soutinrent son âme dans son effort de gagner le ciel dans ses profondeurs; et il fut accueilli par des anges au visage de femme, comme on le lui avait annoncé, mais aussi par des guerriers étincelants, qui le placèrent parmi eux, et le déclarèrent saint, de par son sacrifice!

On vit, en vérité, un navire s’élever de son tombeau - soudain devenu un port pour la navigation8911.jpg interstellaire. Il était sur le pont - et riait, ébloui. Et la fée l’accompagnait. Elle guidait la nef vers le ciel - vers un merveilleux château qui s’y dressait, au sein d’une splendide cité! Telles furent en tout cas les visions des sages vieillards d’Ostriconi; ils en firent part.

Depuis, la terre des Agriates a été fuie; elle est restée vide, comme maudite, et même Cyrnos désormais hésite à tourner son regard vers elle. Il n’y a qu’à notre époque qu’elle a pu reprendre un semblant de vie. Car mon retour sur Terre y a apporté la paix, la sérénité, la consolation.

- Ton retour sur Terre, ô Captain Corsica? fit alors le Génie d’or. - Mais oui, voyons, répondit le héros de la Corse; n’as-tu donc pas compris qui était le jeune étranger, dont je t’ai parlé? Cyrnos a eu plusieurs fois un fils, qui en réalité fut le même, revenant à différentes époques. J’ai déjà connu la mort, et je m’en souviens!

Sur ces paroles mystérieuses, il est temps de mettre fin à cet épisode et de laisser la suite à une fois prochaine.

08:24 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

19/09/2014

L’Ogre Cyrnos au Cap Corse

cap-corse038.jpgDans un récent voyage en Corse, j’ai découvert, en visitant un centre culturel, que les caps et promontoires marins étaient, dans l’antiquité, généralement sacrés, que des temples s’y dressaient. C’était le cas à la pointe du Cap Corse, où l’on vénérait un dieu - j’ai oublié lequel. Aujourd’hui le début de la zone réservée aux piétons y est gardé par la patronne spirituelle de l’île, sainte Dévote!
 
Or, passant devant sa statue, lors d’un voyage antérieur, j’ai pensé voir briller son regard, mais quand j’ai tourné la tête, son œil n’était que pierre. Je ne m’en suis pas moins incliné, et ai poursuivi mon chemin. Et j’ai vu un merveilleux paysage, qui me paraissait rempli de force, dont l’âme presque était palpable. La forme des rochers était celle d’un être vivant - et je crus un instant qu’ils dissimulaient l’ogre Cyrnos, l’esprit même de la Corse, le père de Captain Corsica! Les pierres entassées et soudées entre elles, enracinées dans les profondeurs - comme eût dit Ovide -, me regardaient sans yeux d’un air sombre et hautain.
 
Elles étaient sans doute la partie supérieure de gigantesques tours encastrées dans le sol, autour desquelles s’étaient amoncelées les sédiments, la terre, le sable, formant à la fin cette montagne qui à la pointe du Cap domine la mer de si haut! Lovecraft avait raconté plaisamment l’histoire d’une momie enfermée au fond d’une tour, et vivante, quoique née plusieurs millénaires auparavant: elle monte au head_03.pngsommet, ouvre une porte, et voici! elle se retrouve au niveau du sol. Là où Lovecraft était fantaisiste était qu’il feignait que cette momie, qui assumait la narration, ignorait son propre sort: je ne crois pas que ce soit le cas de Cyrnos ou de ceux qui gardent en son nom cette obscure forteresse!
 
Depuis le sentier, le regard plongeait vers la mer, loin en contrebas; ses plis, en se pressant autour de ce point de l’île, lui donnaient également un air vivant. De haut, on comprenait soudain pourquoi les Capcorsins passaient pour connaître mieux que quiconque les courants cachés de l’étendue amère: ils étaient visibles, depuis ce poste d’observation; on pouvait les sentir, les percevoir, tels des forces ayant une logique et une volonté propre. Ils venaient en quelque sorte baiser les pieds de Cyrnos, ils lui étaient soumis!
 
De surcroît le paysage de la pointe du Cap Corse était verdoyant et fleuri, comme imprégné d’une vie exceptionnelle: point de convergence des puissances élémentaires, il vibrait d’un feu caché qui explique à soi seul que les anciens y aient bâti un temple: nul raisonnement n’a pr188748676.jpgésidé à leur action; il n’y eut qu’un sentiment profond de la terre, une forme de clairvoyance.
 
Et de fait, il n’est pas besoin de se retrancher dans de vieux livres pour saisir l’infini, disait Victor Hugo: nul besoin de s’enfermer dans un monastère! On peut, en observant la nature, sentir monter en soi l’image de ce qui l’habite dans l’invisible, et qui se relie à la divinité, au Ciel. Car l’éclat qui luit à tel ou tel endroit sur terre ne vient pas d’ailleurs: il est le reflet de la clarté des astres. Cyrnos vit sur terre, mais il est né dans les étoiles.

08:14 Publié dans Captain Córsica, Voyages | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

15/09/2014

Le voile sur les cheveux

monachisme-a-la-paix.jpgVictor Hugo, dans Les Misérables, s’en est pris avec force au monachisme, tant pour les hommes que pour les femmes: pour lui, c’était complètement dépassé. Il le regardait comme une superstition et estimait qu’il avait fait le malheur de l’Italie et de l’Espagne. Pour autant, disait-il également, apporter la lumière suffit: nul besoin d’apporter la flamme. Il ne faut pas détruire les religions traditionnelles, mais les transformer. En effet, l’homme a un infini au-dedans, comme il y en a un au dehors, et à côté du droit de l’homme, il y a le droit de l’âme: c’est sa formule. Il rejette avec énergie les nihilistes qui ne veulent pas entendre parler de la divinité et cherchent à anéantir les religions au lieu d’en créer de bonnes, débarrassées des scories du passé et ouvrant réellement à l’infini - n’arrêtant pas l’esprit à des fétiches vides. La prière est légitime! admet-il. La pensée doit pénétrer l’inconnu, et l’interroger. Mais elle doit le faire d’une manière intelligente.

Il n’est pas vrai que la raison mène à l’impiété: elle mène à une religion plus vraie. Il a montré, dans sa poésie, qu’il regardait comme possible, pour l’intelligence, de pénétrer les mystères, lesquels il voulait épurer des miracles, mais cherchait aussi à consacrer.

Or, les nonnes, dans le clos du couvent, ajoutaient le voile qui intériorisait la pensée, la refermait sur les vérités divines, et l’empêchait, comme dit saint Paul, d’être saisie par les anges: il voulait sans doute désigner les esprits que les cheveux des femmes séduisaient, et dont parle la Genèse, les êtres qui vivent dans nuns1.jpgl’air et détournent de la divinité en se faisant prendre pour elle.

L’enjeu de Victor Hugo aurait pu être, à notre époque, de montrer qu’en rien la pensée n’était détournée de la divinité si les cheveux étaient déliés, libres, exposés au soleil. S’en prendre frontalement à la religion paraît contre-productif, et créer plus de tensions que de solutions. On revient à la Révolution et au temps où on chassait brutalement les moines et moniales de leurs monastères. Mais il n’en est pas résulté la république idéale et paisible rêvée par la philosophie des Lumières.

La pensée libre et solidifiée de notre temps, fortifiée par le rationalisme, peut se détacher du monde sensible; elle n’a pas besoin d’outils extérieurs à elle-même: elle peut se placer dans l’inconnu, ayant mûri. Et là elle peut entendre la voix de ce qu’Hugo appelait la bouche d’ombre. Il n’est pas vrai qu’elle n’accède forcément qu’à un vide définitif, comme on le dit en général à Paris. Ce qui est dans ce cas est la pensée insérée dans l’argumentation, qui ne bâtit pas, mais tourne autour de son objet.

Le dilemme, face à un agnosticisme qui veut empêcher la pensée de plonger dans le mystère, et à des religions traditionnelles qui veulent conserver les vieilles formes, ne peut être dépassé que si on suit une troisième voie, celle d’une pensée mêlée de feu poétique, telle que Victor Hugo en a donné l’exemple. Il faut s’appuyer sur lui, pour faire évoluer les mentalités; non sur les philosophes vacuitaires qui l’ont suivi. Car on n’enlèvera pas à l’être humain le souci religieux, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en plaigne.

14:53 Publié dans Culture, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

13/09/2014

Dépenses publiques, hausses d’impôts: le cas de l’éducation

Carlo_Felice_Savoy_Sardinia_Hautecombe.jpgLe gouvernement socialiste, en France, s’appuyant sur la doctrine que l’État doit absolument dépenser beaucoup pour assurer la redistribution des richesses, il ne peut pas faire autrement que de regarder se creuser le déficit. Mettre plus d’impôts ne sert à rien, puisque cela freine l’investissement. C’est d’ailleurs un peu immoral, si on considère qu’il s’agit de conserver à l’État le même train de vie alors que les gens en ont un plus petit.
 
On s’étonne souvent de que les Savoyards, au retour de leurs rois, en 1815, ont été très heureux, et ont été totalement séduits par ce qu’on peut appeler la Restauration sarde, le Buon Governo de Charles-Félix et de Charles-Albert et le Risorgimento du second après 1848, et de son fils Victor-Emmanuel II. Une des raisons principales en est sans doute que sous Charles-Félix les impôts n’ont pas augmenté et que sous Charles-Albert ils ont baissé.
 
Comment faisaient-ils? La cour de Turin avait la réputation, depuis le dix-huitième siècle, d’être parcimonieuse, avare. J’ai étudié le système éducatif dans la Savoie du dix-neuvième siècle, et il apparaît que le gouvernement de Turin s’efforçait d’étatiser l’enseignement, de le rationaliser, mais qu’en réalité il n’était pas prêt à donner pour cela un seul sou, de telle sorte qu’en ce domaine il laissait aux Savoyards le soin de se gouverner eux-mêmes. On avait institué un Conseil de la Réforme, nommant des notables du Duché, et lui demandant de veiller à ce que les dispositions royales fussent observées; mais dans les faits, le Conseil, sis à Chambéry, servait de tampon entre la pratique locale et le Gouvernement.
 
L’Église catholique avait un monopole effectif que personne ne remettait en cause. La théologie diffusée image-saint_thomas_d_aquin-thomas_aquinas-sao_tomas_de_aquino-docteur_angelique-angelic_doctor-theologien_dominicain-dominican_theologian-teologo_dominicano-summa_theologica-somme_theologique-suma_teologica-thomis.jpgétait toujours celle de saint Thomas d’Aquin, et on rejetait toutes les questions liées à des controverses, y compris l’infaillibilité du Pape; la philosophie postulait une raison naturelle se mouvant dans la conscience morale et l’éclairant, et des phénomènes physiques manifestant leur auteur: toute étude rationnelle menait à Dieu et à l’élévation intérieure.
 
On restait proche de François de Sales et de la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau, qui devait tant, quoiqu’il ne s’en aperçût jamais, au pieux évêque de Genève: car les prêtres savoyards dont il s’inspirait étaient ses disciples.
 
Comme en France, la nécessité de développer les études techniques et scientifiques se faisait sentir; les Jésuites instituèrent près de Chambéry une école moderne, et des amis, pour ainsi dire, de la cité genevoise créèrent une école technique à Bonneville - significativement dirigée par un Allemand.
 
Mais quoi! il n’y avait pas le système des concours de recrutement qui en France coûte si cher, et est en vérité si peu utile aux élèves. Car qui ignore qu’il sert surtout à obtenir des titres? Or son caractère national le déconnecte souvent de la réalité territoriale - c’est-à-dire des élèves tels qu’ils sont. On vit dans la fiction de la culture commune; mais en France, ce qui coûte cher, à l’État, c’est l’entretien de cette fiction! L’avantage de l’ancien système savoyard est que les professeurs, les prêtres, y étaient proches du peuple: Stendhal a loué à cause de cela l’Église de Savoie. L’éducation y était autonome, et elle ne dévorait pas les finances publiques. On ne retournera pas au gouvernement des clercs; mais une leçon peut être prise de l’histoire, même par des laïques.

09:07 Publié dans Education, Politique, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

11/09/2014

Najat Vallaud-Belkacem et le cartable rose

291968__fantasy-world-magic-trees-mushrooms_p.jpgUn élu français a décidé récemment d’offrir un cartable aux enfants de sa commune: rose pour les filles, bleu pour les garçons. La ministre de l’école publique a réagi en déclarant qu’il fallait garder à l’esprit la nécessité de l’égalité. Mais le rose est-il inférieur au bleu? Je ne pense pas. Sans doute, l’élu aurait dû proposer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, individuellement et indifféremment aux filles et aux garçons: se focaliser sur les sexes est plutôt inepte. Il aurait aussi bien pu attribuer des couleurs différentes selon les quartiers! Mais j’ai toujours aimé le rose - une couleur fascinante. Nicolas Gogol avait évoqué la loge d’un mage ukrainien, dans ses divines Soirées du hameau, que remplissait, suite à ses opérations, une lumière rose: l’image m’a fasciné durant de longs instants. Elle m’a rappelé quelque chose d’enfoui, surgissant de l’enfance, ou de plus loin encore. Tout à coup cette lumière acquérait une épaisseur, une vie, grâce au rose, qu’aucune lumière ne posséda jamais.
 
Cela dit, le gouvernement socialiste veut, paraît-il, créer l’égalité à partir de l’indifférenciation sexuelle. Or, si, en droit, l’égalité doit bien régner, la sphère culturelle a constamment nié que les sexes fussent intérieurement identiques: on ne va pas censurer Balzac (ou, comme on le fait si souvent pour les vieux auteurs, affirmer a priori qu’il se trompait) quand il disait que la figure de l’ange était une femme pour l’homme, un homme pour la femme. La polarisation sexuelle est naturelle, et a fleur-mystique---gustave-moreau.jpgson écho dans l'âme. La destinée oblige, contraint à la vivre - même si c’est pour la surmonter au bout du compte, en s’unissant volontairement aux vertus de l’autre sexe afin de toucher à l’humanité complète - à la fois homme et femme que définissait saint Paul. Le gouvernement ne peut pas plus supprimer cette polarité intérieure que modifier celles de la Terre. L’éducation doit enseigner la liberté humaine et le respect de chacun; elle peut appeler à méditer sur la figure de l’Androgyne; mais elle ne peut pas réinventer le monde de l’âme en fonction des intérêts du gouvernement.
 
D’ailleurs, la plupart des professeurs de l’école primaire sont des femmes; or, au sommet de la hiérarchie, on trouve davantage d’hommes. D’un autre côté, les petits professeurs français sont les plus mal payés d’Europe; les hauts fonctionnaires sont aussi bien payés que dans les pays les plus riches: n’est-ce pas là un champ de travail considérable, pour l’égalité?
 
On peut toujours parler de compétence; mais que les femmes soient plus nombreuses au bas de l’échelle ne tend-il pas à montrer que les études sont d’abord faites pour les hommes, que les qualités demandées, loin d’être indifférentes ou universelles, comme on le prétend, sont essentiellement masculines? La rationalité préférée à la sensibilité n’en est-elle pas la marque la plus éclatante? Il faut réformer le système éducatif pour que les vertus proprement féminines soient mieux représentées. André Breton s’est toujours exprimé dans ce sens: le rationalisme est masculin et assujettit la femme!
 
C’est par là qu’il faut agir, et non en critiquant le rose et en affirmant que les filles ne lui sont pas nécessairement liées: qu’en sait-on?

07:41 Publié dans Culture, Education, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/09/2014

Degolio XLIV: le dragon des Agriates

08647328.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons poursuivi le récit effectué par Captain Corsica pour le Génie d’or, évoquant un mystérieux jeune homme ayant fait jaillir de l’eau de la montagne dans le village d’Ostriconi, jusque-là asséché, avant d’être assassiné par un pêcheur jaloux du succès qu’il rencontrait auprès des jeunes filles. On ne retrouva pas le pêcheur: il devait être parti loin, une fois son acte commis.
 
Mais quelque temps après, un dragon fit son apparition. Un villageois l’avait vu sortir de la mer dans une gerbe d’écume, puis voler dans le ciel. Il répandit sans tarder mille maux sur les Agriates: il dévorait les troupeaux, et aussi des êtres humains, embrasait les champs de blé et de seigle par le feu qu’il jetait par la gueule, empoisonnait l’air par son haleine de soufre: ceux qui échappaient à ses dents tombaient malades et mouraient; une peste depuis son antre, situé au bord de l’eau et qu’ombrageaient des pins, gagnait le pays. La terreur était partout. On fuyait; la terre était abandonnée.
 
Plusieurs chevaliers ou braves chasseurs s’efforcèrent de le tuer, mais ce fut en vain; il les dévorait invariablement.
 
Quoique tout le monde lui prédît une mort atroce et que personne ne voulût l’accompagner, le comte de Saint-Colomban, dont le château se tenait au bord de la rivière de l’Ostriconi, se décida à la fin à agir lui-même. Il revêtit son armure la plus solide, se munit de sa bonne épée Sinïnder, de son écu aux armes flamboyantes, d’azur à croix d’argent, et monta sur son fier cheval blanc. Puis il s’en fut vers le rivage, afin de gagner le repaire du monstre. Le long de la mer il chevaucha, et au soleil son armure luisait; ceux qui le regardaient depuis les hauteurs, voulant assister à ce combat, trouvaient qu’il ressemblait à un ancien dieu. Pendant ce temps, les vagues léchaient les sabots de son coursier, comme si elles cherchaient à participer de sa gloire, et sous son pas rapide jaillissaient joyeusement, comme si elles saluaient son effort brave et l’encourageaient à vaillamment combattre. Les galets que les sabots touchaient faisaient jaillir des étincelles, comme si un feu était en eux, un désir de s’affranchir de la terre, en voyant galoper si hardiment ce héros.
 
Or, lorsqu’il arriva devant le dragon, celui-ci leva une paupière, et lui dit des mots moqueurs: quoi, il n’avait pas assez mangé de ses chevaliers, il voulait encore servir de dessert au nouveau maître des lieux! Eh bien, qu’il approche, donc, et vive jusqu’au bout son destin: jamais fit-il œuvre plus utile qu’en images.jpgse proposant à lui comme mets de choix?
 
Le Comte ne sourcilla pas. Il parut ne pas être touché par ces sarcasmes cruels. Il baissa la visière de son heaume, prit son épée, leva son bouclier, et se jeta sur le dragon. Or, celui-ci se dressa soudain de toute sa hauteur, et projeta depuis sa gueule un feu dévastateur. Mais voici! l’écu du Comte l’arrêta, et lui résista: car il avait été béni par l’évêque de Balagne, qui en ce temps-là disposait de grands pouvoirs, et une force magique était en lui; un ange le protégeait, et le dragon s’en aperçut. Il siffla, et n’eut pas le temps d’éviter l’épée du Comte, qui entra dans son flanc gauche.
 
La blessure était profonde, mais non mortelle.
 
Mais ce qu’il advint alors ne pourra être dit qu’une autre fois.

08:33 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/09/2014

Victor Hugo édulcoré (II)

Hugo.jpgJ’ai déjà évoqué une version des Misérables de Victor Hugo qui, destinée aux collégiens de la république française, avait supprimé les deux lignes évoquant l’accueil de Jean Valjean par les anges à sa mort. En lisant L’Art d’être grand-père, du même Hugo, j’ai été frappé par une suppression peut-être encore plus significative; car j’avais déjà lu le poème XVII, Jeanne endormie, dans un manuel de littérature destiné également au collège, mais je le pensais long, car une coupure était signalée. Or, on n’a supprimé qu’une dizaine de vers, qui auraient aisément pu tenir dans la page.
 
Il s’agit d’une enfant dont s’exhalent aux yeux intérieurs du poète les rêves merveilleux qu’elle fait - pleins de fées et d’anges, de lions, de géants, de nains. Voici les vers manquants:
 
Le berceau des enfants est le palais des songes;
Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges;
De là leur frais sourire et leur profonde paix.
Plus d’un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais.
 
Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre:
- Non. Ton rêve est le ciel. Je t’en ai donné l’ombre.
Mais ce ciel, tu l’auras. Attends l’autre berceau;
La tombe. - Ainsi je songe. Ô printemps! Chante, oiseau!
 
On a donc supprimé le dialogue avec Dieu annonçant à l’enfant qui craint que la féerie ne soit qu’un mensonge, qu’elle est un avant-goût du paradis, qu’elle en est le reflet. Hugo pensait que l’imagination donnait à voir aux yeux de l’âme le monde des esprits. Sans doute a-t-on surtout voulu supprimer l’idée qu’un paradis existait; mais aussi celle que la féerie en était l’ombre - comme le pensait aussi J.R.R. Tolkien, voire François de Sales: car il recommandait pareillement l’imagination du monde the-sun-at-his-eastern-gate-1820.jpgspirituel - et elle se faisait bien féerique, dans ses pages.
 
Il est dommage d’édulcorer les grands poètes pour les rendre plus laïques. Les élèves sont libres de choisir entre le spiritualisme de Hugo et le matérialisme d’un autre. Cela aiderait à évacuer l’accusation d’athéisme d’État lancée par les religions traditionnelles - auxquelles par ailleurs Hugo s’en prenait, non pour leurs conceptions mystiques, mais pour leur conservatisme, ou leur dogmatisme. Il les trouvait trop attelées à des idées froides, point assez enflammées de figures poétiques! Pour lui le progressisme consistait à mettre la poésie dans la vie, à chercher à l’y installer. Car la vie devait un jour se fondre en Dieu! Les prêtres lui reprochaient cette idée; et lui les en blâmait. Mais on ne doit pas faire de l’oracle de Guernesey un poète seulement sentimental et polémique: il faut le prendre tout entier, si on veut être juste, honnête.
 
Il pensait que les âmes préexistaient au corps et que les enfants conservaient le souvenir du ciel, du pays des anges; cela explique, aussi, qu’il les lie à ceux-ci, et aux êtres enchantés des contes qui en reflètent le visage. Là est le fond de ce recueil, L’Art d’être grand-père, mélange de sentimental et de sublime.

08:10 Publié dans Education, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/09/2014

Miró à Barcelone

jardin-miro (1).JPGJe vais être décevant: je n’ai été qu’à demi enthousiasmé par le musée Miró de Barcelone. Il m’est apparu qu’il avait changé de style quand il avait rencontré à Paris les surréalistes: soudain, il s’est dit que les figures devaient n’être pas relatives au monde physique, mais seulement au monde mental, qu’elles devaient faire résonner une corde dans les profondeurs de l’inconscient. André Breton alors rayonnait, et il a fécondé, en ce peintre, une série de tableaux assez beaux, s’imposant par des formes étranges, suggestives, et des couleurs assemblées de manière remarquable. Riches et pures, à forts contrastes, elles ont organisé des œuvres parfois dignes de Kandinsky, comme si elles s’animaient de leur propre chef, comme si Miró était parvenu à en éveiller l’âme.
 
Puis est venu le moment où on a eu l’impression qu’il répétait inlassablement une technique qui avait fait son succès, et qui devenait un instrument de présentation du monde mental qui finalement ne s’approfondissait pas, et qui figurait une autre forme de réalisme: car après tout le monde mental est une réalité, et se contenter de le transmettre tel quel revient à le photographier, au lieu de créer, à partir de lui, un monde nouveau. Avec le temps, le sentiment que l’univers du peintre catalan s’aplatissait est venu, même si les formes demeuraient vaguement suggestives. Le retour constant des même sujets de principe - par exemple, la femme et l’oiseau - ne faisait pas bonne impression non plus, car il n’est pas vrai que le subconscient soit habité toujours des mêmes éléments, et le fixer revenait à exprimer ce qui en était venu à la conscience au sein d’une époque ancienne - celle sans joan-miro_sans-titre-1978_poetry-and-light_lhermitage.jpgdoute de la rencontre d’André Breton. À présent, il n’en venait en fait que de vagues lignes, qui n’aboutissaient plus à des œuvres au sens plein du terme.
 
À Lausanne, l’an passé, une exposition de cette période, d’œuvres mal connues, a été présentée, et l’impression était la même: celle d’une excessive légèreté, une dilution de l’inspiration vieille, qui avait été grande, mais ne s’était pas réellement renouvelée, qui n’avait donné lieu qu’à des échos de plus en plus faibles.
 
Je n’ai donc pas été aussi enthousiaste que les auteurs du guide que je possédais l’étaient, ou que le sont en général les gens qui m’en parlent. Il m’a semblé que l’univers de Miró, quoique beau, ne s’approfondissait pas vers le Mythe, comme le voulait Breton. Je me suis inquiété: en poésie, on aime surtout, du mouvement surréaliste, Paul Eluard, qui me fait le même effet, une sorte de classicisme nouveau, quoique parti de quelque chose de réellement révolutionnaire. Georges Gusdorf disait que les romantiques n’étaient pas devenus vieux, en général: soit ils étaient morts, soit ils avaient cessé d’être romantiques. Le surréalisme peut faire la même impression, fréquemment.

07:15 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook