01/10/2014

L’éducation dans l’ancienne Savoie: une thèse

chambery8.jpgJ’ai lu une thèse de doctorat de Jean-Charles Détharré, imprimée par Pierre Plancher en 1979, L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo (1815-1848), et elle est passionnante: elle révèle un million de choses fascinantes sur la Savoie ancienne. Sa spécificité était que l’Église catholique dirigeait complètement l’éducation, et que cela ne créait aucune sorte de conflit: tout le monde l’acceptait. Les rares qui étaient dans le cas contraire devaient partir: en général pour Paris, ou Lyon. Ce fut le cas du jeune Jean-Pierre Veyrat, avant qu’il ne se ravise, et, plus tard, de Pierre Lanfrey.
 
Bien que Turin eût énoncé des lois qui tendaient à uniformiser l’enseignement dans tout le royaume, les moyens étaient trop faibles pour qu’ils soient rigoureusement imposés. Le gouvernement avait créé un Conseil de la Réforme destiné à appliquer localement ces lois; or, constitué de notables savoyards, il tendait en réalité à servir de tampon entre la réalité locale, laissée essentiellement libre, et les injonctions turinoises.
 
L’éducation primaire était gratuite, mais elle n’avait pas officiellement de caractère obligatoire pour les familles: les prêtres seuls tançaient celles-ci. Les communes en revanche étaient contraintes par la loi de créer des écoles. Dans les montagnes, l’habitude d’effectuer des études primaires était telle que le taux d’alphabétisation était bon; dans les plaines - l’avant-pays -, il ne l’était pas. Les montagnards, depuis longtemps, avaient un grand sens de la communauté, et, sans seigneurs pour les asservir, mais animés culturellement autour de l’église, ils promouvaient l’instruction - l’Église de Savoie estimant que celle-ci était importante pour la religion même: il s’agissait d’y faire pénétrer la raison. On concevait, en effet, que la raison naturelle était en lien spontané avec la conscience morale, qu’elle ne s’opposait aucunement à elle. À coup sûr, Rousseau, dans La Profession de foi du vicaire savoyard, n’a fait que reprendre cette idée - très présente chez François de Sales, qui regardait l’âmeanselme_a.jpg comme appartenant par nature au Ciel - comme participant concrètement, par sa cime, de la divinité.
 
On se défiait toutefois de la converse. En théologie (dans l’enseignement secondaire), on recommandait de s’en tenir à Thomas d’Aquin, et de rejeter tous les points qui depuis ont fait polémique, en particulier l’infaillibilité du pape. On se référait au catholicisme médiéval, et on ne voulait pas réellement enseigner la rhétorique - l’art oratoire. En cela on s’opposait à la France. La seule argumentation pratiquée était celle prouvant l’existence de Dieu, suivant le modèle, non de Descartes dans les Méditations métaphysiques, mais de saint Anselme dans son Proslogion: François de Sales en avait fait l’éloge parce que l’argumentation n’y était qu’un moyen de donner un socle intellectuel à l’âme, celle-ci devant ensuite s’enflammer d’autant plus fortement. La science était au service de la foi!

07:46 Publié dans Education, Savoie | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

Commentaires

Comme tout se rejoint les mystiques hindouistes ont nommé "siège de l'âme" "moyen de donner un socle intellectuel à l'âme" (votre article) l'endroit du cerveau où se situe la glande pinéale appelé plus couramment "lotus aux mille pétales. On souhaiterait que ceux qui, en blogosphère, notamment, démolissent l'Eglise pour la démolir lisent eux aussi cet article.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 01/10/2014

Merci Myriam de cette appréciation. Personnellement à vrai dire je suis plus favorable à ce que la pensée claire accompagne l'effort mystique, de mon point de vue qu'elle serve de socle, au départ, et puis qu'ensuite elle laisse le sentiment tout seul, cela n'est pas l'idéal, même si c'était mieux que deux choses, à la fois un socle intellectuel qui limite l'esprit à lui-même, ou le sentiment laissé libre sans socle, sans repère aucun. J'aurais quand même plutôt comme ambition de lier plus durablement les deux, davantage à la façon d'un rythme, d'une respiration, que d'une procédure. Je suppose que c'est une ambition de poète mythologique...

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/10/2014

Rémi, je voyais l'âme comme fusée sur sa rampe ("socle" ou "siège") de lancement attendant l'"heure". C'est à ce lieu, sahasrara, que s'adresse l'Inde (selon Arnaud Desjardins) en disant "let go!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 01/10/2014

Peut-être que toute heure est bonne, comme pour l'oiseau...

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/10/2014

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