13/10/2014

Bouvard et Pécuchet, de Flaubert

Bouvard_et_Pécuchet.jpgBeaucoup disent le plus grand bien du dernier roman de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, inachevé et publié de façon posthume. Je l’ai lu il y a quelque temps, et pour moi il atteste surtout du manque d’inspiration de l’écrivain à la toute fin de sa vie. L’action en avance mécaniquement, et Flaubert ironise sur presque tout de façon cynique et grotesque. Ce qui m’a le plus rebuté est l’épisode du fils de bandit que les deux compères essayent de remettre dans le droit chemin: Flaubert adhérait à l’idée que le crime était héréditaire, tout comme l’intelligence, et qu’on ne pouvait rien y faire. Il était marqué par les théories naturalistes de son temps, par Taine, Renan, et son esprit a fini par s’y recroqueviller. Au début de sa vie, il était plein d’imagination, et ses amis le lui reprochaient: ils ne voulaient pas le résultat de ses hallucinations, telles qu’il les livrait dans la Tentation de saint Antoine, mais du vrai, de l’authentique, du bourgeois; or, il y était sensible.

On se souvient qu’il a aussi rédigé Trois Contes; or, si les deux premiers, Un Cœur simple et La Légende de saint Julien l’hospitalier, sont excellents, le troisième, Hérodias, est difficile à lire, et on a peine à y entrer. Il y a aussi des visions, mais qui ne marquent pas, et que Flaubert dans sa correspondance avoue regarder comme de simples expressions du caractère national: des Juifs antiques distinguent le génie de leur peuple, apparu à la façon d’un ange, d’un esprit. Il voulait illustrer les idées de Renan.

Personnellement, Flaubert me fait l’impression d’être parti avec saint Julien dans les bras du Christ: ensuite, il est surtout resté de lui une enveloppe vide. Il faut savoir que si Madame Bovary et Salammbô ont été de grands succès, L’Éducation sentimentale a été un échec, à la fois public et critique; or, l’écrivain en a été très surpris. Il s’attendait à avoir le même succès qu’avec les précédents romans. Il avouait ne pas du tout comprendre ce qui s’était passé, la raison pour laquelle celui-ci avait déplu. Il est vrai qu’il est assez beau; mais l’espèce de nihilisme pesant sur une action trop molle flauber.jpgn’offrait pas assez d’aspérités au lecteur, pour qu’il se retienne au-dessus du gouffre. Alors que Flaubert avait montré une sorte de rage destructrice, dans Madame Bovary et Salammbô, une fougue pleine de feu qui l’avait amené à des scènes d’horreur, proches de la vision, le calme où il était entré une fois devenu un auteur officiel l’empêchait désormais d’avoir la même force d’évocation.

Sa carrière fait penser à celle de Nietzsche, dont les idées étaient d’ailleurs proches des siennes: d’abord inventif et imaginatif, sa philosophie l’a finalement amené à demeurer dans un certain formalisme, et à s’y étioler.

Bien sûr, il restait amusant, dans Bouvard et Pécuchet; il gardait son don pour la satire. Mais tout de même c’était excessivement bouffon: à la fin, cela en devient irréaliste, fantaisiste à force de réalisme, comme l’image purement abstraite d’un système, ne s’appuyant plus sur le réel que de façon théorique!

C’est le destin du réalisme en France: pur concept, il se pose comme étant à l’image de la réalité parce qu’il en ôte Dieu, les anges, les saints, les héros, mais il ne s’appuie pas plus sur le réel que le classicisme naviguant dans le système théorique des anciens.

13:12 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Très intéressant papier. L'Université ne jurait (jure encore?) que par Bouvard et Pécuchet, summum de la dérision du savoir. J'avoue que j'en suis revenu. Je préfère Madame Bovary et5 L'Education qui, malgré son insuccès, demeure un très grand livre.

Écrit par : jmo | 13/10/2014

Merci, JMO. C'est vrai que les intellectuels guindés en font des tonnes avec "Bouvard et Pécuchet", pour moi c'est un parti-pris philosophique, il n'est pas faux qu'il semble annoncer les livres de Sartre ou de Duras, mais il n'en est pas meilleur pour autant. Dans le genre du roman réaliste, "L'Education sentimentale" pour moi est une sorte d'aboutissement, ensuite on ne pouvait plus retomber que plus bas, même Flaubert sans doute ne pouvait faire mieux. Mais j'avoue préférer surtout "Salammbô", car c'est un roman grandiose et qui pourtant peut inaugurer une tradition, qui offre des perspectives nouvelles. L'Université pense exactement le contraire, globalement, mais pour moi c'est parce qu'elle est une sorte de musée, elle consacre surtout le passé.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/10/2014

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