31/10/2014

Histoire régionale et mythologie

3877381395_0c46a15749_b.jpgPendant longtemps, lorsque je parlais de l’histoire de la Savoie, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un diseur de fables: la Savoie n’appartenait pas tant à l’histoire qu’à la mythologie. Car l’histoire n’est pas tant ce qui s’est réellement produit que ce qui est attesté par un État. L’histoire de France étant au programme de l’Éducation nationale, elle est consacrée, et vraie; l’histoire de la Savoie n’étant pas dans ce cas, elle échappe à la convention collective et apparaît comme pur roman.
 
Il n’est pas si exact qu’on croit que les faits historiques ont pour caractéristique d’être scientifiquement prouvés: les historiens émettent des hypothèses, déduisent des faits d’autres faits, adoptent des théories qui expliquent la marche des événements; mais cela apparaît facilement comme vérité objective dès que l’État, au travers de ses institutions, l’avalise.
 
Ce n’est pas qu’aucune institution ne s’occupe de l’histoire de la Savoie; mais que les institutions sont hiérarchisées. L’Académie de Savoie n’est pas l’Université de France; et à l’intérieur de l’Université, ce qu’énoncent les simples docteurs n’équivaut pas à ce qu’énoncent les agrégés, ou bien les normaliens.
 
C’est ainsi que personne n’est choqué quand on affirme, sans avoir pu pénétrer les âmes de l’époque, que les peuples médiévaux étaient surtout mus par l’appât du gain; Dieu sait pourtant que peu l’avouaient, et la plupart assuraient avoir de plus nobles ressorts, au sein de leur cœur! Car ils ont laissé des textes, exposant leurs pensées, et les historiens ne se donnent pas forcément la peine de les lire.
 
Mais si on dit que les fondateurs de la République en 1789 étaient dans le même cas, que seul l’appât Statue de Charles de Gaulle (parc Herastrau).JPGdu gain les animait, on est déjà plus suspect; si on le dit du général de Gaulle ou des compagnons de la Libération, c'est un scandale, car on est en réalité convié à prendre au sérieux les pensées qu’ils avaient sur eux-mêmes et l’Histoire. Le fait est que leurs pensées ont laissé un souvenir: elles ne dorment pas dans des textes qu’on ne veut plus lire!
 
Je crois que passe pour réaliste de ne pas avoir le même respect pour François de Sales ou les ducs de Savoie; car qui lit encore les textes dans lesquels ils exprimaient leurs pensées?
 
Il est vrai, aussi, que l’histoire de la Savoie a quelque chose d’exotique: les ducs ont été rois de Chypre et de Jérusalem, ont été liés au monde grec - à l’Orient -, et cela leur donne un lustre. Au sein de leur dynastie, beaucoup de gens canonisés ou béatifiés créent une atmosphère gothique et religieuse; même Charles-Albert, au dix-neuvième siècle, avait quelque chose de romantique qui manquait à Louis XVIII ou à Louis-Philippe - et le rapprochait de Louis II de Bavière. Lorsque Costa de Beauregard raconte son authentique histoire, il a l’air d’écrire un roman, une épopée.
 
Et puis l’histoire nationale a quelque chose d’abstrait, dès qu’on s’éloigne de Paris et du val de Loire: aucun des événements évoqués ne se recoupe avec la vie réelle, le paysage, les monuments qu’on a sous les yeux; c’est à cela qu’on reconnaît une histoire créée par l’esprit mathématique: elle n’a aucun rapport avec la région qu’en général on habite! Car pour celle-ci, l’histoire est comme les légendes, elle s’insère dans le paysage et l’explique. C’est pour cela que Paris est plus mythique que le reste: seule son histoire fait l’objet d’un enseignement obligatoire! À Dieu ne plaise qu’on veuille donner à la Savoie le même éclat: l’intention en est hostile à l’ordre public et à la cohésion nationale.

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29/10/2014

Centralisme, absolutisme, régionalisme

Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
 
Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
 
Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
 
Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
 
Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
 
Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

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25/10/2014

La mystérieuse maison de Centcelles

nau_general_carousel.jpgPrès de la petite cité de Constantí, dans la province de Tarragone, en Catalogne espagnole, s’élèvent les ruines d’une villa romaine du quatrième siècle que j’ai visitées l’été dernier. Elle est remarquable car, dans un bâtiment à part qui a servi de mausolée, elle contient une coupole incrustée de mosaïques qui représentent quatre scènes de la Bible: Daniel et les lions, la résurrection de Lazare, l’arche de Noé, le bon Berger - parmi des images de chasse et les allégories des quatre saisons. Or, les représentations de l’Ancien Testament sont rares: on s’est généralement focalisé sur le Nouveau.
 
On pense que l’empereur du quatrième siècle Constant Ier, fils de Constantin, aurait là son sépulcre. Tué à Elne, en Catalogne française, il eût été enseveli dans ce lieu, qui eût pris son nom. Or, à cette époque, l’orthodoxie religieuse n’était pas claire: les empereurs qui défendaient le christianisme nEmperor_Constans_Louvre_Ma1021.jpg’étaient pas baptisés à leur naissance, mais simplement au seuil de la mort. Tel fut le cas de Constantin, le fameux inventeur du catholicisme impérial, mais aussi de Constance II, frère de Constant qui eut lui-même le titre d’empereur; Constant sans doute ne le fut jamais, puisqu’il périt assassiné.
 
Il défendait toutefois l’orthodoxie catholique, face à son frère, qui défendait l’arianisme. Mais jusqu’à quel point? Car il était homosexuel, et restait fidèle à la tradition romaine qui n’interdisait que le rapport passif, d’un homme à un autre: un homme libre ne pouvait être assujetti à cela; et il édicta une loi en ce sens. (On retrouve ce trait dans la légende égyptienne d’Horus que s’apprêtait à violer Seth son oncle et qui pour se sauver dut saisir l’organe de celui-ci dans la main.)
 
Un empereur chrétien mais qui doit encore beaucoup aux valeurs anciennes pouvait naturellement ne pas distinguer très clairement le Nouveau et l’Ancien Testament; bien au contraire, l’Ancien, avec ses faits héroïques, ses livres de chronique nationale, pouvait le séduire davantage ou à près autant que l’histoire de Jésus de Nazareth et les lettres et visions des apôtres. Est-ce que quelques siècles plus tard Charlemagne ne se verra pas plus comme un successeur de David que comme un successeur d’Auguste? On méconnaît le catholicisme romain si on ne sait pas qu’il a existé, dans l’esprit de la noblesse latine, l’idée que Rome réalisait sur terre la cité sainte: qu’elle était le prolongement et la transfiguration de Jérusalem. Certains pères de l’Église se sont érigés contre un tel principe, en particulier saint Augustin, qui, marqué par son origine africaine, ou alors plus imprégné de la divinité pure que les autres, ne voulait pas vouer de culte à Rome; mais il était réellement présent, ainsi que je l’ai découvert en lisant Prudence, le poète. Les empereurs avaient tout intérêt à le répandre!
 
Après la chute de l’Empire romain, il devint possible de se centrer davantage sur Jésus-Christ: dans l’art, le Nouveau Testament devait l’emporter sur l’Ancien. Mais la demeure de Centcelles témoigne d’une époque ambiguë, d’une sensibilité nouvelle devant beaucoup encore à l’ancienne, correspondant à la conversion théorique des empereurs.

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23/10/2014

Degolio XLVII: le drame du Génie d’or

Dans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé Captain Corsica et le Génie d’or alors que le premier venait de faire part de ses pensées morales les plus intimes auprès du second, finissant son discours par une allusion à la nature de ce dernier - d’avoir son cœur dans le Ciel et son corps sur la Terre.
 
- Ah! s’exclama le génie de Paris, tu me connais donc, tu as entendu parler de moi: sans doute ton père Cyrnos, dont le regard pénètre les cieux, t’a-t-il dit plusieurs choses me concernant; car je sais 1 john_duncan_019_the_riders_of_the_sidhe_1911 crop. little color adjust.jpgqu’il fréquenta ma chère Dame, au temps jadis - la reine pour laquelle j’accomplis sur Terre cette noble mission, pour laquelle je combats les méchants qui s’en prennent à Paris, et aux cités qui lui sont chères!

Mais vois-tu, Captain Corsica, il y a une différence, entre toi et moi: c’est que tu es né sur Terre, parmi les mortels, quoique par tes parents tu sois de plus haute origine, et n’as découvert la patrie céleste que sur le tard - une fois devenu grand, adulte. Pour moi, j’ai d’abord vécu parmi les immortels, à l’écart de la terre périssable, où je ne suis venu qu’ensuite. Et il en résulte que je me sens chez moi dans le royaume doré de ma Dame céleste, tandis que je me sens ici un complet étranger. Cela va même plus loin: je ressens ce séjour comme plein d’obscurité, et de froid, comme me dévorant d’haleines fétides et pleines de lames acérées; en vérité, je souffre, lorsque je viens sur terre, et c’est une grande tâche, que m’a demandée la reine Iliutil - car tel est son nom. Parmi les miens, je suis heureux, et vaque à d’ordinaires occupations. Il est vrai que les dieux m’éblouissent; mais je suis habitué à leur présence, et ne les regarde point si souvent: ils sont pour moi comme de la lumière au sommet d’une montagne; ils vivent dans des palais où je ne suis guère convié, et où seule ma Dame se rend au moins une fois par lunaison: quand elle revient, elle délivre une sagesse insoupçonnée, qui comble mon cœur - et ravit mon âme, illumine ma pensée. La vie est bénie, en ces hauts lieux, et c’est ici bas que je me sens oppressé, ôté à moi-même, que je me noie dans les ténèbres, que je me sens aux portes du néant!
 
Crois bien que si je n’avais pas un péché lourd à payer, une faute profonde à réparer, je ne serais pas là, devant toi: il me faut me racheter d’un grand crime que j’ai commis, et que je tairai, car il est un secret de ma destinée. La souffrance que je subis est une pénitence, une purification: une tache m’a souillé, et m’a plongé dans l’abîme; le corps que j’ai reçu m’en protège, et me permet d’accomplir ce par quoi je pourrai quelque jour prochain regagner le Ciel.
 
L’enjeu de ma mission, notamment, est d’apprendre à aimer les hommes, à trouver en moi une joie plus profonde et plus subtile que celle de ma vie ordinaire lorsque je leur rends service, et, comme toi, répands parmi eux la justice, la liberté, l’amour! En ce sens, je te rejoins, et même je t’envie: car mon être ne sera purifié qu’au moment où, à ton exemple, je sentirai qu’en moi le plaisir de faire le bien lSilverSurfer01.jpg’emporte sur la peine que je ressens d’être éloigné de ma terre d’origine.
 
Mais, oh! pour le moment, quelle douleur, quelle souffrance, lorsque je songe à ma Dame, et comme cette douleur, cette souffrance sont renouvelées, lorsque j’aperçois l’éclat de son royaume, au travers de la fumée des sacrifices, des vapeurs des fautes humaines! Comme à travers un treillis, les beautés de la cité céleste m’apparaissent, et mon cœur se serre, les larmes jaillissent de mes yeux.
 
Hélas, ce souvenir une fois de plus m’oppresse; et un torrent se presse à mes lèvres, et voici! un chant veut en sortir, veut passer le seuil de ma bouche!
 
Mais, ô lecteur, ce chant est long, et il ne pourra être donné, d’un seul coup, qu’une fois prochaine.

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21/10/2014

Anecdotes licencieuses, vie privée des princes

Jean-Honore Fragonard The Swing.jpegFaut-il évoquer dans la presse la vie privée des grands de ce monde? Ce fut un genre littéraire très prisé. L’esprit de tout récit à vocation artistique est de dévoiler le monde caché, ce qui se tient par-delà les apparences, et donne la clef des événements. Or, le matérialisme a fait de ce monde caché non plus celui des êtres invisibles, anges et démons s’agitant dans l’âme humaine ou suscitant les phénomènes, mais celui des pulsions corporelles dont la naissance est trop fine pour être immédiatement perçue - voire simplement ce que la pudeur autrefois gardait pour le secret des chambres. On entre désormais dans les appartements avec une cupidité de voyeur qui se pense voyant. C’était la grande idée de Balzac: il prétendait dévoiler le monde occulte en se transportant en esprit dans l’espace privé. 
 
Dans les Contes drolatiques, il dévoile la vie privée des princes français de la Renaissance, qui menaient leurs débauches à Paris et quelquefois en Touraine, où se situe essentiellement l’action de ses récits. Dans cette approche sulfureuse, il y a le même effet que dans le fantastique: le problème n’est pas métaphysique, car il importe peu qu’une chose existe selon les savants, ou pas; si les mœurs sexuelles des princes sont cachées, on est comme face à du paranormal, puisque les princes font des lois aussi absolues, au fond, que celles de la nature: en tout cas il fut un temps où le roi, émanant de Dieu, faisait des miracles, imposait sa volonté à la nature même! Or, qui peut prétendre que cela n’est pas resté? La France notamment n’est pas un pays absolument scientifique: une part de mysticisme a été laissé à l’État, dont on attend toujours qu’il s’impose à la fatalité, transforme le monde. 
 
Précisément, la règle qui interdit de pénétrer dans les alcôves peut être transgressée par la littérature. Et celle-ci peut affirmer ce qui se déroule dans cet espace est important, que cela conditionne en réalité tout le reste. Est-ce que Freud n’est pas allé en ce sens? Est-ce que sa démarche ne s’appuyait pas tout entiè51stlOCFuyL._SY300_.jpgre sur l’idée que la sphère d’Éros était la source des comportements, et du psychisme? Or, à Paris, ville mêlée de romantisme et de matérialisme, il a eu un succès considérable.
 
Mais croit-on que cet art effectivement ambigu manque de force poétique? Le modèle à cet égard, ce n’est pas Balzac, mais Brantôme: car dans le monde privé des princes, il imagine un monde fait de voluptés ineffables, toujours plein de gaieté, de joie, et cela crée en filigrane un passage entre la vieille France et le pays enchanté; il se dégage de cette vie cachée des bouffées de paradis terrestre, et les dames sont à demi des fées. Quelle chance n’avait-on pas à Paris d’être à l’orée de ce monde sublime?
 
Même lorsqu’on fait de ce monde caché des plaisirs princiers un reflet de l’enfer, comme on l’a vu ensuite, la fascination demeure.
 
Pourtant qu’on révèle tout choque. Et au-delà des raisons qu’on affiche pour le justifier, peut-être y a-t-il le pressentiment que, non, la vérité du comportement humain ne se trouve pas dans Éros: il est ridicule de se focaliser sur lui.
 
Il reste néanmoins l’idée qu’au moins la vérité d’une âme est davantage dans la vie privée que dans la vie publique: l’être humain, individualisé, est lui-même surtout lorsqu’il est seul. Là est la force de Balzac, de Brantôme, ou de Hugo quand il évoque les rois de France qui font enlever les filles des faubourgs.

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17/10/2014

Romantisme, panthéisme, catholicisme et Savoie

st_tho10.jpgDans l’enseignement de la Savoie du Buon Governo (1815-1848), il ne fallait pas, nous l’avons dit, s’écarter de la doctrine de saint Thomas d’Aquin; or, le danger du panthéisme a souvent guetté le romantisme: il a été reproché à Lamartine, à Schelling. Cela a pu limiter le romantisme en Savoie, et le lier au néoclassicisme. Louis de Vignet, beau-frère de Lamartine, poète lui-même, reprocha à l’auteur de Jocelyn son manque de soumission à la doctrine catholique: leur amitié en fut entamée durablement.
 
Le romantisme savoyard sans doute s’efforçait de peupler d’images toujours plus flamboyantes le dogme catholique, mais il restait timide, à son seuil.En cela, il rappelle le romantisme italien - Manzoni ou Silvio Pellico. Néanmoins, il en fut surtout ainsi dans les premières années de la Restauration; à partir de 1850, on essaya de concilier le culte de la nature avec la religion traditionnelle. Jacques Replat en donna un bel exemple: car il évoquait les fées, les esprits de la nature, et même l’alchimie, mais en assurant que cela restait dans la droite ligne de la foi chrétienne, et que ce monde enchanté était sous la tutelle de la Vierge Marie. Il se réclamait pourtant des anciens Celtes, des vieux Allobroges; mais, comme Honoré d’Urfé en son temps, il pensait que l’imagination de ceux-ci était continuée en même temps que confirmée par le christianisme.
 
Le problème était en théorie d’empêcher que la tendance au fantastique n’allât trop loin. Mais lorsque, à la fin du dix-neuvième siècle, le Chablaisien Maurice Dantand fit part de ses visions, dans L’Olympe disparu, il ne semble pas que cela ait entamé sa réputation de bon chrétien. Henry Bordeaux évoque sa mémoire de cette manière. Il disait pourtant se souvenir de ses vies antérieures! Une explication pourrait-elle avoir un rapport avec la coutume connue de l’hôpital de Thonon de faire appel à des coupeurs de feu? Le Van_gennep2.gifChablais est-il une terre à demi païenne? Dantand pourtant avait des visions qui étaient conformes à la doctrine catholique fondamentale; et c’est là le plus étrange: il voyait les dieux de l’Olympe, mais il les disait chassés devant lui par le Christ. Il visitait en songe les planètes, mais il y distinguait les mœurs infernales de peuples restés en dehors de la bénédiction divine.
 
Arnold Van Gennep, fameux folkloriste, lui écrivit, un jour, pour savoir dans quelle mesure son Gardo contenait d’authentiques traditions populaires; Dantand répondit que son œuvre était nourrie d’autant de visions personnelles que de traditions séculaires. Van Gennep déclara, après sa mort, qu’il se garderait de lui en vouloir, parce que par ailleurs il était reconnu pour être un homme excellent. À Thonon il passait pour un homme très bon, profondément catholique! Il faut dire que Van Gennep n’hésitait pas à s’en prendre aux poètes savoyards romantiques dès qu’ils mêlaient leurs propres imaginations au folklore local; il voulait peut-être leur interdire d’être inventifs!
 
La situation de l’ancienne Savoie était donc bien particulière: on y avait du christianisme une conception plus souple qu’à Paris, voire qu'à Rome, et cela explique sans doute l’absence de conflits entre les poètes visionnaires et les autorités sacerdotales - mais aussi l’ambiguïté du traitement de Joseph de Maistre par les catholiques de France: il était trop prophète, trop proche de Louis-Claude de Saint-Martin, pour leur plaire.

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15/10/2014

Littérature et technicité: sujets d’agrégation

Quand je passais l’agrégation de littérature, en France, j’étais toujours étonné de ce que les sujets de dissertation me parussent tourner autour du pot, et ne pas parler réellement de ce qui faisait le sel poétique des textes. C’était mon point de vue, peut-être biaisé par mes conceptions particulières, qui butor3.jpgorientent jusqu’à ma façon d’écrire; et, certes, on dira peut-être que je m’y prends assez mal pour ne pas savoir en quoi la littérature consiste!
 
Mais j’ai une autre perception de la chose. Car la plupart des professeurs de littérature ne font pas eux-mêmes de poèmes ou de récits, bons ou mauvais. En lisant leurs commentaires critiques, j’ai en général l’impression qu’ils ne parviennent pas à entrer dans la démarche de création même: ils regardent la production de l’extérieur, restent à la surface.
 
Or, j’ai été frappé par l’expérience de Michel Butor, qui lui aussi a écrit très tôt des poèmes et des récits, et qui lui non plus n’a pas eu beaucoup de succès aux dissertations d’agrégation. Il déclara un jour que c’était parce qu’il était trop intelligent pour les examinateurs. Mais cela est un peu facile; je dirai plutôt qu’il est possible que celui qui fait, qui crée, ne peut pas s’exprimer du tout de la même manière que celui qui ne regarde qu’extérieurement, intellectuellement, le résultat produit. Dès lors on peut en un sens donner raison à Butor: l’intelligence de la chose nécessite qu’on pénètre à l’intérieur.
 
Or, c’est ce à quoi se refusent les professeurs, en général, parce qu’ils ont peur d’entrer dans la sphère mystérieuse de l’âme - sinon en la réduisant à des idées simplistes d’inspiration matérialiste comme la psychanalyse les aime. Ils préfèrent en rester aux phénomènes physiques, les prenant même volontiers comme fondements - se croyant par là plus rationnels et plus rigoureux, alors même que l’objet exige, pour être compris, qu’on n’en reste pas là. Goethe pareillement disait que le vivant, le végétal, exigeait une tout autre approche que le mort, le minéral, et que cela n’avait pas été bien saisi par la science moderne. Et on hegel-3bf2a.jpgm’a rapporté que pour Hegel, chaque objet nécessitait une méthode d’approche particulière; or, la dissertation s’appuie sur une procédure globale, qui ne tient pas compte de la spécificité de l’objet traité.
 
Cette tendance à n’étudier que les faits extérieurs est aussi ce qui a rendu la littérature matérialiste. Ce qui paraît donner raison aux professeurs vient essentiellement d’eux: la littérature est soumise à un dogme, et penche vers une sorte de naturalisme abstrait, dans lequel on s’efforce de théoriser ses pulsions instinctives.
 
Et le fait est qu’entre l’idée qu’un texte sert à démontrer une idée et celle qu’il expose les désirs intimes, on retombe sur le sujet sur Rousseau dont j’ai déjà parlé, émanant de Jean-Bertrand Pontalis; un autre sujet du reste est tombé sur Rousseau en littérature moderne, insistant sur l’idée du récit, c’est-à-dire une disposition technique. Ce dont j’ai parlé moi, l’aspiration spirituelle de Rousseau à se fondre dans la nature, illustrée bien sûr par le récit, ses désirs, ou sa volonté d’apparaître comme innocent, je ne crois pas qu’un sujet de dissertation puisse l’aborder; il y a un agnosticisme forcé qui fait finalement rater la source de l’émotion. L’ensemble se pose comme empilement de fragments disparates, sans unité intime.

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13/10/2014

Bouvard et Pécuchet, de Flaubert

Bouvard_et_Pécuchet.jpgBeaucoup disent le plus grand bien du dernier roman de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, inachevé et publié de façon posthume. Je l’ai lu il y a quelque temps, et pour moi il atteste surtout du manque d’inspiration de l’écrivain à la toute fin de sa vie. L’action en avance mécaniquement, et Flaubert ironise sur presque tout de façon cynique et grotesque. Ce qui m’a le plus rebuté est l’épisode du fils de bandit que les deux compères essayent de remettre dans le droit chemin: Flaubert adhérait à l’idée que le crime était héréditaire, tout comme l’intelligence, et qu’on ne pouvait rien y faire. Il était marqué par les théories naturalistes de son temps, par Taine, Renan, et son esprit a fini par s’y recroqueviller. Au début de sa vie, il était plein d’imagination, et ses amis le lui reprochaient: ils ne voulaient pas le résultat de ses hallucinations, telles qu’il les livrait dans la Tentation de saint Antoine, mais du vrai, de l’authentique, du bourgeois; or, il y était sensible.

On se souvient qu’il a aussi rédigé Trois Contes; or, si les deux premiers, Un Cœur simple et La Légende de saint Julien l’hospitalier, sont excellents, le troisième, Hérodias, est difficile à lire, et on a peine à y entrer. Il y a aussi des visions, mais qui ne marquent pas, et que Flaubert dans sa correspondance avoue regarder comme de simples expressions du caractère national: des Juifs antiques distinguent le génie de leur peuple, apparu à la façon d’un ange, d’un esprit. Il voulait illustrer les idées de Renan.

Personnellement, Flaubert me fait l’impression d’être parti avec saint Julien dans les bras du Christ: ensuite, il est surtout resté de lui une enveloppe vide. Il faut savoir que si Madame Bovary et Salammbô ont été de grands succès, L’Éducation sentimentale a été un échec, à la fois public et critique; or, l’écrivain en a été très surpris. Il s’attendait à avoir le même succès qu’avec les précédents romans. Il avouait ne pas du tout comprendre ce qui s’était passé, la raison pour laquelle celui-ci avait déplu. Il est vrai qu’il est assez beau; mais l’espèce de nihilisme pesant sur une action trop molle flauber.jpgn’offrait pas assez d’aspérités au lecteur, pour qu’il se retienne au-dessus du gouffre. Alors que Flaubert avait montré une sorte de rage destructrice, dans Madame Bovary et Salammbô, une fougue pleine de feu qui l’avait amené à des scènes d’horreur, proches de la vision, le calme où il était entré une fois devenu un auteur officiel l’empêchait désormais d’avoir la même force d’évocation.

Sa carrière fait penser à celle de Nietzsche, dont les idées étaient d’ailleurs proches des siennes: d’abord inventif et imaginatif, sa philosophie l’a finalement amené à demeurer dans un certain formalisme, et à s’y étioler.

Bien sûr, il restait amusant, dans Bouvard et Pécuchet; il gardait son don pour la satire. Mais tout de même c’était excessivement bouffon: à la fin, cela en devient irréaliste, fantaisiste à force de réalisme, comme l’image purement abstraite d’un système, ne s’appuyant plus sur le réel que de façon théorique!

C’est le destin du réalisme en France: pur concept, il se pose comme étant à l’image de la réalité parce qu’il en ôte Dieu, les anges, les saints, les héros, mais il ne s’appuie pas plus sur le réel que le classicisme naviguant dans le système théorique des anciens.

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09/10/2014

L’éducation en Savoie (suite): "toute science mène à Dieu"

J’ai dit avoir lu une thèse de Jean-Charles Détharré sur L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo. Il y apparaissait que la science et l’art oratoire n’y étaient pas pratiqués pour eux-mêmes, maisMB z.jpg étaient mis au service de la morale et de la foi.
 
Un autre trait qui le marque est que la physique était conçue comme devant amener le chercheur à déceler Dieu dans les phénomènes: à déceler l’auteur de la nature. Là encore, on croirait lire La Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau. Et quoi de plus logique? Si le philosophe genevois s’est appuyé sur deux prêtres savoyards à la fois, pour rédiger son opuscule, c’est que la Savoie était généralement soumise à ce régime. François de Sales, de fait, avait justement recommandé de lire les phénomènes de la nature: ils étaient une écriture divine, et l’esprit de Dieu s’y voyait. L’univers avait une vie morale, et il fallait être capable de la saisir.
 
Un autre trait remarquable encore de l’enseignement de l’ancienne Savoie est que, dans sa partie secondaire, au collège, le programme contenait, pour la première année, un cours de mythologie, pour la seconde, un cours d’histoire religieuse. On estimait cela indispensable: la mythologie et la Bible enseignaient elles aussi à déceler la main de Dieu dans la nature et l’histoire même. Tout prenait vie, au sein de l’univers. L’histoire profane, elle, n’était pas mentionnée; elle était intégrée au cours de mythologie!
 
La littérature de la Savoie d’alors porte naturellement la marque de cette éducation. Toute science v_04-bmc_est_b-135_0001.jpgmène à Dieu! disait le cardinal Billiet, un des fondateurs de l’Académie de Savoie. Or, on la cultivait davantage que dans les temps antérieurs à la Révolution: sur ce point, on était dans l’héritage des Lumières. Mais on voulait désormais un encyclopédisme chrétien; sans le savoir, on épousait les vues de Novalis et Frédéric Schlegel.
 
Les tentatives de procéder dans ce sens ont sans doute manqué de moyens: les subventions et donations étaient faibles. Les familles, dans l’enseignement secondaire et supérieur, devaient livrer un minerval - une somme d’argent: le terme venait des anciens Romains et de Minerve. Car l’enseignement, dans la Rome antique, était entièrement libéral; les familles donnaient directement l’argent aux professeurs, et c’était assimilé à un don à la déesse de l’intelligence - dont les professeurs étaient les prêtres - ou l’oracle.
 
En Savoie, seuls les élèves pauvres ayant brillé par leurs qualités étaient exempts de frais de scolarité. Néanmoins, les Mémoires de l’Académie de Savoie contiennent des traités philosophiques et scientifiques de haute volée, pleins d’une pensée mâle et ferme, et, parfois, d’imagination; car on essayait de percer le secret de la nappe qui sépare le divin au sens absolu des phénomènes physiques: l’invisible, où se tenaient les esprits, anges, démons, êtres élémentaires, était appréhendé au travers des traités médiévaux et antiques ou de la sensibilité - par exemple chez Louis Rendu, qui parle des vents comme de volontés liées les unes aux autres, d’esprits célestes qui passent et s’éloignent, pour reprendre une expression de Lamartine.
 
Bref, une époque tout à fait passionnante, quoique limitée par le conservatisme.

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07/10/2014

Statuettes de saints et d’anges: Barcelone, Paris

statue-st-georges-sgeo.JPGL’été dernier, je suis allé en Catalogne espagnole, et j’ai pu une fois de plus être surpris par une différence considérable existant entre la France d’un côté, l’Espagne et l’Italie de l’autre: car j’avais déjà remarqué le fait durant un voyage en Toscane, deux ans auparavant: c’est que dans les pays catholiques normaux on vend beaucoup de statuettes de saints et d’anges, comme en Thaïlande on vend des statuettes du Bouddha ou d’autres déités. Apparemment, la France l’interdit!
 
Pourtant, ces statuettes, j’avoue les aimer infiniment. Elles sont le moyen portatif de donner un contour aux sentiments mystiques, de les fixer, et d’en appréhender les nuances. Car ces images sculptées n’expriment pas toutes exactement la même chose!
 
Évidemment, on dira qu’elles constituent surtout une superstition, renvoyant au besoin de merveilleux qu’a le peuple; mais la question en réalité n’est pas là: parler de cette façon, c’est être dans l’abstrait. L’homme a des organes sensoriels, et il s’en sert; il n’a pas pour cela besoin de le vouloir consciemment. Il a le sens de la vue, et celui des volumes. Or, la religion cherche à répondre à un besoin: établir un pont entre le monde normal et la divinité. Au sein de l’art de la sculpture, cela a consisté à donner au minéral une forme évoquant la transcendance; si on l’interdisait, ce qui lie l’humain aux volumes resterait à jamais condamné au prosaïsme.
 
Il en est tellement ainsi que, aux États-Unis, où le protestantisme domine, on a vu apparaître, peu à peu, des statuettes nées de la science-fiction et de l’univers des super-héros; or elles ont, par delà les aFigurine-Captain-America.jpgpparences, le même but de relier le monde ordinaire à celui des dieux. Les figures en sont nouvelles, émanées de la culture populaire, mais il est évident, à l’œil non prévenu, que le sentiment qui les a fait naître est proche de celui qui, dans les pays catholiques, a fait naître les statuettes de saints et d’anges.
 
Je comprends qu’à Paris, où a triomphé le rationalisme, on ne vende pas trop ce genre d’objets. Mais je suis persuadé que si Paris n’avait pas utilisé l’éducation centralisée pour répandre sa culture propre, ils se vendraient couramment en Savoie, en Bretagne, en Corse: on y trouverait les mêmes statuettes qu’en Italie ou en Espagne. On y avait, autrefois, la même sensibilité, tendant au baroque! 
 
D’ailleurs, en Savoie, les statues de François de Sales, qui sont légion, l’attestent: car son rayonnement fut tel qu’il remplaça bien d’anciens saints thaumaturges. On l’invoquait pour sauver des périls, comme en Amérique on invoque Spider-Man!
 
Au reste, en France aussi, et notamment à Paris, se développe l’amour des statuettes de héros de cinéma et de bande dessinée - remplaçant, pour le meilleur et pour le pire, celles du catholicisme: Superman pour Jésus, Captain America pour l’archange saint Michel, Princess Leia pour la sainte Vierge! On chasse la superstition par la porte, elle revient par la fenêtre. Le peuple a besoin de merveilleux, et il est tyrannique, par conséquent, de vouloir le supprimer. Cela ne marche d’ailleurs pas. En Chine, m’a-t-on raconté, des médailles représentant Mao sont censées porter bonheur: il est devenu à son tour une divinité. En France, peut-être, on aura bientôt des statuettes du général de Gaulle, dans son salon!

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05/10/2014

Degolio XLVI: les nouvelles révélations de Captain Corsica

dragon__americano_quetzalcoatl.jpgDans le dernier épisode de cette série chargée de légende, nous avons laissé nos deux héros, le Génie d’or et Captain Corsica, alors qu’ils conversaient et que le second venait de révéler au premier qu’il avait été le jeune homme tué à Orstriconi, et qu’il avait vécu plusieurs vies, avec toujours pour père le brave Cyrnos!
 
À ce moment le Génie d’or quelques instants se tint coi; il songeait à ce que venait de lui apprendre son ami. Puis il demanda: Mais cette femme, cette fée, que le comte de Saint-Colomban délivra, qui est-elle? - Voyons, répliqua l’ange de l’île de Beauté, c’est ma mère!
 
Le Génie d’or s’attendait, en vérité, à cette réponse; mais elle ne l’en toucha pas moins profondément. Il sentit son cœur se gonfler dans sa poitrine, et inclina la tête, versant une larme. Captain Corsica s’en aperçut, et dit: Ô Génie d’or, ô mon ami, n’aie point de chagrin! Ne te fais point pour moi de souci. Je lui rends à présent visite, au moyen de mon vaisseau: car elle est au ciel, et une étoile - dont je ne te dirai pas le nom -, indique sa demeure - comme le fait une lampe, la nuit, par les fenêtres des maisons terrestres. Là, souvent je séjourne, restant parmi mes cousins, et j’apprends la science divine. J’en reviens plus fort, plus sage, plus endurant! Je n’ai pas à me plaindre.

J’aime d’ailleurs aussi mon père Cyrnos, et me trouve bien à sa cour, ainsi que parmi les mortels, à Bastia, ou dans d’autres lieux encore. Quand je suis dans le palais brillant où vit ma mère, je regrette, Histoire de Tom (3).jpgsouvent, ces lieux bas où les destins se jouent, où l’on sent que l’on a prise sur les choses, que l’on peut les modifier, que l’on peut agir pour y faire progresser la liberté, la justice, l’amour! Car dans le Ciel, tu le sais, les choses sont pures, mais leur éclat éblouit; dans la béatitude, le cœur peut s’affaiblir; on n’a plus l’emprise qu’on avait sur la destinée, lorsqu’on vivait sur Terre. Ici du moins j’ai le sentiment de servir à quelque chose!

Sans doute, j’aime contempler le monde divin; mais mon esprit se perd, dans sa lumière. J’aime aussi sentir en moi le feu qui, venant des profondeurs, me pousse à agir, et à changer le monde pour qu’il devienne meilleur. Telle est la grâce que les dieux ont faite aux mortels, et je les en envie; aussi suis-je heureux de partager en partie leur nature! Car il n’est pas de plus grand bonheur, dans l’univers, que de sentir qu’on fait le bien: alors on se dit qu’on est habité par la divinité même, qu’on la recouvre, qu’on lui sert d’instrument, et véritablement on se sent uni à elle. On devient créateur, soi-même: on forge l’avenir! Et au Ciel ce n’est pas possible - en tout cas pas pour moi, qui suis d'une nature trop vile; car il y est, naturellement, des êtres grandioses, qui peuvent aussi y créer; mais face à eux, je me sens si petit!

Quant à ma mère, elle a vécu son destin; elle a payé sa faute de longs siècles de souffrance, mais à présent elle est la plus heureuse des femmes. 

Oui, je te le demande: ne pleure pas sur mon sort; il y en eut de pires. Ne vit-on pas des dieux se sacrifier pour les hommes? Je ne fais que suivre leur chemin, et sur ces pavés de lumière je suis loin de leur perfection, crois-moi! D’ailleurs je sais que toi aussi tu as ton cœur dans le Ciel, et tes membres sur la Terre: tu connais, comme moi, le sentiment de l’exil - et tu connais, comme moi, le sentiment de fierté qu’il procure.

Quant à ce que répondit le Génie d’or, cela devra néanmoins attendre une autre fois, cet épisode commençant à être long.

08:26 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/10/2014

L’éducation dans l’ancienne Savoie: une thèse

chambery8.jpgJ’ai lu une thèse de doctorat de Jean-Charles Détharré, imprimée par Pierre Plancher en 1979, L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo (1815-1848), et elle est passionnante: elle révèle un million de choses fascinantes sur la Savoie ancienne. Sa spécificité était que l’Église catholique dirigeait complètement l’éducation, et que cela ne créait aucune sorte de conflit: tout le monde l’acceptait. Les rares qui étaient dans le cas contraire devaient partir: en général pour Paris, ou Lyon. Ce fut le cas du jeune Jean-Pierre Veyrat, avant qu’il ne se ravise, et, plus tard, de Pierre Lanfrey.
 
Bien que Turin eût énoncé des lois qui tendaient à uniformiser l’enseignement dans tout le royaume, les moyens étaient trop faibles pour qu’ils soient rigoureusement imposés. Le gouvernement avait créé un Conseil de la Réforme destiné à appliquer localement ces lois; or, constitué de notables savoyards, il tendait en réalité à servir de tampon entre la réalité locale, laissée essentiellement libre, et les injonctions turinoises.
 
L’éducation primaire était gratuite, mais elle n’avait pas officiellement de caractère obligatoire pour les familles: les prêtres seuls tançaient celles-ci. Les communes en revanche étaient contraintes par la loi de créer des écoles. Dans les montagnes, l’habitude d’effectuer des études primaires était telle que le taux d’alphabétisation était bon; dans les plaines - l’avant-pays -, il ne l’était pas. Les montagnards, depuis longtemps, avaient un grand sens de la communauté, et, sans seigneurs pour les asservir, mais animés culturellement autour de l’église, ils promouvaient l’instruction - l’Église de Savoie estimant que celle-ci était importante pour la religion même: il s’agissait d’y faire pénétrer la raison. On concevait, en effet, que la raison naturelle était en lien spontané avec la conscience morale, qu’elle ne s’opposait aucunement à elle. À coup sûr, Rousseau, dans La Profession de foi du vicaire savoyard, n’a fait que reprendre cette idée - très présente chez François de Sales, qui regardait l’âmeanselme_a.jpg comme appartenant par nature au Ciel - comme participant concrètement, par sa cime, de la divinité.
 
On se défiait toutefois de la converse. En théologie (dans l’enseignement secondaire), on recommandait de s’en tenir à Thomas d’Aquin, et de rejeter tous les points qui depuis ont fait polémique, en particulier l’infaillibilité du pape. On se référait au catholicisme médiéval, et on ne voulait pas réellement enseigner la rhétorique - l’art oratoire. En cela on s’opposait à la France. La seule argumentation pratiquée était celle prouvant l’existence de Dieu, suivant le modèle, non de Descartes dans les Méditations métaphysiques, mais de saint Anselme dans son Proslogion: François de Sales en avait fait l’éloge parce que l’argumentation n’y était qu’un moyen de donner un socle intellectuel à l’âme, celle-ci devant ensuite s’enflammer d’autant plus fortement. La science était au service de la foi!

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