06/12/2014

Noms de baptême de nos dynasties

421.jpgÀ travers les noms des princes, on peut établir des constantes, des tendance spirituelles profondes. Il est remarquable que la France soit en quelque sorte restée bloquée sur le nom Louis, le multipliant à l’infini, comme si la force du modèle originel était à Paris énorme; car Clovis était la forme ancienne de Louis, et saint Louis étant déjà le neuvième du nom, après lui on tendit à prendre son nom pour saisir son éclat. Après Louis XIV il devient même difficile d’être légitime sans s’appeler comme lui, et il est remarquable que cette fixation soit allée de pair avec la chute de la Maison de France, comme si la monarchie était dans l’incapacité désormais de se renouveler, comme si elle était immobilisée à la façon d’une statue, d’un robot.
 
L’autre Louis célèbre avant le Saint est le Débonnaire, fils de Charlemagne - et l’autre nom qui s’est multiplié est justement Charles.
 
En Savoie, il en est allé différemment. On a cherché au contraire à éviter les redites. Les Amédée se sont succédé jusqu’au neuvième, mais deux siècles plus tard que Louis IX de France; et ensuite, on a adjoint, aux noms traditionnels, des noms qui ressemblaient en fait à des symboles, à des emblèmes: cela a commencé avec Philibert-Emmanuel, Emmanuel étant tiré de la Bible; et pour Amédée, on lui a adjoint Victor, nom venu des anciens Romains - par exemple avec Victor-Amédée II, premier roi de Sardaigne. Ces seconds noms donnaient du lustre. Il y eut aussi Charles-Félix, plus tard.
 
Toutefois le renouvellement était-il plus grand qu’en France? Ne se payait-on pas de mots? Si à la tradition classique qui consiste à reprendre le même nom la Savoie a opposé un baroque ajoutant un nom-symbole au nom normal, on peut aussi faire remarquer le caractère vide, ou de plus en plus tel, de cette pratique, puisque, finalement, le nom qui s’est imposé est celui de Victor-Emmanuel, c’est-à-dire l’assemblage de deux noms-symboles venus des temps anciens. Ironie du sort, les Victor-Emmanuel sont justement les rois de Sardaigne dont le pouvoir a été le moins effectif.
 
Paradoxalement, le dernier roi à avoir réellement gouverné fut Charles-Albert, qui avait adjoint à son nom normal - Albert -, un nom qu’avaient porté des ducs de Savoie. Mais il était un Carignan, et Charles était peut-être une manière de le rattacher à la dynastie régnante.
 
L’évolution du nom des princes me paraît significative des sensibilités dominantes en France et en Savoie: le traditionalisme, la référence aux modèles, d’un côté, l’inventivité baroque, le besoin d’ajouter de l’éclat, de l’autre. Deux voies qui, lorsqu’elles sont suivies de façon exclusive, mènent également au vide, semble-t-il. Le réel est l’union des contraires, comme qui dirait; une ligne intellectuelle unique ou dissout, ou fige la pensée.

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