26/12/2014

Représentations, pressentiments de l’Esprit

1767263192.jpgJ’ai fait un jour une conférence sur l’art baroque dans le Faucigny et pour la préparer j’avais étudié l’excellent livre de feu Fernand Roulier sur la question. Il y était écrit que l’Église catholique avait interdit toute autre représentation, pour le Saint-Esprit, que la colombe - évoquée dans l’Évangile. On se souvient, à ce sujet, de la moquerie de Flaubert, dans Un Cœur simple: son héroïne, Félicité, ne pouvant pas croire que la colombe ait parlé, pense que le Saint-Esprit devait être un perroquet! Par la suite, elle adore le sien comme tel, le faisant empailler quand il meurt et le plaçant sous un portrait de Dieu le Père - en réalité le Comte d’Artois, c’est-à-dire Charles X.
 
Est-ce une plaisanterie contre l’Esprit? Dans sa correspondance, Flaubert affirmait que celui-ci coulait dans nos veines, était dans notre instinct, mais que la bêtise généralisée le rendait impossible à reconnaître. Félicité symbolise cette situation. Mais à la fin du récit, à ses yeux éblouis, un perroquet Fantasy_The_bird_of_happiness_924.jpgouvre pour elle ses ailes immenses dans le ciel entrouvert - confirmant sa doctrine! 
 
Qui peut s’en moquer? Félicité meurt heureuse, dans son illusion rendue vraie par sa foi. Est-ce une revendication de liberté pour l’artiste - et pour tout être humain? Celle d’imaginer ce qu’on veut lorsque l’idée est en réalité inexprimable?
 
L’interdiction, à l’époque baroque, de créer de nouveaux symboles a en réalité vidé de leur substance les anciens; représenter toujours les mêmes images en variant la décoration, la matière, le style, y mène; l’idée, si elle est active dans l’âme humaine, suscite forcément de nouvelles représentations.
 
On sait que Flaubert a écrit Un Cœur simple pour répondre à George Sand qui lui reprochait de ne raconter que l’histoire de gens qui, n’étant pas des artistes, ne pouvaient reconnaître l’Esprit, et erraient; ce à quoi l’auteur de Madame Bovary rétorquait qu’il n’exposait que ce qui était représentatif. Or, l’Esprit qui se meut dans l’inconscient et s’exprime ensuite de façon chaotique, inepte, inappropriée, ahriman3.jpgest effectivement le lot commun - chez les artistes aussi. La raison humaine n’est-elle pas trop faible pour qu’il en soit autrement? C’est ce que Flaubert pensait.
 
Le Christ était bien dans Emma Bovary, ou Félicité, mais leur entendement ne pouvait le saisir. Toutefois le perroquet céleste de la seconde s’en approchait-il sans doute plus que l’affreux scrofuleux dont la première a la vision sur son lit de mort!
 
Mais est-ce d’ailleurs si certain? Chacun voit l’Esprit à sa façon, lui crée une image qui lui est propre. Dans la Bhagavad-Gîta, il est dit que d’incarnation en incarnation l’image qu’on s’en fait est toujours plus pure - que la raison s’accorde toujours mieux avec l'instinct. Si l’Asie ne rejette pas les superstitions, c’est à cause de cela: pas qu’elle ne les identifie pas comme superstitions, mais qu’elle laisse à la succession des existences le soin de parfaire l’image qu’on donne au Souverain de l’Univers. Les pensées humaines - si liées au cerveau, à la corporéité - ne sont pas à la mesure d’un pressentiment de l’Esprit plus diffus, plus obscur, plus profond.

08:58 Publié dans Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

La colombe n'est-elle pas un oiseau querelleur?

Pourquoi pas un Saint-Esprit... Oiseau de Feu?


Bons vœux, Monsieur le Savoyard de la Tribune.
Ainsi qu'à tous ses amis.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 26/12/2014

Merci, Myriam, à vous aussi!

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/12/2014

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