05/01/2015

La laïcité, un principe régional?

laicite.jpgOn entend souvent dire que la laïcité telle qu’on la comprend en France est intraduisible; pourtant, parallèlement, on a l’air de croire que ce principe a vocation à devenir universel, qu’il est idéal pour tout le genre humain. Mais alors, il faudra imposer le français à toute la Terre? D’ordinaire, on dit intraduisibles les mots de patois; faut-il en tirer que laïcité est un mot du patois parisien?
 
La laïcité telle qu’on la comprend en France est liée à la façon dont le Roi s’est appuyé sur l’Église pour s’imposer au peuple sans lui-même être particulièrement pieux: Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, de l’aveu de ceux qui les connaissaient, étaient athées, ou au moins agnostiques. Louis XV soutenait Voltaire en sous-main. Les prêtres étaient officiellement placés au sommet de la société parce qu’ils enseignaient le respect superstitieux de la royauté: ils étaient un outil du régime. La Révolution, dans son pur élan originel, voulut fonder le régime sur des principes justes, auxquels tous pussent croire, et la prêtrise, comme disait Stendhal, a été proscrite du gouvernement.
 
Mais il faut dire que la situation ne fut pas la même en Savoie, où les rois étaient pieux, croyants, et où la noblesse l’était aussi, de telle sorte que l’impiété ne se répandait pas particulièrement, et qu’il n’y eut Stendhal-consul-big.jpgpas de conflit entre les religieux et les laïques, les seconds trouvant naturelle l’omniprésence des premiers - comme souvent en Italie, ou en Espagne. La laïcité telle que la conçoivent les Français doit-elle donc être appliquée en Savoie? Cela n’aurait pas grand sens, puisque le peuple ne voulait pas chasser les prêtres, qui, Stendhal le reconnaissait, n’y étaient pas les mêmes qu’en France: fils de François de Sales, qu’il appréciait, ils étaient dans une sincérité qu’on ne connaissait pas à Paris - ou, disait-il, à Grenoble. Les mêmes principes ne peuvent pas s’appliquer partout.
 
Vers 1793, les républicains ont accusé les régions excentrées dont la situation était proche de celle de la Savoie - la Bretagne, la Corse, l’Alsace -, de fomenter des complots. L'Alsace a aujourd’hui un statut spécifique qui lui convient; même s'il était meilleur dans l'absolu, quelle légitimité aurait Paris de lui imposer un statut qui lui est propre? Le fédéralisme doit aussi diversifier le statut de la religion selon les cas. Cela se fait en Suisse, en Allemagne, de façon logique.
 
On m’a raconté qu’en Corse autrefois étaient surtout importants les franciscains, qui ne croyaient pas réellement au roi de droit divin; le peuple n’y a donc pas vu d’opposition entre la république et le catholicisme, comme souvent n’en a pas vu l’Italie - et n’a jamais bien compris, je crois, la laïcité telle qu’on la comprenait à Paris. Il n’y a pas à cet égard de principe universel, mais bien des dispositions particulières pour améliorer l’application du seul principe qui vaille en la matière: la liberté.

07:12 Publié dans Culture, Société | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

Commentaires

La laïcité n'est pas un combat contre la ou les religions, c'est d'abord un principe de neutralité du pouvoir politique par rapport aux pouvoirs religieux. Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. La laïcité est souvent mal comprise, en ce sens vous avez raison, elle reste un patois.

Écrit par : Beun X. | 05/01/2015

Peut-être est-elle difficile à comprendre quand, dans les faits, l'Etat, habitué à contrôler la vie culturelle, choisit de subventionner celle qui marque une forme d'agnosticisme, au détriment de celle qui s'avoue un penchant pour le catholicisme, ou même simplement pour le spiritualisme. Cela peut exister. Je ne dis pas seulement pour les prêtres, mais pour les poètes, par exemple, ou les peintres, les philosophes, je ne sais pas. L'Etat pour demeurer impartial en matière spirituelle et philosophique devrait s'abstenir de toute subvention à la culture en général. Car il n'y a pas de solution de continuité entre le culturel en général et le religieux en particulier.

On a été étonné de voir que le précédent ministre de l'Education, en France, avait écrit dans un livre que l'école de la République avait pour tâche de créer une religion laïque visant à remplacer le catholicisme. C'est assez incompréhensible. La laïcité suppose aussi une libéralisation complète du culturel, sinon elle peut devenir un agnosticisme d'Etat.

Écrit par : Rémi Mogenet | 05/01/2015

La laïcité est un mot neuf en français, aussi, il a été formé par Ferdinand Buisson. Et non, cela n'a rien à voir avec la façon dont le pouvoir séculier se justifiait par le pouvoir divin et vice-versa, la laïcité c'est l'absolue neutralité de la chose publique vis à vis des croyances et des philosophies.
La République française n'est pas plus athée qu'elle n'est catholique, elle est LAIQUE.
La LAICITE c'est le cadre juridique qui permet à la République d'assurer la liberté de conscience des citoyens en ne conditionnant pas leur citoyenneté à un pouvoir religieux, c'est également le cadre qui permet aux citoyens de ne pouvoir organiser et pratiquer leur culte.

Écrit par : Dalila | 05/01/2015

Je suppose que vous avez voulu dire "le cadre qui permet aux citoyens de pouvoir organiser et pratiquer leur culte"?

Mais pour moi ce qui compte justement c'est la liberté: c'est cela qui est supposé dans l'idée que la citoyenneté n'est pas conditionnée par un pouvoir religieux, et par l'idée que les citoyens peuvent librement organiser et pratiquer leur culte. La laïcité se pose donc comme le cadre juridique permettant la liberté.

Cependant, je ne crois pas réellement à l'absolue neutralité de la chose publique dès qu'il s'agit de philosophies, car la chose publique intervient dans la sphère culturelle, dont dépend la philosophie des personnes. Elle le fait directement par les subventions à la culture, en France, et par l'école d'Etat, dont les programmes sont fixés par l'Etat. Le débat n'est pas réellement entre l'athéisme et le catholicisme, mais entre l'agnosticisme et les religions qui croient possible la connaissance du divin. Cela rappelle un débat au quatrième siècle entre un philosophe païen appelé Symmaque et l'évêque de Milan saint Ambroise. Le premier disait qu'il fallait continuer à subventionner l'ancienne religion romaine, par exemple le culte de Vesta, parce que personne ne connaissait la vraie nature de Dieu; mais saint Ambroise répondait: les chrétiens pensent la connaître! Et donc il ne fallait pas subventionner les Vestales.

Il ne faut donc plus subventionner la philosophie qui pense impossible de connaître la nature du divin, si on ne subventionne pas la philosophie qui pense le contraire. Et le fait est qu'en France la Théologie n'a pas le même statut que la Philosophie. Il existe des postes d'agrégés de Philosophie, mais pas d'agrégés de Théologie.

Il suffit en réalité de comparer la laïcité dans l'Etat de Genève et la laïcité en France. La première paraît mieux atteindre ses objectifs. Pourquoi? Parce que l'Etat est relativement moins impliqué dans la sphère culturelle.

Écrit par : Rémi Mogenet | 05/01/2015

« Peut-être est-elle difficile à comprendre quand, dans les faits, l'Etat, habitué à contrôler la vie culturelle, choisit de subventionner celle qui marque une forme d'agnosticisme, au détriment de celle qui s'avoue un penchant pour le catholicisme »

Si cela bénéficie à un plus grand nombre de personnes parce que n'est pas rejeté par des non-agnostiques (ou si vous préférez des non-non-croyants), c'est tout dans l'intéret de l'Etat.

Écrit par : Chuck Jones | 06/01/2015

L'intérêt de l'Etat n'est pas forcément celui des particuliers; et en France, la liberté est un principe plus fondamental que la laïcité, en théorie. Or, les subventions, doit-on le rappeler, est l'argent de tous les citoyens, y compris des non agnostiques. Ils doivent pouvoir avoir le choix. Je suis donc favorable à la libéralisation de la vie culturelle, afin que chacun donne à ce qui lui convient. D'ailleurs il n'est pas exact que l'agnosticisme d'Etat n'est pas rejeté par certains non agnostiques, et les tensions communautaires sont en partie liées à cela. Qu'elles soient particulièrement vives en France montre que le régime imposé par l'Etat ne résout justement pas le problème.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/01/2015

L'état français finance la culture mais ne finance pas le culte. Par le principe de laïcité, il est neutre par rapport aux pouvoirs religieux c'est à dire qu'il n'entend favoriser aucun. Dans les faits, il n'ignore pas l'histoire et maintient le dialogue avec les représentants des diverses communautés y compris religieuses. En matière culturelle, l'état subventionne la culture et l'éducation y compris lorsque une préférence religieuse est affichée: écoles privées confessionnelles sous contrat, musées d'art sacré, centres culturels, édition ... Néanmoins, la définition du périmètre culturel est toujours politique, donc ignore la neutralité.

Écrit par : Beun X. | 06/01/2015

Oui, et à cet égard on peut trouver qu'en général l'Etat applique ce que Ferdinand Buisson, l'inventeur du concept de laïcité, concevait pour l'école: car il pensait qu'il ne fallait retenir des religions que la conscience morale. Mais François de Sales a clairement dit que, pour lui, une conscience morale ne s'appuyant pas sur l'amour de Dieu était vide de sens. Il en a parlé lorsqu'il a abordé la pensée des Stoïciens, qu'il a rejetée. Or, le catholicisme français a tendu de toute façon à pratiquer Sénèque, il a tendu à l'agnosticisme; mais pas le catholicisme savoyard, qui est resté fidèle à la pensée de François de Sales. C'est pourquoi il est indispensable de régionaliser la vie culturelle, et de ne pas intégrer forcément l'idée de Ferdinand Buisson dans celle-ci. Ne retenir des religions que l'aspect de la conscience morale, en effet, c'est ce qu'on appelle en général l'agnosticisme.

Je suis en fait favorable à ce que l'Etat ne subventionne pas les cultes, mais ne crois pas normal que l'agnosticisme d'Etat se confonde avec l'absence de subventionnement des cultes. L'Etat subventionne l'école privée, mais il a institué qu'il y aurait des concours de recrutement de certifiés pour l'école privée catholique, mais pas d'agrégés. Il infériorise constamment l'école privée catholique, où d'ailleurs autrefois, en Savoie, on faisait lire François de Sales. Si la politique au bout du compte oriente la vie culturelle, comme celle-ci doit être complètement libre, il faut que l'Etat se sépare de cette vie culturelle. C'est parce que l'Etat de Genève laisse un champ d'action plus libre à l'école, à l'université, parce qu'à cet égard il est plus libéral que la France, que la laïcité permet plus de liberté, que l'agnosticisme y est moins vécu comme une obligation.

En réalité, à partir du moment où l'Etat arrête de subventionner les cultes, il doit ensuite passer au degré suivant: arrêter de subventionner la culture. Car il n'est pas vrai que les cultes soient détachés de la culture. S'il y avait des agrégés de Théologie, François de Sales et même Joseph de Maistre seraient en fait moins marginalisés qu'ils ne le sont. Si l'application de la laïcité dans la sphère culturelle était régionalisée, pareil. Car ce qu'on comprend comme étant de nature religieuse à Paris peut apparaître comme simple élément de la tradition culturelle en Savoie, s'il s'agit de la théologie de François de Sales. On ne peut pas dire, en effet, que l'idée de l'école laïque qui non seulement serait libre des prêtres, mais ne garderait des religions que la conscience morale, et rejetterait la théologie, se résume à ne pas subventionner les cultes, puisqu'on peut très bien enseigner la théologie de François de Sales sans être prêtre: il suffit de le lire, de l'étudier, comme on ferait avec Descartes ou Sartre.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/01/2015

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