11/01/2015

L’écroulement

paulette.jpgQuand j’étais petit, j’avais fréquemment sous les yeux les albums dessinés de Wolinski et Cabu, dont mes parents étaient friands - appartenant à cette génération qui pensait que la liberté était complète, ou allait le devenir, et que l’homme n’avait aucunement besoin d’une religion pour s’émanciper, qu’il pouvait le faire sur la Terre même, par sa seule pensée raisonnable! Ils étaient essentiellement parisiens, surtout mon père. Plus tard, son soupçon de régionalisme savoyard nous fit déménager à Annecy, et une relative prise de distance s’effectua vis-à-vis de cet univers. Mais l’effervescence culturelle du peuple parisien resta dans son cœur et Charlie-Hebdo le représentait. L’esprit de satire et d’affranchissement moral constituait tout un monde, et l’assassinat des dessinateurs les plus célèbres, le 7 janvier, a créé comme un puits, un abîme: toute une époque a paru sombrer, choir dans un trou noir! La peine était à la mesure du symbole que constituaient les artistes eux-mêmes.

Le même jour, ou ceux qui précédaient, Michel Houellebecq annonçait que la République était morte, que la laïcité ne fonctionnait plus, que la philosophie des Lumières ne suscitait plus de vocation, plus d’enthousiasme, qu’elle n’avait plus d’énergie. Dans l’effervescence joyeuse et bondissante d’il y a trente ou quarante ans, qui, de fait, aurait imaginé un acte aussi effroyable que celui du 7 janvier 2015? À cette époque, le mouvement était de fond.

Mais je dirai, aussi, que De Gaulle, en donnant à la République une forme de soutien de la tradition large700--60.jpgcatholique et gauloise dont il se réclamait, lorsqu’il assimilait la France à la madone des églises et à la fée des contes; en distillant dans l’État cette image de la France éternelle, s’enracinant dans la Gaule celtique convertie au christianisme - lui assurait une assise permettant, dans le même temps, une liberté au cœur de Paris. Qu’avons-nous perdu? se demandent beaucoup de gens. Une certaine capacité, peut-être, à concilier les contraires.

De Gaulle cependant appartient au passé. Et peut-être que Houellebecq a raison, que l’élément spécifiquement républicain, non gaullien, n’a plus de ressort non plus. Les élans fraternels de Paul Eluard, de Louis Aragon, de Jean-Paul Sartre, d’Albert Camus, où sont-ils, eux aussi? Ils semblent s’être dissous avec la chute de l’empire soviétique. La CGT elle aussi souffrait, la veille même du 7 janvier: signe des temps.

Jusqu’où le désarroi s’accroîtra-t-il? On ne sait pas. Où trouver une nouvelle source d’énergie?

Je pense qu’il y en a une, qu’il faut la chercher: comme les vieux chevaliers, il faut repartir en quête. Ce qu’il ne faut pas, c’est soit penser qu’il n’y en a pas, soit penser que les vieilles sources pourront suffire.

10:59 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Savoyard, presque. Bourguignon de naissance et jusqu'à l'âge de vingt ans, j'habite Annecy depuis 1973. Je tombe par hasard sur votre blog, en lisant la Tribune de Genève, le seul média que je consulte. Je vous adresse toute ma sympathie et mes remerciements pour prendre du temps pour essayer d'éclairer autour de vous. Les ténèbres, l'obscurantisme sont à l'heure actuelle, comme depuis très longtemps, l'ennemi N° 1. Nous devons nous unir, comme aujourd'hui des millions de gens l'ont voulu montrer, et passer outre les batailles de clocher. Réfléchir par soi-même, est-ce encore possible ? Combien le font ? Merci d'être de ceux-là !!
Encore merci et bravo.

Écrit par : Dominique Cordier | 11/01/2015

Merci à vous. Effectivement la pensée doit saisir la lumière encore à mon avis cachée mais bien existante qui pourra éclairer l'humanité, l'Europe, la France. Les sentiments ardents qui se sont exprimés en faveur de la liberté doivent trouver une butée dans quelque chose de nouveau, qui est encore à élaborer, mais qui pourra unir au-delà des différences.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/01/2015

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