31/01/2015

Degolio LIII: la suite du récit de Paul Colibut, picard

7472851954_d6c2dff7d5_b.jpgDans le dernier épisode de cette série à vocation somme toute très sociale, nous avons laissé Paul Colibut - dit le Cyborg d’argent -, alors qu’il racontait sa vie à nos deux héros, Captain Corsica et le Génie d’or - ainsi qu’à Cyrnos (roi de la Corse occulte) et à Tilistal son médecin. Le récit se poursuit: il en est au moment où, la guerre ayant été déclarée, il poursuit sa carrière de petit malfaiteur, de voleur, de délinquant, tout en suivant une formation de mécanicien-automobile.

Bientôt j’atteignis la majorité et obtins le droit d’être salarié; mais je préférai la voie du crime, et un jour, à Amiens, je braquai une bijouterie avec deux complices. Or le bijoutier, lorsque nous fûmes ressortis de son magasin, se précipita sur nous avec un fusil à la main, et tira: je pris la balle dans l’épaule, mes deux camarades m’emportèrent tant bien que mal et me laissèrent à un médecin de leur connaissance.

Il me soigna, mais j’eus la fièvre, et pendant plusieurs jours je délirai, j’avais des hallucinations. Or, au sein de celles-ci, un visage étrange m’apparut, qui avait deux yeux de braise et de longues dents blanches, mais dont les traits étaient indistincts - et il semblait ricaner, se moquer de moi. Je me réveillai en sueur.

Un soir, plus tard, alors que je commençais à aller mieux, je fus témoin d’un phénomène singulier, qui me donna la chair de poule: dans l’obscurité, une forme noire traversa le mur de ma chambre, et parut me regarder fixement. Je reconnus les yeux et le sourire abject de l’être que j’avais vu en rêve. Terrifié, j’allumai - la forme avait disparu. Mais à partir de ce moment j’eus peur de m’endormir, et même d’éteindre.

Or, cela se répéta, et je me crus fou, ou possédé. J’allumai, et à chaque fois la forme avait disparu; elle m’avait pourtant paru si vivace, si expressive, dans le noir!

J’avais toujours une carafe d’eau à mon chevet. Il me sembla qu’elle se vidait plus vite que je n'y buvais, comme dans la célèbre nouvelle du Horla que j'avais lue à l'école, et je songeai que la créature que Maupassant décrit devait être réelle, et que je l’avais rencontrée!

Mais un soir, il se passa quelque chose de plus extraordinaire encore: cet être qui venait à moi en 2134193-darkseid.jpgtraversant les murs, je l’entendis me parler! Il chuchotait, et ricanait doucement, et je ne comprenais qu’à demi mot ce qu’il me disait. Mais j’étais sûr qu’il était là, qu’il me parlait, et cette fois, quand j’allumai, une forme sembla rester quelques instants, comme une vapeur, une fumée qui avait une vague figure d’homme.

Or la nuit suivante, il se produisit la même chose, mais, de la vapeur, de la fumée, de la brume obscure, un visage terrifiant sortit - et c’était celui de Fantômas!

Je ne le connaissais pas, alors; mais c'est la première fois que je le vis si distinctement - avec ses ordinaires yeux cruels et moqueurs, son sourire démoniaque, sa forme dont les contours semblent se modifier à chaque instant mais qui est constamment retenue par des fils d'argent en réseau - ainsi que vous l'avez perçu vous-mêmes.

Il ouvrit la bouche, et ses paroles me parvinrent; je tressaillis, car sa voix était effrayante, comme sortie d’un gouffre, et elle grinçait comme une vieille porte qu’on ouvre au sein d’une cave.

Hélas le récit du Cyborg d'argent doit s'interrompre ici pour le moment.

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29/01/2015

Universalité des valeurs de la République

poi1_cambon_001f.jpgOn entend souvent dire - on lit -, en France, que les valeurs de la République seraient universelles. Or, si on prend l'expression au pied de la lettre, cela revient à dire que la liberté, l'égalité et la fraternité sont la déclinaison sociale de principes constitutifs de l'univers lui-même. Que cela peut-il vouloir dire d'autre? Si l'on veut pas admettre que l'univers a des principes constitutifs se rapportant à la vie morale, pourquoi vouloir que tous les hommes partagent certaines valeurs? Si l'univers n'est que mécanique, est-ce que - selon le climat, la latitude, la longitude, le hasard - on ne doit pas admettre que chaque peuple ait ses valeurs propres? Et en ce cas, l'universel ne devient-il pas une prétention d'empires coloniaux aux velléités arbitraires, et égoïstes?

Mais moi je pense que réellement la liberté, l'égalité et la fraternité renvoient à des principes constitutifs de l'univers. J'en donnerai un exemple tiré du théâtre de Marivaux. Il porte sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Dans La Colonie, il affirme que les dieux ont créé l'univers à la fois masculin et féminin et que tout système de lois qui n'intègre pas le pôle féminin en lui est forcément imparfait: que l'homme n'est que la moitié de l'univers. Je crois qu'il a raison.

On l'a oublié, mais la devise de la République est née dans l'esprit de Fénelon: le site électronique du gouvernement l'admet.

Qui était-il? Le réceptacle des derniers feux du mysticisme chrétien en France, a-t-on dit; l'ami et le soutien de Mme Guyon, enfermée à la Bastille par Louis XIV à l'instigation de Bossuet, pendant que 18e947_190543b030e52a72ee75138a258482ec.jpg_512.jpglui-même était chassé de Paris et envoyé à Cambrai. Sans forcément le claironner (il ne s'agit pas de cliver la société), il faut l'assumer: la République est née d'une obscure poussée chrétienne mise sous le boisseau - exclue par le catholicisme légal: une sorte de christianisme agissant dans l'inconscient, romantique avant la lettre. Chateaubriand avait pour moi raison de dire que la liberté, l'égalité et la fraternité émanaient du Christ, ainsi qu'il l'a fait à la fin des Mémoires d'outre-tombe.

C'est face au Christ - à Dieu, si on veut - que l'homme est libre dans sa pensée, égal dans ses droits, fraternel dans son cœur: car dans sa pensée il s'affranchit du terrestre, dans ses droits il est lié invisiblement – et magiquement - à la communauté humaine, et dans son cœur il est fils d'un père spirituel - père de tous les hommes: l'âme émane des cieux, disait François de Sales. L'Ode à la Joie de Schiller, mise en musique par Beethoven, en parle aussi. Quel autre sens concret peut avoir l'idée de fraternité?

La littérature révolutionnaire, encore trop rationaliste, n'a pas pleinement vécu les mots de la Devise; le romantisme l'a mieux fait. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine ont mieux compris ses termes que les philosophes des Lumières. De mon point de vue, ils sont le vrai ressort de la République, précisément parce qu'ils ont su déceler de quelle façon dans le cosmos lui-même les idées de liberté, d'égalité, de fraternité s'inscrivaient. C'est eux qui, dans l'inconscient républicain, ont rendu concrète l'idée d'universalisme. C'est à eux qu'il faut principalement se référer.

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27/01/2015

Le merveilleux comme décor (C.S. Lewis)

cs_lewis-heretic.jpgL’écrivain C.S. Lewis a longtemps été féru de science-fiction; mais à la fin de sa vie, il se plaignait de ce que trop de romans du genre créassent des histoires qui eussent avec bien plus de raison dû prendre place dans un cadre réaliste: le décor n’intervenait pas dans l’histoire. Lui-même, dans Out of the Silent Planet, avait énoncé que l’espace cosmique, qu’on croyait vide, était rempli d’êtres invisibles, vivant dans la lumière partout répandue; cela eût pu être un simple décor également si le héros de son roman ne rencontrait pas, au bout de son exploration de Mars, un de ces êtres, ange directeur de la planète.

J’ai souvent songé que le monde grandiose de Charles Duits, dans Ptah Hotep et Nefer, avait aussi cette tendance: le style faisait intervenir les dieux, mais ceux-ci n’intervenaient pas clairement - comme ils le font chez Homère. Certes, à la fin de Ptah Hotep, le héros découvre une épée suspendue dans le vide, et s’en empare; on se dit que c’est à ce moment qu’auraient dû commencer ses aventures! Mais Duits a préféré alors écrire Nefer, dans lequel un autre héros fait, à un certain moment, en rêve un voyage dans le monde divin: peut-être que son décor oriental et byzantin le permettait davantage qu’un cadre réaliste; mais le reste ne se lie pas explicitement au divin.

Racine avait également cette tendance. On a un peu du mal à voir la différence entre ses pièces mythologiques et ses pièces historiques. Phèdre déclare par exemple qu’elle est petite-fille du Soleil, et c’est de la belle poésie: Racine disait que la fable était un ornement nécessaire. Mais on ne voit pas très hippolyte_rubens.jpgbien le rapport ensuite avec ce qu’elle accomplit. Sa noble origine lui donnait-il un orgueil spécial que Bérénice, pourtant fille de roi, n’avait pas? Plus convaincante est l’action de Thésée: car il maudit son fils, prie son père Neptune de le châtier, et voici! un monstre sort de la mer pour s’attaquer à Hippolyte. Certains ont durement reproché à Racine ce trait grandiose: à tort, bien sûr. Je lui reprocherais plutôt le caractère peu effrayant de son monstre, à comparer notamment de Sénèque: il semble avoir pris modèle sur ceux du théâtre à machines qu’on pratiquait dans la France du temps. Ou il a eu trop peu de conviction, a imité trop mécaniquement Euripide.

Dans La Chute d’un ange, Lamartine donne à son ange une force herculéenne, qu’il utilise trois ou quatre fois dans l’histoire, de façon frappante. Son univers contient une science-fiction qui permet de saisir la puissance des ennemis du héros, puisqu’ils utilisent leurs prodiges pour tyranniser l’humanité. Sans que le discours soit trop chargé de merveilleux, c’est assez fort.

Plus récemment, j’ai essayé de lire un roman de fantasy de Pierre Bottero, auteur à succès; j’ai trouvé que le décor était beau, mais que l’histoire était quelconque, et que, par conséquent, l’univers était factice. La mythologie est un art difficile!

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23/01/2015

Réception de Victor Hugo (catholiques et républicains)

planete.jpgCertains catholiques, je crois, rejettent l'idée d'un merveilleux républicain, telle que je l'ai énoncée récemment. La rage qui s'exerçait contre le Victor Hugo visionnaire venait surtout de ce camp.

En un sens, les catholiques français furent essentiellement classiques, et ennemis du romantisme. Ils ne voulaient pas que leur merveilleux propre fût mis en concurrence avec les imaginations profanes. Même Joseph de Maistre n'eut pas l'heur de les satisfaire, parce qu'il sondait Dieu à sa manière, en tâchant de rester fidèle à la doctrine, mais sans se contenter de reprendre telles quelles les images traditionnelles.

Mais comment réagissaient les amis de Victor Hugo, face à ses poèmes visionnaires? Comment réagissait le camp républicain? Jean Gaudon, dans sa postface aux Contemplations, l'a dit clairement: ils gardaient un silence gêné. Ils demeuraient prudemment dans l'agnosticisme bourgeois, le protestantisme libéral cher à Ferdinand Buisson, et ne voulaient pas faire concurrence à l’Église dans la sphère du merveilleux et des visions prophétiques - mais simplement supprimer ce merveilleux, qu'ils regardaient comme inutile.

Quand, après 1871, ils sont arrivés au pouvoir, ils ont appliqué leur pensée propre: pas celle de Victor Hugo. Mais celui-ci avait compris qu'une philosophie qui ne s'enracinait pas dans les strates cachées de l'univers et ne s'exprimait pas à travers une mythologie restait lettre morte. Le peuple, en particulier, lui resterait à jamais fermé, quelques trésors d'attention qu'on déployât dans l'école publique. Il l'a site_3.jpgexprimé dans Claude Gueux, lorsqu'il a réclamé qu'on apprenne à lire au peuple: qu'on crée des écoles! Car la science sans la conscience, disait-il, ne servirait à rien, voire serait pire que l'ignorance, puisqu'elle apprendrait aux malfaiteurs à exécuter plus efficacement leurs méfaits. Il tenait le raisonnement du clergé savoyard à la même époque: car il était réellement favorable à l'instruction populaire. Il fallait, assurait Hugo, que le peuple lût l’Évangile.

Sans doute, cela ne serait guère possible actuellement: les résistances seraient trop fortes. Mais Hugo par la suite (Claude Gueux date de 1830) a construit lui-même une mythologie qui adaptait cet Évangile à l'époque moderne: Amiel ne fit jamais d'autre lecture des Misérables. Plutôt que d'effacer les passages où Jean Valjean est accueilli par les anges, comme je l'ai vu faire, il faut pleinement assumer le caractère de légende républicaine de cette œuvre, son essence épique.

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21/01/2015

Dracula et la mythologie catholique

DraculaSmall.jpgPour des motifs professionnels, j’ai récemment relu en extraits Dracula, de Bram Stoker, et l’ai à nouveau bien aimé. Les apparitions du vampire cristallisent les rêves ou les cauchemars les plus enfouis - animent les archétypes les plus profonds. Et Stoker a réellement créé un mythe, avec ce personnage. Quand l’immortel comte roumain sort de la brume en laquelle au préalable il s’est changé, il ouvre une porte sur l’Infini! Car il se matérialise en s'épaississant lui-même, depuis sa volonté insaisissable. Il a trouvé le secret de la constitution de la matière!

Ce qui m’a frappé, également, c’est que ceux qui le combattent, dirigés par Van Helsing, usent de forces occultes matérialisées par les objets sacrés de la religion catholique: le crucifix et l’hostie, en particulier. Tels des talismans africains, des fétiches, ils ont un réel pouvoir.

Van Helsing apparaît lui aussi comme un être surhumain, disposant de forces magiques, quoiqu’il les place au service du bien. Le groupe qu’il forme est comme une équipe de héros de notre temps, préfigurant celle qui se regroupera autour de Doc Savage, puis celle du professeur Xavier - les X-Men, célèbres par les comics!

Mais il existe aussi une lignée de romans ou de films d’horreur accordant aux symboles catholiques une sorte de pouvoir occulte: L’Exorciste en est l’exemple le plus fameux. Un prêtre y combat un démon vivant dans le corps d’une jeune fille, et la lutte est cosmique.

Bram Stoker était d’origine irlandaise, mais il vivait à Londres. D’ordinaire, le catholicisme en reste aux images traditionnelles, lorsqu’il s’agit de merveilleux: le fantastique est perçu par lui comme une illusion diabolique. Les êtres ayant partie liée avec l’occulte sont donc en général démoniaques, mais Stoker a voulu faire une exception pour Van Helsing (même s’il est bien moins puissant que Dracula), en lui faisant manier avec succès les fétiches de la religion de Rome. C’est cela qui a tiré le fantastique vers la mythologie, chez lui.

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19/01/2015

Spiritualité laïque de Ferdinand Buisson

Ferdinand_Buisson_(1841-1932).jpgLe concept moderne de laïcité, tel qu'il fut créé à Paris au dix-neuvième siècle, vient essentiellement, dit-on, de Ferdinand Buisson (1841-1932), Parisien qui se rattacha au protestantisme libéral, et qui, à la demande de Jules Ferry, prit la tête de la Ligue de l'Enseignement et promut une philosophie qui ne gardait des religions que la conscience morale. Projet qui n'était pas sans rappeler celui de Rousseau dans La Profession de foi du vicaire savoyard, de celui de Voltaire dans son Dictionnaire philosophique.

Pourtant, dans ses contes, le second adorait exploiter le merveilleux pour faire passer ses idées, et le premier, dans le Contrat social, - prenant en exemple l'Iran - affirmait que la peur de l'enfer et l'espoir du paradis était un ressort profond et salutaire de la vie morale. Paradoxe?

Voltaire bien sûr utilisait le merveilleux à des fins rhétoriques et par fidélité à l'esthétique classique, sans réellement y croire, et Rousseau ne l'utilisait quasiment pas. Cependant, le romantisme montrera tout ce qu'a de nécessaire, pour l'âme humaine, la dimension mythologique, lorsqu'il s'agit d'éveiller au bien et au mal. Car si ceux-ci sont constitués de listes, ils apparaissent comme arbitraires. Et les injonctions d’État n'y changent rien: on n'adhère pas à une doctrine parce que l'autorité le veut, mais parce qu'elle paraît vraie.

Henri-Frédéric Amiel, romantique tardif, ne croyait pas du tout au protestantisme libéral: pour lui, toute religion, et tout système moral reposait sur une mythologie - celle que contiennent les textes sacrés. La philosophie qui reste dans le cerveau ne s'enracine pas dans le cœur - demeure lettre morte.

En Savoie, trois siècles plus tôt, François de Sales reprochait justement aux Stoïciens - si à la mode alors en France - de prêcher pour l'intellect seul: sans l'amour de Dieu et la ferveur émanée des imaginations pieuses, la morale reste dans le crâne: elle ne descend pas dans les membres – ne s'imprime pas dans l'action.

Doit-on le regretter? À quoi bon? C'est une constante de la nature humaine.

C'est en vérité le véritable enjeu de l'école de la République: trouver une mythologie qui illustre la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Victor Hugo a montré la voie, à cet égard. Il faut, à sa suite, inventer un merveilleux républicain; les grands républicains historiques doivent pouvoir être présentés comme inspirés par le génie céleste de la Liberté, par exemple: c'est un enjeu plus fondamental qu'on croit.

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15/01/2015

Degolio LII: la vie de Paul Colibut, picard

Captain_Atom_Vol_2_1_Textless.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le Cyborg d’argent, Paul Colibut, alors qu’il racontait, à Captain Corsica, au Génie d’or, à Cyrnos et à Tilistal, son existence – cherchait à leur faire comprendre comment il en était venu à se rallier au terrible Fantômas. Il évoquait son enfance à Saint-Quentin, en Picardie, et son manque d’enthousiasme face à ce qu’on lui enseignait à l’école publique; il poursuivit comme suit.

Un jour un de mes instituteurs me raconta la vie et les exploits de Mandrin, le célèbre brigand dauphinois, et aussi de Raoul de Cambrai, dont une chanson de geste sauvage a été composée au Moyen-Âge, et qui était d’une violence extrême, les hommes y suivant les principes de l’honneur et de la vengeance, à la mode des anciens Francs. (Ne s’étaient-ils pas installés nombreux, au nord de la Seine?) Je sentis dans ces personnages une force qui se communiquait à moi, et qui donnait une direction à ma rage, à mon dépit.

Je commençai à fréquenter des jeunes gens de mauvaise vie, tombai dans la délinquance. Je pensais exercer ma liberté - et me promettais toujours, comme Robin des Bois, de donner ce que je prenais aux pauvres. Et ne le faisant pas, j’estimai du moins que voler était pour moi un droit, puisque je n’étais pas si riche, ni si glorieux à l’école - qui ne me semblait faite que pour les fils de bonne famille. Mon père était ouvrier, ma mère réceptionniste dans une administration hospitalière; ils étaient sérieux et simples et gagnaient normalement leur vie, mais ils n’appartenaient pas aux gens brillants que les instituteurs donnaient inconsciemment pour modèles - en se projetant sur ces grands hommes qui, ayant réussi leurs études à Paris, y étaient restés et menaient à présent une carrière grandiose. Ils évoquaient ces gens éblouissants qui, depuis la capitale, avaient réformé la France, l’avaient refondée, en avaient fait une république juste, égalitaire; ils étaient, disaient-ils, sans-titre.pngparvenus à réaliser l’idéal qu’ils avaient porté dès l’enfance, alors qu'ils habitaient encore dans leur province, et on devait les honorer infiniment! Or, comment avaient-ils fait? À coup sûr, ils avaient brillé par leurs résultats dans l’école de la République.

Hélas, ce n’était pas mon cas! J’avais compris que je ne ferais pas partie de ces hommes d’élite, et comme je ne voulais pas pour autant n’être personne, mes modèles devinrent Mandrin et Raoul de Cambrai!

Je commis quelques vols, plusieurs escroqueries, participai même au cambriolage de riches maisons pendant que leurs propriétaires étaient en vacances. Officiellement, j’étais apprenti dans un garage; mais la nuit, et mes jours de congé, je menais mes petites affaires, fomentais mes larcins.

Quand la guerre avec l’Allemagne fut déclarée, j’étais encore trop jeune pour être incorporé; le désordre qui alors régnait ne m’empêcha pas de poursuivre ma petite carrière de malfaiteur - même s’il la compliquait.

Le récit de Paul Colibut doit néanmoins s’interrompre; il reprendra une autre fois.

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13/01/2015

Mort de Michel Jeury

le-monde-du-lignus-535462-250-400.jpgMichel Jeury vient de mourir, à l'âge de quatre-vingts ans, et c'est un des plus grands écrivains français du vingtième siècle, bien méconnu. En tout cas c'est ce que me suggèrent les deux romans que j'ai lus de lui, Le Monde du Lignus et L'Orbe et la Roue, qui appartiennent au genre de la science-fiction. Je ne vais pas revenir sur le second des deux livres, lui ayant déjà consacré un article. Pour le premier, je l'ai lu il y a très longtemps et je me souviens surtout qu'il était d'une grande poésie, parce qu'il prenait comme prétexte la sience-fiction pour créer une planète entièrement ligneuse, et donc vivante, qui pour moi renvoie plutôt à un archétype, un stade antérieur de la Terre - mythique si on veut, mais que je crois avoir existé. Jeury démontrait, de mon point de vue, que les hypothèses scientifiques étaient porteuses, en profondeur, de mythes, d'images émanées de l'inconscient, et qui renvoient à des situations impossibles à prouver expérimentalement mais parlant profondément à la conscience, comme si elles renvoyaient à quelque chose de réel mais d'oublié.

D'ailleurs, il semblait le confirmer par ses romans régionalistes, dont je n'ai lu que des résumés: ils évoquaient l'enfance dans la lointaine province où vivait l'auteur - la Dordogne -, et à laquelle il était resté fidèle. Et dans d'autres romans ou nouvelles, disait-on, il mêlait les deux, le régionalisme et la science-fiction, d'une façon belle et troublante, inatttendue.

C'était les romans d'un poète. Car de même que l'épopée, dans l'antiquité, était un récit écrit par un poète, la science-fiction n'est au fond un genre à part que parce qu'elle est le prolongement, ou la transfiguration du réel dans la poésie. Cela aussi est méconnu.

Sans doute, l'épopée avait une mythologie claire, et la science-fiction - notamment en France - s'est mêlée au songe, au rêve, d'une façon un peu indistincte: on a eu du mal à s'y retrouver. Jeury était plein de mystères.

Cela peut être dû au refus, fréquent en France, de se rattacher à une mythologie ou à une théologie connue: comme dans le Surréalisme, il fallait créer du nouveau, et celui qui se recoupait avec une religion, ancienne ou moderne, était banni. Du coup, on nageait dans une mer lumineuse, mais aux ombres incertaines.

Néanmoins, il faut aussi prendre cette période, dominée par l'agnosticisme et la spiritualité laïque, comme elle est, et savoir apprécier ce qu'elle a produit de grand.

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11/01/2015

L’écroulement

paulette.jpgQuand j’étais petit, j’avais fréquemment sous les yeux les albums dessinés de Wolinski et Cabu, dont mes parents étaient friands - appartenant à cette génération qui pensait que la liberté était complète, ou allait le devenir, et que l’homme n’avait aucunement besoin d’une religion pour s’émanciper, qu’il pouvait le faire sur la Terre même, par sa seule pensée raisonnable! Ils étaient essentiellement parisiens, surtout mon père. Plus tard, son soupçon de régionalisme savoyard nous fit déménager à Annecy, et une relative prise de distance s’effectua vis-à-vis de cet univers. Mais l’effervescence culturelle du peuple parisien resta dans son cœur et Charlie-Hebdo le représentait. L’esprit de satire et d’affranchissement moral constituait tout un monde, et l’assassinat des dessinateurs les plus célèbres, le 7 janvier, a créé comme un puits, un abîme: toute une époque a paru sombrer, choir dans un trou noir! La peine était à la mesure du symbole que constituaient les artistes eux-mêmes.

Le même jour, ou ceux qui précédaient, Michel Houellebecq annonçait que la République était morte, que la laïcité ne fonctionnait plus, que la philosophie des Lumières ne suscitait plus de vocation, plus d’enthousiasme, qu’elle n’avait plus d’énergie. Dans l’effervescence joyeuse et bondissante d’il y a trente ou quarante ans, qui, de fait, aurait imaginé un acte aussi effroyable que celui du 7 janvier 2015? À cette époque, le mouvement était de fond.

Mais je dirai, aussi, que De Gaulle, en donnant à la République une forme de soutien de la tradition large700--60.jpgcatholique et gauloise dont il se réclamait, lorsqu’il assimilait la France à la madone des églises et à la fée des contes; en distillant dans l’État cette image de la France éternelle, s’enracinant dans la Gaule celtique convertie au christianisme - lui assurait une assise permettant, dans le même temps, une liberté au cœur de Paris. Qu’avons-nous perdu? se demandent beaucoup de gens. Une certaine capacité, peut-être, à concilier les contraires.

De Gaulle cependant appartient au passé. Et peut-être que Houellebecq a raison, que l’élément spécifiquement républicain, non gaullien, n’a plus de ressort non plus. Les élans fraternels de Paul Eluard, de Louis Aragon, de Jean-Paul Sartre, d’Albert Camus, où sont-ils, eux aussi? Ils semblent s’être dissous avec la chute de l’empire soviétique. La CGT elle aussi souffrait, la veille même du 7 janvier: signe des temps.

Jusqu’où le désarroi s’accroîtra-t-il? On ne sait pas. Où trouver une nouvelle source d’énergie?

Je pense qu’il y en a une, qu’il faut la chercher: comme les vieux chevaliers, il faut repartir en quête. Ce qu’il ne faut pas, c’est soit penser qu’il n’y en a pas, soit penser que les vieilles sources pourront suffire.

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07/01/2015

Multiple était la lune d’Hervé Thiellement

blackcoat381-2015.jpgJ’ai déjà évoqué Hervé Thiellement, qui fut professeur de biologie à l’université de Genève et qui se consacre à l’écriture de romans de science-fiction humanistes et marqués par ses méditations sur l’évolution. Il vient juste de sortir son meilleur livre, Multiple était la lune - suite de Le Dieu était dans la lune. À nouveau la lune qui se prend pour Dieu inquiète la galaxie, qu’elle veut assujettir à sa volonté par ses pouvoirs grandioses. Car ayant évolué, elle a senti s’éveiller en soi la multiplicité des personnalités, comme si elle donnait naissance à diverses espèces dont elle était l’unique esprit. Et son orgueil fait d’elle une sorte d’ange rebelle!
 
Les êtres pensants auront fort à faire pour déjouer ses plans odieux. Mais la lutte est acharnée, et c’est ce qui en fait le mieux composé des récits d’Hervé Thiellement: car le suspense est ardent, la lune tombant dans une mégalomanie qui en fait une méchante superbe. On est très pris! Comme l’auteur fait parler la lune, fait entrer dans ses pensées, son image s’approfondit dans l’esprit, et marque. L’aspect satirique certes est présent, mais pas au point d’empêcher cette figure du mal de se déployer dans l’âme et de créer de l’angoisse.
 
C’est d’autant plus impressionnant qu’Hervé Thiellement, rejetant le style académique - le langage d’instituteur dans lequel s’est souvent enfermée la science-fiction -, affecte une langue naturelle, spontanée, populaire, drolatique, et qu’il évoque des mœurs simples et normales, fondées sur le plaisir, l’amour, la fraternité: le contraste avec cette lune fanatique est frappant.
 
Ce monde contient un merveilleux authentique, avec par exemple des arbres pleins de sagesse dune.gifs’unissant en esprit collectif dont les hommes tirent une instruction majeure - et, comme nous l’avons dit, des corps célestes doués d’âme.
 
Hervé Thiellement reprend aussi avec humour des éléments connus du genre, telle la planète désertique créée par Frank Herbert, pleine de vers dont les excréments servent d’épices hallucinogènes aux hommes - ou alors de remèdes. Une planète est habitée de Nains de Jardin, dans la tradition de la fantasy; une autre de cloportes pensants dont le comportement finalement anodin et très humain rappelle beaucoup la Métamorphose de Kafka: on se souvient que la première pensée de Grégoire Samsa, en se voyant transformé, est pour son patron: il s’inquiète de sa réaction!
 
Un livre qui fuit toute pompe, qui raille l’exaltation religieuse, mais n’en parvient pas moins à créer une galaxie pleine de vie, de couleurs, de tendresse. D’ailleurs les dernières pages évoquent un ordre cosmique qu’on ne peut rompre et qui de lui-même suscite des remèdes aux errements de ses particules. Une fin optimiste et qui au bout du compte est d’un spiritualisme plus authentique que ce qui souvent s’affiche comme tel.

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05/01/2015

La laïcité, un principe régional?

laicite.jpgOn entend souvent dire que la laïcité telle qu’on la comprend en France est intraduisible; pourtant, parallèlement, on a l’air de croire que ce principe a vocation à devenir universel, qu’il est idéal pour tout le genre humain. Mais alors, il faudra imposer le français à toute la Terre? D’ordinaire, on dit intraduisibles les mots de patois; faut-il en tirer que laïcité est un mot du patois parisien?
 
La laïcité telle qu’on la comprend en France est liée à la façon dont le Roi s’est appuyé sur l’Église pour s’imposer au peuple sans lui-même être particulièrement pieux: Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, de l’aveu de ceux qui les connaissaient, étaient athées, ou au moins agnostiques. Louis XV soutenait Voltaire en sous-main. Les prêtres étaient officiellement placés au sommet de la société parce qu’ils enseignaient le respect superstitieux de la royauté: ils étaient un outil du régime. La Révolution, dans son pur élan originel, voulut fonder le régime sur des principes justes, auxquels tous pussent croire, et la prêtrise, comme disait Stendhal, a été proscrite du gouvernement.
 
Mais il faut dire que la situation ne fut pas la même en Savoie, où les rois étaient pieux, croyants, et où la noblesse l’était aussi, de telle sorte que l’impiété ne se répandait pas particulièrement, et qu’il n’y eut Stendhal-consul-big.jpgpas de conflit entre les religieux et les laïques, les seconds trouvant naturelle l’omniprésence des premiers - comme souvent en Italie, ou en Espagne. La laïcité telle que la conçoivent les Français doit-elle donc être appliquée en Savoie? Cela n’aurait pas grand sens, puisque le peuple ne voulait pas chasser les prêtres, qui, Stendhal le reconnaissait, n’y étaient pas les mêmes qu’en France: fils de François de Sales, qu’il appréciait, ils étaient dans une sincérité qu’on ne connaissait pas à Paris - ou, disait-il, à Grenoble. Les mêmes principes ne peuvent pas s’appliquer partout.
 
Vers 1793, les républicains ont accusé les régions excentrées dont la situation était proche de celle de la Savoie - la Bretagne, la Corse, l’Alsace -, de fomenter des complots. L'Alsace a aujourd’hui un statut spécifique qui lui convient; même s'il était meilleur dans l'absolu, quelle légitimité aurait Paris de lui imposer un statut qui lui est propre? Le fédéralisme doit aussi diversifier le statut de la religion selon les cas. Cela se fait en Suisse, en Allemagne, de façon logique.
 
On m’a raconté qu’en Corse autrefois étaient surtout importants les franciscains, qui ne croyaient pas réellement au roi de droit divin; le peuple n’y a donc pas vu d’opposition entre la république et le catholicisme, comme souvent n’en a pas vu l’Italie - et n’a jamais bien compris, je crois, la laïcité telle qu’on la comprenait à Paris. Il n’y a pas à cet égard de principe universel, mais bien des dispositions particulières pour améliorer l’application du seul principe qui vaille en la matière: la liberté.

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03/01/2015

Degolio LI: le récit du Cyborg d’argent

CaptainAtom.JPGDans le dernier épisode de cette romanesque série, nous avons laissé nos héros, le Génie d’or et Captain Corsica, alors que le cyborg qu’ils avaient sauvé venait d’entrer, amené par le médecin de Cyrnos Tilistal, dans la salle royale où eux-mêmes se trouvaient.
 
Tilistal alors annonça: Or voici votre homme, le Cyborg d’argent - car tel sera désormais son nom. Dans une autre vie, sachez-le, il s’appelait Paul Colibut, et était de Picardie. À présent il est un être à demi céleste, car son armure a été tissée de rais de Lune, et elle est mêlée à sa chair. La précédente a été enlevée et détruite: elle était maudite; des esprits infernaux l’habitaient. Elle rongeait sa conscience, la plongeant dans les ténèbres, et permettant aux êtres de l’abîme de s’emparer de son âme, de son corps. Cette armure au contraire le protège des êtres mauvais, et le rend parfaitement libre - quoiqu’elle le condamne à rester sur l’île de Corse, sous la protection de Cyrnos: car loin de son palais sa source d’énergie ne lui parviendrait plus, et il dépérirait! Il doit seconder Captain Corsica, s’il s’en va au loin: car le fils de Cyrnos seul aura le pouvoir de lui confier ce feu dont il a besoin pour vivre. Mais il a accepté son sort; il en est reconnaissant au seigneur Cyrnos, dont il veut à présent être le serviteur fidèle, le loyal lige! 

Délivré du gouffre, de la terreur, de l’illusion, il est prêt à vous parler: sa vie antérieure lui est restée en mémoire, et il voudrait vous la raconter, afin que vous compreniez comment il est devenu le suppôt de Fantômas et que vous lui pardonniez de vous avoir assaillis en tant que tel, ô messires.

À ces mots, le Génie d’or et Captain Corsica répondirent tous deux qu’ils souhaitaient ardemment de l’entendre, qu’ils en éprouveraient beaucoup de plaisir, et en attendaient un grand enseignement.
Tous quatre, avec Tilistal, s’assirent alors près de Cyrnos, sur des sièges qui avaient été placés pour eux à cet endroit par des vassaux du roi; et le Cyborg d’argent commença ainsi son histoire: 

Je suis né, messieurs, en France, en Picardie, dans la ville de Saint-Quentin - connue, entre autres Van_Dyck_-_Emanuele_Filiberto_di_Savoia_1624.jpgchoses, pour avoir vu le duc de Savoie Emmanuel-Philibert à la tête d’une armée espagnole écraser l’armée française et ainsi retrouver ses États! J’ai trente ans - étant né en 1921, un 3 janvier. J’ai reçu le nom de baptême de Paul, et mes parents étant légalement mariés, mon père s’appelait Colibut, et je reçus son nom.

Je fus élevé correctement, mes parents s’occupèrent bien de moi, et je suis allé à l’école comme tout le monde. Toutefois très tôt j’ai été comme irrité, comme impatienté par l’enseignement que je recevais. On me chargeait la mémoire et l’intelligence de choses qui me semblaient au-dessus de mon âge, et tantôt j’en tirais de l’orgueil, tantôt de l’humiliation - quand j’échouais à comprendre ce qu’on me disait, ou à l’appliquer. Une sourde colère se développa peu à peu en moi.
 
La suite du récit de Paul Colibut ne pourra cependant être donnée qu’une fois prochaine.

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