06/02/2015

La tradition de la satire en France

Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658).jpgOn a beaucoup glosé, depuis l'attentat de Paris du 7 janvier, sur la tradition satirique en France, et à vrai dire elle existe mais elle est essentiellement parisienne, et à Paris même elle ne fit jamais l'unanimité. Elle vient, au fond, de l'excès de lourdeur de la norme classique, ou religieuse, en France, et d'une aspiration sourde à la liberté. Il ne faut que de souvenir de Bossuet et de son rejet du rire, et du sort réservé à Molière par les prêtres; François de Sales même détestait Rabelais.

À l'époque romantique, Baudelaire haïssait pareillement le comique, le rire qui faisait choir le sublime. Cela faisait écho à Platon, qui faisait d'amers reproches à Aristophane de s'être moqué de Socrate.

Au vingtième siècle, Charles Duits se plaignait de l'esprit de ricanement qui régnait à Paris et qui faisait rejeter ses épopées grandioses – Ptah Hotep, Nefer.

Pourquoi? Il est évident que le rire en soi ne crée pas grand-chose, qu'il est plutôt une manière de détruire les illusions, ce qu'on crée mal à propos. En ce sens, il a son utilité. Mais il a aussi son défaut, qui est de casser dans son essor tout ce qui peut se faire de beau et de saint. Car, Baudelaire l'a dit, il peut venir de la haine du merveilleux, ou du sacré - de ce qui est pur et noble; surtout quand il est provoqué délibérément, qu'il n'a rien de spontané, de naturel. On a reproché un tel rire à Voltaire – non sans raison.

On feint souvent de se moquer joyeusement de ce qu'en réalité on hait - et qu'on n'ose pas affronter directement: ce n'est alors plus drôle.

L'humour de Rodolphe Töpffer avait pour grande qualité de ne jamais se départir d'un amour sincère Rodolfe_Toepffer.pngpour l'humanité; car s'il s'agit d'aider les autres à distinguer leurs illusions propres et à se corriger de leur défauts, comme on l'a soutenu, il n'est pas faux que la comédie rende de grands services.

Du reste en France un problème est rapidement apparu: peut-on rire de tout? Peut-on rire des valeurs de la République qui justifient qu'on ait le droit de se moquer des illusions d'autrui? Ce serait assez paradoxal. Moi-même je les crois saintes - regarde les trois termes de la devise républicaine comme trois fées vivant parmi les astres! Et ne crois pas, contrairement à certains, qu'il faille en rire.

J'aime à prendre pour modèle Victor Hugo, qui savait rire de ce qui était ridicule, mais qui savait aussi parler de manière grandiose des mystères cosmiques. Il est important de distinguer.

D'ailleurs il est bien quelques catholiques royalistes qui ont su ironiser sur les illusions de la philosophie des Lumières: Joseph de Maistre, en particulier, s'est beaucoup moqué de Rousseau et de John Locke. On a dit de lui qu'il avait su assimiler le style de Voltaire, quoiqu'il en rejetât les idées.

Il y avait, près de Genève, une pédagogue savoyarde, croyante mais protestante, Noémi Regard, qui enseignait à ses élèves l'ironie contre ceux qui se moquaient des choses saintes. Elle disait que souvent on n'osait pas faire le bien parce qu'on avait peur des moqueries des cyniques, des esprits forts; contre ceux-là disait-elle il ne faut pas se mettre en colère mais retourner leur art contre eux, apprendre à se moquer d'eux. En cela elle restait fidèle à Joseph de Maistre sans doute.

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