28/02/2015

Marianne, divinité de Lamartine

MariannedeTheodoreDoriot.JPGL'habitude d'appeler la République française Marianne, quoiqu'elle vienne du dix-huitième siècle, a commencé surtout à partir de la révolution de 1848, dans laquelle Alphonse de Lamartine jouait un si grand rôle. C'est à partir de ce moment qu'on a voulu matérialiser cette idée, et Lamartine a proposé pour modèle sa propre épouse, qui s'appelait également Marianne.

Une origine remarquable, car quoique Lamartine fût républicain, il n'avait rien d'un matérialiste, et il croyait aux anges habitant les astres, lesquels il décrivait comme des voiles dont on ne voit ni l'embarcation ni le pilote. À la fin de son roman autobiographique Raphaël, il affirme même que Julie Charles, après sa mort, habitait de sa présence lumineuse toute la vallée du Bourget, où il l'avait rencontrée et aimée. Et il ne faut pas croire qu'il s'adonnait en disant cela à la rhétorique; il était convaincu que le poète, quand il voyait une lumière s'exhaler d'une femme, distinguait l'invisible!

Il n'était pas friand de merveilleux, mais il regardait comme réelle l'âme des choses. Il laissait les anges aux étoiles; lorsqu'il peignait l'esprit d'un ensemble terrestre, d'un paysage, il aimait à évoquer plutôt un homme ou une femme du passé, qui l'avaient marqué, qu'il avait connus. Mais il affirmait, dans le même temps, que les hommes et les femmes, après leur mort, se mêlaient aux astres et à leurs anges: on pouvait donc confondre les anges et les saints, comme au temps de François de Sales. D'ailleurs, dans le vent, il disait souvent entendre le froissement des ailes des anges, ou le murmure des esprits.

Marianne, avant d'être représentée, figurait la mère patrie, dont les Français étaient les enfants, et qu'elle protégeait: ange féminin, comme était souvent dans l'antiquité la déesse Vénus, appelée mère des dieux et des hommes par les poètes. Et de fait, la doctrine s'imposa rapidement, dans les milieux républicains, que les dieux étaient des créations des peuples: Rousseau l'affirme, dans le Contrat social. Mais la patrie, elle, est une réalité ontologique. Elle s'est engendrée elle-même, pour ainsi dire: elle a surgi du néant. Ou elle existe de toute éternité.

Le poète antique qui en particulier faisait de Vénus la mère des dieux et des hommes est le Romain Lucrèce, disciple d’Épicure: son De Natura Rerum avait eu un succès énorme au dix-huitième siècle; Voltaire en était fou. La nature y est une force maternelle - une matrice cosmique. L'épicurisme lui-même s'est imposé en France, et à Paris, au cours du siècle des Lumières. La nature de ce qu'on peut nommer la mythologie républicaine - une mythologie sans Dieu, pour ainsi dire - s'en éclaire.

Naturellement, la sainte Vierge avait souvent remplacé Vénus, dans la doctrine chrétienne; mais elle était alors mise en rapport avec un dieu Père. Vénus n'en avait pas besoin.

La sainte Vierge avait figuré, aux cieux, l'amour cosmique, et elle se tenait, disait-on, sur le trône8012115208_1d83fa58c3_o.jpgabandonné par Lucifer lors de sa chute; or Lucifer était l'étoile de Vénus apparaissant devant le Soleil, le matin. À Lyon, Lug, qui a un rapport aussi avec la lumière, fut justement assimilé à Vénus. Sur le mont Fourvière - Forum Veneris - se tient aujourd'hui la Basilique Notre-Dame...

Il s'agissait certainement d'une divinité gauloise christianisée - en rapport peut-être avec la Galathée mère des Gaulois qu'Honoré d'Urfé plaçait dans le Forez, aux portes de Lyon... Ne retrouve-t-on pas Marianne? Honoré d'Urfé était fervent catholique; mais son Astrée a marqué toute la littérature classique: Rousseau et Voltaire l'avaient lue; Lamartine la connaissait.

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24/02/2015

La République aime tous ses enfants

491px-Daumier_Republique.jpgJ'ai entendu à la radio François Hollande dire: La République aime tous ses enfants. En rhétorique, cela se nomme une personnification; mais je ne crois pas qu'alors le président français s'adonnait à la rhétorique: comme chez De Gaulle, la République, dans son langage, est une personne.

Mais quelle personne? Boèce, philosophe platonicien du sixième siècle, définissait la personne comme un être pensant. Les hommes, disait-il, sont des personnes; les anges aussi. Car les êtres pensants soit ont un corps distinct, un contour clair, soit non. On pourrait dire que la République a pour éléments de son corps l'ensemble de ce qu'elle recouvre. Mais la peau en est invisible: on est comme à l'intérieur de son corps, - que par conséquent on ne distingue pas de façon unitaire, sinon en esprit. Elle est donc de l'espèce des anges. Marianne est dans ce cas!

De fait, l'ésotérisme chrétien plaçait, pour diriger les peuples, les cités, les pays, des archanges: les simples anges étaient réservés aux individus. On en trouve l'explication par exemple dans le prologue à l'histoire de Gênes par Jacques Voragine, au treizième siècle. La nature de Marianne est donc claire.

Peut-elle être une déesse au sens absolu? Il y a d'autres républiques, et pourtant le monde est unitaire. Y aurait-il un ange pour toute la Terre, qui serait l'Être suprême de Robespierre, et Marianne serait-elle seulement l'une de ses filles? Certains la considèrent de façon plus absmelusine03.jpgolue, comme si la France seule était en lien avec l'âme de l'univers.

En son temps, André Breton fit un magnifique poème en prose en l'honneur de Mélusine, qu'il assimilait à la terre même de France et à son peuple. Plus tard son disciple Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, posa la question du sexe de Dieu; pour lui, il s'agissait d'une femme, et on avait eu tort de délaisser le matriarcat.

Et de fait, la République est censée aimer, et non n'être qu'une machine sans âme, dirigée par une raison sans cœur. Duits voulait que l'amour de la divinité s'accordât avec l'amour au sens érotique. Il voulait faire descendre la divinité jusque dans les sensations. C'est sans doute aussi le but de François Hollande, lorsqu'il énonce le principe que j'ai cité plus haut.

Néanmoins, il est difficile, à notre époque, de croire au caractère absolu de cette république; les autres qui existent de par le monde n'ont rien d'illusoire. Et à l'intérieur même de la France, il y a des villes différentes, des contrées diverses; elles aussi ont leur esprit spécifique. Une mythologie qui ne vénérerait que Marianne, ne lui donnerait pas d'anges pour être envoyés en mission sur l'ensemble du territoire, ni de sœurs pour représenter les différents pays du monde - ni de mère ou de père pour représenter l'unité du monde -, aurait bien du mal à prendre, à se rendre crédible. Il faut donc déployer son imagination, ne pas en rester aux symboles figés. Sinon on paraît énoncer des formules vides.

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22/02/2015

Degolio LV: le cercle initiatique

23775_3d_space_scene_futuristic_futuristic_space_city.jpgDans le dernier épisode de cette édifiante série, nous avons laissé le Cyborg d'argent alors qu'il racontait au Génie d'or et à ses amis comment Fantômas lui avait révélé son rêve grandiose – le transformer en homme-machine et faire de Paris une cité céleste vers laquelle tous les regards convergeraient! Il disait que le discours du monstre venait de prendre fin; il continua son récit étrange.

Ce mélange de vérités et de mensonges me troubla; je perdis mon assise intérieure. D'un côté, l'idée d'arracher Paris à sa destinée, d'en faire une cité du ciel, de la guider vers la parousie, me remplissait d'orgueil; et je m'imaginais loué, adoré, vénéré, et il me semblait que l'humanité entière me regardait comme un dieu, et que Paris devenait concrètement et réellement le phare du monde. En même temps, elle devenait mon palais, mon temple! J'en étais le roi et le dieu, et pensais bien être le seul homme digne d'obtenir un tel statut. De l'autre, il me semblait que des gouffres s'ouvraient devant moi, placés comme autant d'obstacles entre le présent et ce but divin; et de ces gouffres surgissaient des monstres, des formes nocturnes, qui me terrifiaient. Quiconque eût 9n4_main.jpgvu mes yeux eût distingué alors, j'en suis sûr, une succession d'ombres et de lumières qui lui eussent fait douter de ma santé mentale.

À ce moment, je vis Fantômas esquisser un dernier sourire, puis disparaître: il s'évanouit brusquement dans les airs, ainsi qu'une illusion.

Je restai longtemps songeur. Me revint en mémoire, curieusement, une aventure d’Arsène Lupin que j'avais récemment lue: durant ma convalescence, mon médecin l'avait laissée sur ma table de chevet - pour me distraire, avait-il dit, mais maintenant je crois que Fantômas lui avait suggéré de le faire, ou le lui avait ordonné. Or, dans ce petit livre, l'élégant cambrioleur à la force herculéenne possédait de fabuleuses machines, notamment un petit sous-marin destiné à quelques personnes seulement, et avec lequel il fuyait ses ennemis et auscultait le fond des mers - et il me sembla que cet homme était l'homme de l’avenir, libre des lois humaines et terrestres, parvenu à la surhumanité par ses forces propres et son lien avec les traditions occultes - notamment celles de Normandie -, et qu’il était comme la préfiguration de ce que je pourrais devenir moi-même!

Bientôt, néanmoins, je fus guéri, et pus sortir de l’hôpital.

Je passai alors quelque temps à traîner dans les rues d’Amiens, à séjourner dans ses bars.

Régulièrement, à sa demande, je revoyais néanmoins le médecin qui m’avait soigné pour passer des examens: il prétendait vouloir vérifier que je ne conservais pas de séquelles. En réalité, il s’adonnait à toute sorte d’expériences sur moi, car il préparait ma métamorphose, qu'il pensait certaine: il ne doutait pas de ma résolution finale.

Un jour il me demanda si j'accepterais de me joindre à lui pour retrouver d'autres jeunes gens qui 3838460593_8a4a9c4b81_b.jpgétaient dans mon cas. Ils se réunissaient pour discuter de leurs expériences, et pour savoir s'il valait la peine d'accepter la transformation que leur avait proposée Fantômas – lequel ils avaient tous rencontré. Cela m'aiderait à y voir plus clair, disait-il. Ils se rassemblaient dans une pièce d'immeuble très particulière, qu'il me laissait découvrir.

J'acceptai, et me rendis dans cette espèce de chambre, qui était tapissée de rouge. Toute sorte de symboles ornaient les murs. Je me demandai si j'étais entré dans la Franc-Maçonnerie.

C'est néanmoins sur cette question lancinante que nous laisserons pour le moment le lecteur.

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20/02/2015

La religion nouvelle de Vincent Peillon

9782246603917-T_0.jpgDans un récent article de son blog, John Goetelen rapportait des propos de l'ancien ministre français Vincent Peillon, affirmant que la laïcité devait être la nouvelle religion enseignée à l'école, et que le socialisme était la religion de l'avenir. Il ajoutait que la révolution matérielle devait seconder une révolution morale plus grande qu'elle. C'est assez remarquable, en ce que cela semble révéler ce qui habite en profondeur beaucoup d'hommes politiques - bien sûr en France, mais pas seulement.

Mais ce qui laisse perplexe, dans ces affirmations, est la croyance qu'on peut créer une religion sans mythologie. Car les fondateurs du principe de laïcité pensaient qu'elle était justement cela, qu'elle ne conservait des religions que la conscience morale. C'est l'illusion qu'on peut développer cette dernière juste par l'intellect, ou l'autorité du gouvernement - illusion qui semble présider aux sermons auxquels se livrent souvent les dirigeants, en particulier ceux qui ont accès à des postes munis d'une fonction sacerdotale: telle est, en effet, en France, la Présidence de la République. Honorer les chrysanthèmes, c'est bien participer à des rituels!

L'éducation républicaine, de fait, veut généralement prendre pour modèles de réussite des hommes politiques vivants qui, venus de leur province, et ayant passé les concours des grandes écoles, sont devenus des membres de la haute administration. Sa mythologie se limite à cela: la vénération de l'élite. J'ai entendu Ségolène Royal s'exprimer en ce sens. Elle voulait que les chefs redeviennent des exemples pour la jeunesse!

Il n'est pas difficile de saisir pourquoi cela ne fonctionne pas. Cela paraît artificiel, fallacieux. Les grands héros, qui l'ignore? ne passent pas forcément les concours des grandes écoles. Et puis on sait parfaitement que cette mythologie est la même que celle qui fut pratiquée dans la Russie soviétique, et chute1.jpgque cela n'a pas marché: à présent, on s'en moque bien. On se moque pareillement des Chinois et des Nord-Coréens, qui ont fait, ou font, dans les mêmes travers. Les grands hommes parvenus au sommet de l’État se sont effondrés: leurs statues sont tombées; encore récemment, on l'a vu dans presque tous les pays arabes.

Cette mythologie nous rappelle les poèmes, récits et discours à la gloire de Staline et Mao dont se sont rendus les auteurs tant d'illustres écrivains français: Éluard, Aragon, Malraux... On raconte qu'Elsa Triolet elle-même interdisait de dessiner Staline, de le représenter, prétendant que cela le rabaissait toujours. Qui peut prendre cela au sérieux?

Les figures qui peuvent inspirer la jeunesse n'ont pas besoin d'être des hommes vivants, plus élevés socialement que les autres; elles peuvent aussi être de grands héros du passé, ayant accompli de 30830_iiieme-republique-100-francs-genie-avers.jpggrandes choses parfois contre la tendance du présent. Rousseau recommandait la présentation et l'éloge des grands hommes de la république de Rome; le culte des saints renvoyait aussi au passé.

Il faut que les grands hommes apparaissent comme incarnant des forces objectives de l'univers, et non comme correspondant aux fantasmes d'une société saisie dans un lieu et un temps donnés. Il faut une mythologie qui s'assume comme telle. Hugo l'avait compris, lorsqu'il montrait, derrière son républicain Gauvain, l'ange de la justice et de la vérité qui déployait ses ailes et brandissait son glaive. Si on voue un culte à Jaurès, il faut montrer qu'un bon génie lui parlait à l'oreille, venu du Ciel! Un ange, une fée - Marianne même, peut-être. C'est à ce romantisme qu'il faut retourner. Il me paraît bien plus inspirant.

Parler dans l'abstrait ne suffit pas. Compter sur la télévision qui enjolive le présent, est vain.

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16/02/2015

La fin des anges, le début de la modernité

Michel-Maffesoli.jpgDans un article récemment publié au Figaro, Michel Maffesoli, s'exprimant sur le dernier roman de Michel Houellebecq, a osé révéler que la critique littéraire avait décrété que la modernité avait commencé quand on en avait eu fini, dans les récits, avec les anges. Officiellement, parle des anges qui veut; chacun est libre; dans les faits, dès qu'on en parle, on est projeté dans l'enfer social, comme eût dit Victor Hugo.

Et c'est là que me revient en mémoire que, justement, une édition de ses Misérables destinée aux écoliers a censuré l'allusion aux anges qui accueillent Jean Valjean à sa mort. Car Hugo parlait souvent des anges, en fait. L'interdiction de le faire doit dater de la Troisième République, et la modernité avoir commencé très tard! D'ailleurs, même quand ils étaient progressistes, on accuse les romantiques d'avoir été rétrogrades précisément parce qu'ils étaient friands des anges: Chateaubriand, Lamartine, Vigny, tous en ont parlé.

Dans la science-fiction – au moins en France -, il est pareillement interdit de relier les superhéros aux anges - alors que le rapport est souvent manifeste, évident. Il faut affirmer que les anges sont en fait des extraterrestres mal appréhendés par la faible intelligence de nos ancêtres – alors qu'il est surtout BURNE-Jones,_Edward_Days_of_Creation_(First)_1870-1876.jpgévident que les extraterrestres sont des archétypes mal appréhendés comme la même chose que les anges par le matérialisme moderne.

Il est entendu que la littérature médiévale chrétienne, ou même le merveilleux catholique, toujours pleins d'anges, ne sont pas modernes; et donc, qu'ils sont répréhensibles. François de Sales n'est pas un auteur recommandable. Le Coran contient aussi des développements sur les anges; du coup, entend-on, il n'est pas compatible avec la modernité! Car on peut dire que c'est surtout pour son traitement de la femme, ou de la liberté religieuse; mais on en a vu lui reprocher d'être trop gnostique, de contenir trop d'êtres spirituels – de parler trop des anges.

Le bouddhisme lui aussi est plein de divinités secondes: mais souvent, comme on veut le croire moderne, on les passe sous silence, ou on complique la chose en leur donnant des origines psychologiques mystérieuses. La vie canonique de Milarépa (grand nom du bouddhisme tibétain) contient bien des messagères célestes, anges à visage de femmes, ou alors des démons: êtres spirituels qui soit guident le noble ermite vers la lumière, soit sont mis au pas par lui. Bouddha Sakyamuni, du reste, évoque les divinités hindoues, dans ses textes consacrés.

En un sens, je comprends les modernistes. Il est vrai que l'intellect épuré est censé entrer directement avec l'absolu, aller au-delà de tous les anges. Mais dans les faits, je ne sais s'il existe. La tendance mystique à mépriser les anges ou le merveilleux existait déjà du temps de François de Sales: il en parle. Et il dit que les âmes ordinaires ne sont pas en mesure de viser si haut, que le passage par les anges est nécessaire; et que si on s'y refuse, on reste seul avec soi-même. La modernité est peut-être un manque d'humilité; un excès de foi en soi.

Cependant je ne sais pas si, comme l'assure souvent Michel Maffesoli, on est entré dans une ère de merveilleux. J'ai pour le moment l'impression qu'il s'impose depuis les autres continents: l'Asie, l'Amérique, l'Afrique. Les Européens en restent à une culture sans anges. Même si, je l'avoue, mon premier poème, à l'âge de dix-sept ans, en contenait!

Mon sentiment reste, néanmoins, que si on ne perçoit pas, dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, des forces spirituelles objectives, ces idées resteront lettre morte. L'intellect à lui seul ne fait pas réellement agir: il y manque le feu de l'enthousiasme, que donne la vision intérieure des vertus!

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14/02/2015

Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

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12/02/2015

Frank Herbert et l'islamisme

6e72adebc41a970263fd0078b6fe32a9_large.jpegFrank Herbert est l'auteur du célèbre roman Dune, qui se passe dans le futur et sur plusieurs planètes; mais dans ce monde, la religion est loin d'avoir disparu. Et le plus étonnant est qu'elle n'est pas un simple élément psychologique ou sociologique: son contenu, largement inspiré par l'Islam, reflète des principes constitutifs de l'univers; il en vient de réelles métamorphoses, tant des hommes que de la planète Dune elle-même. Par son action, le héros, Paul Atreides, devient une sorte d'homme-dieu pouvant contrôler les forces de vie, présentes notamment dans l'eau.

On pense naturellement ce qu'on veut d'une telle philosophie, mêlant l'élémentaire au mystique; mais la force en est grande, et elle crée dans le roman un dynamisme, un élan qui manque par exemple à Pierre Bordage, grand imitateur en France de Frank Herbert: car lui aussi a parsemé son univers de Fremen_small4.jpgfigures mystiques; mais elles tendent à l'ornementation: elles ne fondent pas l'action même, n'en sont pas le moteur, et ne résonnent pas concrètement dans l'univers.

Peut-être, jusqu'à un certain point, est-ce le cas aussi chez Herbert; mais globalement, il a mieux su mêler le spirituel à l'action concrète - puisque c'est galvanisés par leur culte de Muad'Dib que les Fremen ont pu vaincre les armées ennemies.

Dans son roman, qu'on a dit écologiste, il présente des traditions islamiques sous un jour favorable: le mot Jihad est présent, et il exprime l'aspiration d'un peuple qui vit en communion avec son environnement - le désert torride. Ces hommes libres perçoivent les forces cosmiques cachées dans leur planète, et ils s'efforcent de s'en rendre maîtres. Ils se dressent contre l'empire galactique qui pactise avec l'ordre mécanique au lieu de sacraliser l'eau de la Vie – et de reconnaître la supériorité du flux magique de la foi sur la machine.

Paul Atreides, porté par eux, annoncé par leurs prophéties, fera la démonstration de cette supériorité.

Serait-il aujourd'hui encore possible, de faire un tel roman? On peut même se demander si, en France, cela l'aurait jamais été. La science-fiction n'y accorde que peu, somme toute, aux flux magiques de la volonté qu'enflamme une foi. Dans ses livres, Bordage présente un fanatisme religieux ressemblant au catholicisme comme quelque chose d'affreux, de coupé totalement des forces de Vie. Celles-ci se relient bien, comme chez Herbert, à du mysticisme guerrier_silence_bd2_c1.jpgoriental, mais de façon moins nette. La puissance des hommes du bien, fondée sur les mystères de l'âme, reste plus théorique. Elle est contre-balancée par la puissance également psychique et spirituelle des hommes du mal. Quant aux machines du futur, elles apparaissent comme essentiellement décoratives, dénuées de portée morale. L'action du coup a des enjeux moins clairs, et a du mal à avancer. C'est toute une différence d'approche.

On ne sait pas, en outre, jusqu'à quel point le roman de Herbert, très lu en France et dans le monde, a eu une influence sur ses lecteurs, jusqu'à créer de nouvelles représentations. Les événements actuels en portent peut-être la marque.

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08/02/2015

Degolio LIV: le rêve de Fantômas

lotr2.jpgDans le dernier épisode de cette inquiétante série, nous avons laissé le Cyborg d'argent alias Paul Colibut alors qu'il racontait à ses nouveaux amis - le Génie d'or, Captain Corsica, Cyrnos, Tilistal - comment il avait eu la vision, dans un hôpital où on le soignait, d'un être étrange, à l'air démoniaque – Fantômas. Il disait que celui-ci avait commencé à lui parler distinctement.

Il me révéla que je me trouvais dans un hôpital dont il avait pris le contrôle, et que le médecin qui m’avait soigné était dépositaire de ses secrets, et qu’il pourrait me transformer de fond en comble, faire de moi un surhomme par une technologie totalement nouvelle - un cybernanthrope, un homme-machine -, et que le vieux rêve de l’humanité pouvait se réaliser à travers moi: transformer la chair pour en acquérir une qui fût véritablement glorieuse!

Sur le moment la perspective d’être mêlé à des objets dénués de vie, en métal ou en plastique, m’épouvanta, et je rejetai sa proposition, mais les fois suivantes - car il revint -, il me peignit un avenir éblouissant, dans lequel, tel un dieu de l'Olympe, je volerais à travers les airs, pénétrerais le fond des mers - irais même un jour d’astre en astre, conquerrais les étoiles!

Et pour commencer je ne régnerais pas seulement sur Amiens, mais aussi sur Paris; et je transfigurerais avec son aide la capitale de la France, la détachant à jamais des lois de la nature qui enchaînent l’Homme, l’assujettissent - je ferais de cette ville magnifique, nimbée de lumière, ce qu’elle city futuristic future artwork 1920x1080 wallpaper_www.wall321.com_53.jpgaspire à être au fond d’elle-même, ce à quoi elle tend, ce qui est le fond de sa destinée: un grand vaisseau spatial pouvant voyager de planète en planète et se nourrir d'un feu inextinguible saisi par ses ingénieurs – capté par eux dans le gouffre où lui-même, Fantômas, avait vécu!

Et il me raconta son étrange histoire - qu’il vivait depuis quinze siècles, qu’il avait été un lieutenant à Rome du général Stilicon, qu’il avait combattu les Goths d’Alaric et qu’il avait vu les Romains périr de leur incurie, et qu’il avait juré de les venger et de poursuivre leur rêve - qui était de faire de Rome une ville absolue, libre des lois terrestres, de l’édifier en cité du ciel, de la forger en nouvel astre!

Mais, au cours des siècles, il avait compris que Rome, livrée à son évêque - à ce pape infâme qui la laissait dans l’archaïsme, dans l’obscurantisme -, était perdue à jamais, et que Paris désormais était le réceptacle de la Divinité; donc s’appuierait-il sur cette ville pour réaliser l’ancien rêve romain!

Il fallait toutefois d'abord vaincre tous les médiocres qui ne voulaient pas de cet espoir, et entendaient demeurer dans la routine des jours, ou rester soumis aux lois d'une vile nature vouant les hommes à la mort, au mal; il était nécessaire de m3864771-8623557320-darks-batman-vs-superman-doomsday-metallo-or-darkseid-do-these-set-photos-confirm-darkseid-for-batman-v-superman.jpegettre à bas le pouvoir illégal qui maintenait dans Paris la superstition des vieux principes - plus du reste par lâcheté que par conviction véritable.

Dès lors on pourrait faire de cette ville le centre rayonnant de toute l'humanité: tous tourneraient vers elle leurs yeux éblouis!

Fantômas mit fin à son discours par ces mots pleins de feu.

Mais il est temps, cher lecteur, de laisser là cet édifiant récit, et de renvoyer sa suite à une autre fois.

09:39 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/02/2015

La tradition de la satire en France

Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658).jpgOn a beaucoup glosé, depuis l'attentat de Paris du 7 janvier, sur la tradition satirique en France, et à vrai dire elle existe mais elle est essentiellement parisienne, et à Paris même elle ne fit jamais l'unanimité. Elle vient, au fond, de l'excès de lourdeur de la norme classique, ou religieuse, en France, et d'une aspiration sourde à la liberté. Il ne faut que de souvenir de Bossuet et de son rejet du rire, et du sort réservé à Molière par les prêtres; François de Sales même détestait Rabelais.

À l'époque romantique, Baudelaire haïssait pareillement le comique, le rire qui faisait choir le sublime. Cela faisait écho à Platon, qui faisait d'amers reproches à Aristophane de s'être moqué de Socrate.

Au vingtième siècle, Charles Duits se plaignait de l'esprit de ricanement qui régnait à Paris et qui faisait rejeter ses épopées grandioses – Ptah Hotep, Nefer.

Pourquoi? Il est évident que le rire en soi ne crée pas grand-chose, qu'il est plutôt une manière de détruire les illusions, ce qu'on crée mal à propos. En ce sens, il a son utilité. Mais il a aussi son défaut, qui est de casser dans son essor tout ce qui peut se faire de beau et de saint. Car, Baudelaire l'a dit, il peut venir de la haine du merveilleux, ou du sacré - de ce qui est pur et noble; surtout quand il est provoqué délibérément, qu'il n'a rien de spontané, de naturel. On a reproché un tel rire à Voltaire – non sans raison.

On feint souvent de se moquer joyeusement de ce qu'en réalité on hait - et qu'on n'ose pas affronter directement: ce n'est alors plus drôle.

L'humour de Rodolphe Töpffer avait pour grande qualité de ne jamais se départir d'un amour sincère Rodolfe_Toepffer.pngpour l'humanité; car s'il s'agit d'aider les autres à distinguer leurs illusions propres et à se corriger de leur défauts, comme on l'a soutenu, il n'est pas faux que la comédie rende de grands services.

Du reste en France un problème est rapidement apparu: peut-on rire de tout? Peut-on rire des valeurs de la République qui justifient qu'on ait le droit de se moquer des illusions d'autrui? Ce serait assez paradoxal. Moi-même je les crois saintes - regarde les trois termes de la devise républicaine comme trois fées vivant parmi les astres! Et ne crois pas, contrairement à certains, qu'il faille en rire.

J'aime à prendre pour modèle Victor Hugo, qui savait rire de ce qui était ridicule, mais qui savait aussi parler de manière grandiose des mystères cosmiques. Il est important de distinguer.

D'ailleurs il est bien quelques catholiques royalistes qui ont su ironiser sur les illusions de la philosophie des Lumières: Joseph de Maistre, en particulier, s'est beaucoup moqué de Rousseau et de John Locke. On a dit de lui qu'il avait su assimiler le style de Voltaire, quoiqu'il en rejetât les idées.

Il y avait, près de Genève, une pédagogue savoyarde, croyante mais protestante, Noémi Regard, qui enseignait à ses élèves l'ironie contre ceux qui se moquaient des choses saintes. Elle disait que souvent on n'osait pas faire le bien parce qu'on avait peur des moqueries des cyniques, des esprits forts; contre ceux-là disait-elle il ne faut pas se mettre en colère mais retourner leur art contre eux, apprendre à se moquer d'eux. En cela elle restait fidèle à Joseph de Maistre sans doute.

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04/02/2015

Les tabous de l’imaginaire en France

stan-lee-young.jpgIl est impressionnant que les Anglo-Saxons fassent, dans le fantastique, feu de tout bois, qu’ils n’aient que peu de tabous, d’inhibitions. Le monde des super-héros créé par Stan Lee, par exemple, s’appuie bien sûr sur les prodiges de la science moderne – le merveilleux scientifique -, mais aussi sur les mythologies païennes, en particulier scandinave, avec le célèbre Thor. La Bible même est présente, avec des personnages de vilains cosmiques qui viennent de pharaons ayant acquis des pouvoirs magiques, ou la figure du Veilleur qui vient en aide aux êtres humains dans la difficulté face au mal, bien que cela lui soit en principe interdit. Captain America évoque Jésus-Christ comme un parangon de toutes les vertus.

La Légende dorée sans doute ne s'y trouve guère: mais ce n'est pas par rejet; plutôt parce que la culture en est regardée comme étroitement liée au catholicisme.

Tout de même, quelle différence avec les écrivains français, qui semblent paralysés dès qu’on sort des fantasmes issus de la machinerie moderne - qui transpirent et tremblent dès qu’on entre dans le mythologique ancien! La science-fiction en France est agnostique, et n'entend conjecturer que dans les limites du rationalisme cartésien. Quant aux écrivains catholiques, ils demeurent dans un monde Robert_Marteau.jpgmoral abstrait, qui rechigne à l'imaginaire.

Il existe des exceptions: mon ami Robert Marteau, qui était très catholique, se réclamait, dans sa poésie, des anciens dieux, les regardant plus ou moins comme des anges du Seigneur. Il affectionnait en particulier la mythologie grecque, mais pouvait en évoquer d’autres, et bien sûr il se référait au merveilleux chrétien. À cet égard, du reste, il apparaissait comme peu français: il s’appuyait plutôt sur la tradition espagnole. Toutefois, les mythologies modernes, comme les Anglo-Saxons en ont produit, lui répugnaient: il demeurait classique. Bien qu'il en appréciât la floraison imaginative, il rejetait la science-fiction, qui lui paraissait philosophiquement fausse, et ne supportait pas même Teilhard de Chardin.

Certains se demandent ce qui manque à la littérature d’imagination en France; mais si on compare avec les Anglo-Saxons, ou avec le romantisme allemand, cela apparaît clairement: elle a trop de tabous - trop de principes a priori, qu'ils viennent du catholicisme ou du scientisme - du positivisme du dix-neuvième siècle. Soit la science-fiction y reste dans la travée des théories qu'admet la communauté scientifique; soit elle se déconnecte complètement des religions traditionnelles – entrant alors dans une nuée vague, incertaine, qui se veut rationnelle mais où rien de clair ne se manifeste parce que les auteurs ont peur, comme autrefois les Surréalistes, de se recouper avec des religions connues. Même les mythologies païennes leur font peur – notamment celle des anciens Germains. Or elles parlent encore beaucoup au cœur.

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