04/03/2015

Culture écrite, culture orale

feb2.jpgLa tradition juive, dit-on, a distingué la tradition écrite – les textes sacrés, canoniques – et la tradition orale, rapportée en partie dans le Talmud, ou bien le Zohar, dont l'extension est infinie, et permet à la lettre de rester vivante, de guider vers l'esprit qu'elle contient.

ais à notre époque, tout s'écrit ou peut s'écrire, et la culture orale n'est plus prise tellement au sérieux, parce qu'au fond on ne s'occupe pas de la vie que la culture peut contenir ou pas. En réalité, pour la plupart des gens, la culture est comme les machines, quelque chose d'absolument mort mais qu'on ne peut pas distinguer foncièrement du vivant - puisque le vivant lui-même est traité comme s'il était quelque chose de mort. On n'évoque que les éléments chimiques, ou matériels, au point qu'on pourrait en arriver à dire, si un instinct ne retenait pas - si un effroi ne l'empêchait pas -, qu'un cadavre est aussi vivant qu'un homme vivant, puisqu'ils sont tous les deux un corps. Certains du reste contournent l'effroi en prétendant que le cadavre est simplement un corps vivant qui a perdu un élément chimique quelconque et est en train de devenir autre chose, qui est, somme toute, tout aussi vivant. Les beaux raisonnements ne manquent pas, voire les fantasmes, quand il s'agit de donner raison à une conception matérialiste qui réduit le vivant à un mécanisme; la méthode scientifique peut être brandie – bien que nulle part dans le monde personne n'a pu faire l'expérience d'une machine s'animant d'elle-même. Cela n'empêchera pas de prétendre que les astres sont de grosses machines – ou les animaux de petites.

Mais un son n'est vivant que s'il est prononcé par une vraie bouche. Rendu par des lettres de l'alphabet, il est mort, et il s'ensuit qu'un écrit est plus mort, moins vivant qu'une parole prononcée.

Naturellement, à cela, il faut opposer deux arguments: d'une part, on peut rendre vivante une parole écrite en se la prononçant avec des sons mentaux vigoureux, ou en la lisant à haute voix - comme le font les acteurs. D'autre part, on voit des orateurs, ou des acteurs, s'animer artificiellement, et être en réalité incapables de mettre de la vie dans leurs discours.

Mais il reste que les traditions orales doivent être infiniment respectées, parce qu'elles contiennent une sagesse spontanée, qui vient de la vie même - de l'âme. La pensée qui en émane porte avec elle les flux qui donnent forme au monde. D'un autre côté, l'écrit permet la précision de la pensée: il n'a pas le côté fluctuant et incertain de ce qui vit; car là tout est visqueux, gluant, humide, mou, informe. Dans le mort, au contraire, tout est pur, net, rigoureux, mathématique, métallique - minéral. Les progrès énormes de l'intellect humain, depuis quelques siècles, sont indéniablement liés à la prédominance de l'écrit: le protestantisme, en privilégiant l'écrit imprimé sur l'interprétation orale, a joué un rôle considérable dans cette évolution. L'alphabet romain, profondément abstrait, a renchéri dans cette direction.

Rien n'est à rejeter; il faut au contraire chercher à vivifier constamment l'écrit par l'oral, l'idée par griot.jpgl'image, d'un côté; à approfondir intellectuellement l'oral grâce à l'écrit, de l'autre. Alors on aura un langage à la fois vivant et intellectuel – et c'est dans cette alliance qu'en réalité l'esprit se saisit. À l'écrit, c'est le rôle en particulier de la poésie – si on l'entend au sens vrai du terme. Et à l'oral, de la confrontation avec la littérature.

Beaucoup de grands poètes ont enrichi leurs œuvres de traditions orales africaines: les griots sont pleins de vie. Mais l'épopée, si elle a paru perdre à l'intellectualisation des images, en trouvera une profondeur inconnue, lorsqu'elle aura réussi à pénétrer de vie la pensée abstraite – et s'imposera à nouveau. Lorsque les griots auront fait glisser dans l'écrit leurs inventions, l'on assistera à une forme de renaissance, en littérature.

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