10/03/2015

Mort de Louis Terreaux

1louis terreaux.jpgL'universitaire savoyard Louis Terreaux, né en 1921 à Chambéry, est mort la semaine dernière, et je l'avais un peu connu; c'était un homme fin et sympathique, drôle, et qui a beaucoup fait pour la littérature savoyarde. En particulier, il s'occupa constamment de réhabiliter Jean-Pierre Veyrat, montrant que ses options politiques et religieuses lui avaient nui, puisqu'il avait épousé la cause du catholicisme et du roi de Sardaigne: quelle place lui restait-il dans une France républicaine et centralisée? Il s'occupa aussi d'Amélie Gex, dont il réédita les Contes en vers.

Quand il a su que je m'intéressais aux vieux écrivains savoyards, il m'a aidé à trouver des renseignements sur eux: en particulier il m'a livré des connaissances sur François Arnollet, et m'a fait découvrir Marguerite Chevron. Mais il n'était pas tellement féru de romantisme. Je dois dire que ses vues défavorables sur Jacques Replat ont été pour moi cruelles, car si je me suis intéressé aux auteurs savoyards romantiques, c'est essentiellement après avoir découvert cet auteur que j'adore, que Veyrat même louait, que Joseph Dessaix appelait le plus spirituel de nos écrivains. Louis Terreaux n'avait lu que ses poèmes, qui étaient moyens, et dans son livre sur la littérature savoyarde, il a finalement, sous mon insistance, écrit qu'il avait été l'auteur de bons romans. Il n'a néanmoins pas évoqué ses récits de promenades pleins d'imagination, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy et Bois et vallons: or, on ne peut pas faire plus romantique, dans l'alliage de fantaisie, de rêverie, d'ésotérisme, de bonhomie.

Louis Terreaux voulait me faire entrer à l'Académie de Savoie, dont il était président, et, dans ce dessein, me faire faire une conférence, mais je lui proposais, comme sujet, Jacques Replat, et il n'en 800px-Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGvoulait pas. Finalement nous sommes tombés d'accord sur Victor Bérard, un helléniste plein de positivisme et de scientisme, dans la pure tradition universitaire républicaine, sur lequel j'avais, sur proposition de Paul Guichonnet, commis un petit livre. Je me suis exécuté, et la conférence a beaucoup plu, car le public était composé de professeurs retraités, et ils comprenaient bien la problématique. Certes, ils rejetaient le rationalisme excessif de Bérard, qui avait tiré Homère vers le réalisme ou du moins le classicisme de Racine; mais cela demeurait dans la critique théorique: il n'auraient sans doute pas voulu pour autant de l'imagination florissante et flamboyante, digne du romantisme allemand, de Jacques Replat! Le seul qui ait le droit d'avoir été mythologique, somme toute, c'est Homère; tous ceux qui s'y sont essayés après lui ont eu tort.

Je défendais la tendance proprement mythologique du romantisme savoyard également pour Maurice Dantand ou François Arnollet, mais Louis Terreaux restait prudemment dans une perception plus classique de la littérature. Même quand Veyrat, que pourtant il affectionnait, s'adonnait à l'épopée fabuleuse - dans sa Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe -, il avouait ne pas pouvoir le suivre, ou simplement le comprendre - alors que pour moi, c'est surtout là qu'il était grand, rejoignait Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud peut-être.

Mais par son humour et sa finesse, l'académicien savoyard montrait ce que la formation littéraire en général crée, apporte. D'ailleurs, il saisissait d'emblée l'esprit de satire, regardant Auguste de Juge comme devant être seul sauvé de l'oubli, parmi les Savoyards du dix-neuvième siècle: or il était plutôt néoclassique, s'adonnant à la moquerie en vers contre les Chambériens.

Cela dit, Louis Terreaux restera dans nos cœurs, et la Savoie lui demeurera reconnaissante de ses bonnes actions.

09:08 Publié dans Lettres, Savoie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

Cette photo de Louis Terreaux date du 24 avril 2010, je l'ai prise lors de sa conférence à l'occasion du 150° anniversaire de l'annexion. A l'époque président de l’Académie de Savoie, Louis Terreaux avait été invité à éclairer ses auditeurs sur les origines culturelles de ce détachement de la Maison de Savoie . Grâce à ses connaissances uniques des langues ayant façonné les mentalités des « savoiardi » Louis Terreaux fit un exposé d’une originale richesse sur les occasions manquées par la Savoie de rester indépendante . La première datant de 1561 et du décret d’Emmanuel-Philibert de Savoie qui imposa la langue française contre le latin dans l’usage officiel et juridique. Le transfert de la capitale à Turin fut une autre de ses « bifurcations » réduisant la Savoie à un glacis . Avec la sérénité des sages , il rappela à moins de complaisance à l’égard de cette annexion qui , à comparer de celle de l’Alsace par exemple , ne permit pas à la Savoie de conserver ni droits coutumiers spécifiques ni avantages . Les conservateurs et le clergé qui avaient orienté « la votation » n’eurent que des remerciements sans grand lendemain . L’abandon du droit de frapper la monnaie de la banque de Savoie fut la dernière indépendance perdue . Louis Terreaux , médiéviste éminent , alerte mémoire du patois , fut à cette occasion , un modèle intarissable de recherche et de relecture de l’histoire présentée souvent de manière trop superficielle .
On ne peut qu'espérer retrouver un jour le recueil de toutes ses conférences.

Écrit par : Jacquemin Dominique | 14/03/2015

Oui, indéniablement. Merci de cette intervention. Les prêtres savaient pourtant que les gallicans eux-mêmes étaient différents d'eux, qu'ils étaient tournés vers le rationalisme plus qu'eux; le catholicisme savoyard ne devait donc pas conserver sa spécificité jusque dans la France catholique. Ils auraient dû demander plus de garanties, mais ils étaient trop contents de se venger du gouvernement libéral de Turin, qui les avait fait souffrir dans les années précédant 1860.

Écrit par : Rémi Mogenet | 14/03/2015

(Et merci pour la photo, je l'ai prise sur la Voix des Allobroges!)

Écrit par : Rémi Mogenet | 14/03/2015

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