14/03/2015

Égalité des sexes et rationalisme (André Breton)

Moreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpgOn se souvient de l’agitation, l'an passé, autour de la théorie des genres et de l’indifférenciation sexuelle. Elle peut traduire, sans doute, un conservatisme, mais, au-delà, elle traduit une inquiétude face à une vision abstraite de l’être humain qui en fait essentiellement un mécanisme doué de raison. Or, réduire la femme à cela apparaît comme particulièrement choquant. N'a-t-elle pas été une muse – une divinité sur terre – pour tant de poètes, de peintres, de sculpteurs, de héros?

André Breton n’a eu de cesse, en son temps, de dénoncer le rationalisme, le regardant comme foncièrement masculin, et comme, par conséquent, propre à organiser et à justifier les inégalités en faveur des hommes. Et même quand il s'agit de corriger celles-ci, on s'emploie à nier le pôle féminin de l'univers, et à faire de la femme non pas seulement l'égale de l'homme, mais son exact semblable. Le piège d'une telle démarche étant que le pôle masculin de l'univers continuant d'être regardé comme le seul valable, la femme n'est reconnue comme l'égale de l'homme qu'autant qu'elle l'imite parfaitement, s'arrachant à ce qu'on ne suppose dû qu'à une éducation réductrice, alors qu'en elle résonne en réalité le pôle cosmique féminin qui est la moitié de l'univers, comme disait Marivaux. L'égalité ainsi n'est pas dans l'assujettissement de la femme au rationalisme que lui permet l'accès libre aux études universitaires, mais dans la reconnaissance, d'emblée, de ses qualités propres, de sa tendance spontanée à l'intuition, à l'intériorisation, à l'émotion – et au refus de considérer que le rationalisme est la philosophie obligatoire de toute l'humanité. Ainsi, justement parce qu'elle doit être ouverte à tous et n'avoir aucune forme de restriction dogmatique, André Breton s'indignait de ce que l'Université n'accordât aucune place à la théosophie – celles de Louis-Claude de Saint-Martin et d'Éliphas Lévi, notamment.

La femme est libre d'emblée, sans condition – sans nécessité d'adhérer au rationalisme spontané de l'homme.

À vrai dire, cela peut être rapproché des protestations de certains musulmans qui disent que le socialisme les accepte du moment qu'ils ont commencé par renoncer à leur qualité de musulmans, c'est 17.jpgà dire qu'ils ont adopté le rationalisme inhérent au socialisme, et ont rejeté leur penchant pour la foi, le sentiment en faveur du monde divin. Car comme les musulmans en France appartiennent volontiers au peuple, les socialistes étaient censés les représenter, mais cet écueil s'est trouvé fréquemment sur le chemin.

Voici, quoi qu'il en soit - et pour en revenir au problème de la femme -, une citation précise d'André Breton: le temps serait venu de faire valoir les idées de la femme aux dépens de celles de l'homme, dont la faillite se consomme assez tumultueusement aujourd'hui. C'est aux artistes en particulier, qu'il appartient, ne serait-ce qu'en protestation contre ce scandaleux état de choses, de faire prédominer au maximum tout ce qui ressortit au système féminin du monde par opposition au système masculin, de faire fond exclusivement sur les qualités de la femme, d'exalter, mieux même de s'approprier jusqu'à le faire jalousement sien, tout ce qui la distingue de l'homme sous le rapport des modes d'appréciation et de volition... Que l'art donne résolument le pas au prétendu « irrationnel » féminin, qu'il tienne farouchement pour ennemi tout ce qui, ayant l'outrecuidance de se donner pour sûr, pour solide, porte en réalité la marque de cette intransigeance masculine, qui, sur le plan des relations humaines à l'échelle internationale, montre assez, aujourd'hui, de quoi elle est capable (Arcane 17, 1944). La femme tend les bras, réunit, disait Breton: l'homme divise en voulant s'imposer.

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