28/03/2015

Le culte de la clarté

79948636_p.jpgUn jour j'ai regardé à la télé le compte-rendu d'un procès dans lequel un suspect avait raconté une histoire cohérente qui le dédouanait; comme on lui faisait remarquer que le récit était d'une clarté limpide, l'avocat de la partie civile s'écria: C'est clair mais c'est faux.

D'où vient pourtant que la clarté donne le sentiment du vrai? On sait que l'éloquence française s'est beaucoup targuée de cette clarté céleste; il y en a même qui, vouant un culte au classicisme, ont osé dire que la grandeur de la littérature française était toute dans cette clarté. Et d'autres croient que la langue française est la meilleure du monde parce qu'elle est la plus claire. À l'école, on soumet également les professeurs et les élèves à ce dogme de la clarté, qui sauverait la conscience de tout.

En pratique, il les enferme dans un carcan. Ce qui est trop clair vit d'idées banales et déjà acceptées, rejette le prospectif. On saisit alors la véritable origine en France de l'obsession de la pensée commune; une pensée originale n'est pas claire: elle surprend; pour la comprendre, il faut la répéter.

Victor Hugo s'est beaucoup érigé contre ce classicisme, qui faisait par exemple médire de la littérature allemande, insuffisamment claire aux yeux de la critique française. Même Shakespeare subissait ce reproche: il était confus.

Mais il était imaginatif: la clarté trop parfaite ne laisse plus rien au mystère, ne peut reprendre que des images admises. On peut en saisir l'espèce de sclérose qui saisit jusqu'au monde de l'entreprise en FMallarme.jpgrance, ses absences d'innovations, dans une époque qui, coupée du romantisme, est devenue d'un néoclassicisme affreux.

Pourtant Mallarmé, nourri de littérature anglaise - de Shakespeare, de Poe -, avait assuré que

Le sens trop précis rature
La vague littérature

Mais rien n'y a fait, il a fallu, cent ans plus tard, se soumettre de nouveau à Boileau, et regarder Racine comme le sommet de la littérature.

La vérité est qu'il faut toujours équilibrer la clarté et le sens du mystère. Il faut pénétrer le mystère en toute clarté sans lui faire perdre son essence. Quelqu'un qui sut bien le faire est Goethe, à la fois classique et romantique. Lui peut servir de modèle. Mais son Second Faust a fait hurler des générations de critiques, en France; il n'a été admiré que par les surréalistes.

François de Sales gardait aussi une tendance baroque, au sein de son classicisme; mais on lui préfère des écrivains jansénistes. Le catholicisme savoyard a constamment conservé un contact avec les mystères de l'histoire ou de la nature, comme l'atteste l’œuvre de Joseph de Maistre; en France tout était imité à la doctrine clairement énoncée par Bossuet et ses adeptes: comment être surpris que le peuple se soit révolté? C'est des profondeurs obscures, incertaines, que monte ce qui devra se matérialiser plus tard. On ne doit pas lui verrouiller l'entrée par la recherche d'une clarté idéale dont la vie s'enfuit parce qu'elle n'est liée qu'au passé, à ce qui a déjà été établi, les traditions - et qui désormais est mort. Il faut savoir supporter de vivre avec l'inconnu.

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