28/03/2015

Le culte de la clarté

79948636_p.jpgUn jour j'ai regardé à la télé le compte-rendu d'un procès dans lequel un suspect avait raconté une histoire cohérente qui le dédouanait; comme on lui faisait remarquer que le récit était d'une clarté limpide, l'avocat de la partie civile s'écria: C'est clair mais c'est faux.

D'où vient pourtant que la clarté donne le sentiment du vrai? On sait que l'éloquence française s'est beaucoup targuée de cette clarté céleste; il y en a même qui, vouant un culte au classicisme, ont osé dire que la grandeur de la littérature française était toute dans cette clarté. Et d'autres croient que la langue française est la meilleure du monde parce qu'elle est la plus claire. À l'école, on soumet également les professeurs et les élèves à ce dogme de la clarté, qui sauverait la conscience de tout.

En pratique, il les enferme dans un carcan. Ce qui est trop clair vit d'idées banales et déjà acceptées, rejette le prospectif. On saisit alors la véritable origine en France de l'obsession de la pensée commune; une pensée originale n'est pas claire: elle surprend; pour la comprendre, il faut la répéter.

Victor Hugo s'est beaucoup érigé contre ce classicisme, qui faisait par exemple médire de la littérature allemande, insuffisamment claire aux yeux de la critique française. Même Shakespeare subissait ce reproche: il était confus.

Mais il était imaginatif: la clarté trop parfaite ne laisse plus rien au mystère, ne peut reprendre que des images admises. On peut en saisir l'espèce de sclérose qui saisit jusqu'au monde de l'entreprise en FMallarme.jpgrance, ses absences d'innovations, dans une époque qui, coupée du romantisme, est devenue d'un néoclassicisme affreux.

Pourtant Mallarmé, nourri de littérature anglaise - de Shakespeare, de Poe -, avait assuré que

Le sens trop précis rature
La vague littérature

Mais rien n'y a fait, il a fallu, cent ans plus tard, se soumettre de nouveau à Boileau, et regarder Racine comme le sommet de la littérature.

La vérité est qu'il faut toujours équilibrer la clarté et le sens du mystère. Il faut pénétrer le mystère en toute clarté sans lui faire perdre son essence. Quelqu'un qui sut bien le faire est Goethe, à la fois classique et romantique. Lui peut servir de modèle. Mais son Second Faust a fait hurler des générations de critiques, en France; il n'a été admiré que par les surréalistes.

François de Sales gardait aussi une tendance baroque, au sein de son classicisme; mais on lui préfère des écrivains jansénistes. Le catholicisme savoyard a constamment conservé un contact avec les mystères de l'histoire ou de la nature, comme l'atteste l’œuvre de Joseph de Maistre; en France tout était imité à la doctrine clairement énoncée par Bossuet et ses adeptes: comment être surpris que le peuple se soit révolté? C'est des profondeurs obscures, incertaines, que monte ce qui devra se matérialiser plus tard. On ne doit pas lui verrouiller l'entrée par la recherche d'une clarté idéale dont la vie s'enfuit parce qu'elle n'est liée qu'au passé, à ce qui a déjà été établi, les traditions - et qui désormais est mort. Il faut savoir supporter de vivre avec l'inconnu.

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26/03/2015

Le latin à l'école

Rome.jpgLe gouvernement français a, dit-on, l'intention de supprimer l'option Latin dans les collèges. Beaucoup s'en émeuvent, et en principe comme j'aime le latin ils ont ma sympathie. Mais la vérité est que leurs arguments les plus visibles m'ont choqué et agacé, car ils défendent le latin dans ce qui m'a toujours paru le moins défendable: il aurait une portée civique parce que l'ancienne Rome serait à l'origine du régime politique français. Cette idée m'a toujours heurté, parce qu'en réalité elle conçoit l'enseignement comme invitant les jeunes générations à vouer une sorte de culte au système en cours, comme donnant à celui-ci une force de fétiche immortel.

En outre, au sein même du latin, cela renvoie à la partie la plus ennuyeuse de son enseignement: l'étude des institutions romaines. Je ne dis pas qu'on ne peut pas y trouver de l'intérêt, surtout lorsqu'on observe de quelle manière ces institutions ont été originellement mises en place: car l'Esprit présidait à leur fondation. Mais l'enseignement officiel se contente d'avoir sur ces institutions un regard technique, n'y scrutant pas spécialement l'âme profonde - n'y cherchant pas la figure de Jupiter. D'ailleurs l'histoire romaine elle-même est remplie d'indications d'évolutions institutionnelles qui ne sont au fond utiles que pour les anciens Romains: Tite-Live peut être passionnant lorsqu'il évoque des gestes symboliques, des actions grandioses, mais on peut comprendre que pour des adolescents, ses développements sur les procédures de gouvernement, 1024px-Maccari-Cicero.jpgle poids respectif des tribuns et de l'aristocratie, peuvent apparaître comme parfaitement abscons. Cela ne s'applique même pas correctement – bien qu'on prétende le contraire -, à la République française - et au moins la lecture attentive de Tite-Live permet à cet égard de constater un relatif mensonge. Car la République française prétend que la droite et la gauche, c'est comme le parti de la noblesse et celui de la plèbe, mais dans les faits la gauche française est aristocratique aussi, de telle sorte qu'à Paris on s'emploie plutôt à écarter du pouvoir la plèbe et à faire gouverner constamment une élite. Et la raison en est que la France n'est pas issue organiquement de l'ancienne Rome, qu'elle ne l'est que symboliquement, théoriquement, dans le discours. Son origine organique, réelle, est dans le royaume des Francs qui ont décidé de parler latin et de s'inscrire dans la lignée de la Rome chrétienne et de l'empereur Constantin. Or, à l'époquecharlemagne02.jpg carolingienne, ils ont créé une littérature latine passionnante, et tous les écoliers devraient étudier la Vie de Charlemagne d'Eginhard: un texte sublime, qui montre des Francs parfaitement fidèles à leurs coutumes propres mais désireux d'intégrer l'empire chrétien d'Occident. C'est imité de Suétone, mais c'est presque plus intéressant.

Les programmes de l'enseignement du latin sont donc assez mal faits. Les professeurs qui s'en sortent sont ceux qui les orientent vers la mythologie et la religion antique par l'étude de Virgile et Ovide ou des tragédies de Sénèque; car pour cela c'est immortel, grandiose, réellement universel. Mais les deux consuls de la république romaine n'ont rien à voir avec cet héritier de Constantin qu'est le Président de la République française - lui qui sans cesse réclame l'unité culturelle du territoire comme s'il en allait de la présence de son bon génie - au rayonnement bien sûr universel! Même Auguste ne se souciait pas de faire parler sa langue à tout le monde, il se contentait de demander aux peuples intégrés un tribut annuel, comme dans le Saint-Empire romain germanique. La France ne l'a pas réellement pris pour modèle; ceux qui l'ont fait ont produit beaucoup de discours, mais ils n'ont que peu changé le réel.

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22/03/2015

Degolio LVII: la transformation miraculeuse

Dans le dernier épisode de cette fantastique série, nous avons laissé le récit effectué par le Cyborg d'argent au Génie d'or et à ses amis alors qu'il raco390068.jpgntait qu'il avait accepté de signer sa transformation en homme-machine par le médecin éclairé par la science de Fantômas. Et voici qu'il continua par des mots tout aussi palpitants.

La femme dont j'ai parlé me félicita, disant que cette résolution était bien digne de moi et me ferait devenir ce que j’étais vraiment - manifestant mes mérites insignes, me faisant remplir les termes de ma destinée! Elle promettait de ne m’en aimer que davantage...

On m’emmena à l’hôpital, et je me plaçai sur la table de chirurgie, où on m’endormit. À mon réveil, j’étais tel que vous m’avez vu quand vous m’avez combattu - transformé en ce qu'on nomme un cyborg.

Je fus dès lors totalement attaché à Fantômas: il m'était impossible de me déplacer sans son ordre. J'étais en contact permanent avec lui: même quand il n'était pas physiquement présent, nous communiquions directement par la pensée. J'entendais souvent des voix, et il me fut dit qu'elles étaient celles du monde des hommes: je pouvais capter les ondes hertziennes, et les interpréter. Mais j'entendais aussi des murmures plus diffus, et Fantômas me révéla qu'ils étaient ceux d'êtres puissants et invisibles qui habitaient l'air et contrôlaient les âmes au-dessous de la conscience: je vivais dancingdemons.jpgdésormais à demi dans leur sphère. Ainsi devais-je apprendre à devenir l'un d'eux! Cela me fut néanmoins annoncé avec un rire; je me demandai si l'on se moquait.

Je découvris peu à peu que mes yeux refaits pouvaient, de ces êtres aériens, distinguer les contours - sous forme de flux électromagnétiques perçus et interprétés de façon appropriée par la science de mon maître. Je participais d'un monde supérieur, rempli d'êtres divins! Du moins fut-ce là ma pensée.

Pour ce qui est de la femme que j'aimais, elle ne reparut plus. Comme, m'en étonnant, je questionnai mon maître, il me dit qu’elle était partie pour ses affaires, et qu'elle reviendrait bientôt; mais je sus plus tard qu’elle l’aidait à séduire d'autres hommes dans le but de leur faire accepter les marchés proposés par Fantômas, qu'elle était sa créature, et qu'elle ne faisait rien qu'il ne lui eût dit de faire, de telle sorte que si je la revoyais, elle ne serait plus pour moi la même, puisque j'avais signé le contrat pour lequel elle avait feint de m'aimer; et il en fut ainsi, ainsi que je vous le montrerai le moment venu.

Cependant, j'avais l'impression de vivre dans un rêve, ou un cauchemar: ma conscience était embrouillée, Palpatine_disturbance.jpget je n'avais pas la force de mouvoir de claires pensées. J’étais désormais comme passif, même quand j'agissais, car je ne le faisais que mû par la volonté de Fantômas, qui me parlait à l'intérieur de moi. J'accomplissais comme un simple pantin ce qu’il ordonnait, sans pouvoir me révolter, mes membres ne m’obéissant plus, mon âme ne m'appartenant plus. Je n'avais que les pensées qu'on voulait que j'eusse.

J’avais pourtant accepté de signer en m’imaginant que, je pourrais, si je le souhaitais, échapper à mon maître, que je serais libre avec une puissance nouvelle; mais je sentais toujours en moi cet être qui dirigeait mes membres - et le chœur des voix maudites de l'air vide qui me chuchotait ce que je devais faire, dire, croire.

Mais la suite de ce récit ne pourra être donnée qu'une autre fois.

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20/03/2015

Birdman

Birdman-Poster.pngJ'ai vu le film Birdman, d'Alejandro González Iñárritu, car j'aime que le fantastique soit relié aux profondeurs de l'âme. D'un autre côté je n'aime pas qu'il y reste. La science-fiction matérialise les fantasmes - et leur donne, par conséquent, une objectivité que je trouve appréciable. Il y a quelques années, je participai à un débat sur la science-fiction, publiquement méprisée par un critique du Figaro appelé Angelo Rinaldi: j'écrivis un article défendant la tendance à matérialiser, à objectiver les fantasmes, que lui voulait limiter à l'étude du cerveau. André Breton avait dit aussi que la vraie poésie consistait à objectiver le subjectif.

Naturellement, j'admets que la science-fiction le fait mal. Elle est vraiment de la poésie en ce qu'elle pénètre en toute conscience dans l'intériorité humaine et en tire un univers cohérent; mais généralement elle fait perdre, par sa prétention à la conjecture rationnelle, son mystère au monde de l'âme, de telle sorte que techniquement il s'agit de poésie - mais que l'essence s'en est perdue.

J'aborde cette question parce qu'Alejandro González Iñárritu a proclamé publiquement, un peu comme Angelo Rinaldi, son mépris pour les super-héros. Et je comprends ce mépris, dans la mesure où les super-pouvoirs sont assimilés à de la technique futuriste, ce qui les rend finalement anecdotiques, leur large_phantom_of_the_paradise_05_blu-ray_.jpgôte leur résonance intérieure.

Le réalisateur de Birdman choisit donc d'adopter une idée plus intelligente: le super-héros est une sorte de double fantasmé de soi-même, un sur-moi. Et c'est là, tout de même, qu'un semblant de poésie survient, dans son film, puisque réellement, visuellement, l'homme-oiseau apparaît, parlant à l'oreille du héros - tel un démon, ou un ange. L'être occulte ressemble à la fois à Batman et au Phantom of the Paradise – et la référence à ce dernier est explicite, à travers des affiches du décor.

Néanmoins qu'il ne s'agisse que de fantasmes qu'expliquent les théories de la psychologie est trop clairement manifesté: le mystère est détruit, contrairement par exemple à ce qui se passe dans Lost Highway, de David Lynch, où un homme-mystère existant objectivement souffle au héros ce qu'il doit faire. Il pourrait n'être qu'un rêve, ou un cauchemar: on n'en sait rien; dans Birdman, on le sait, Birdman.jpegc'est explicitement révélé par des images objectives se superposant aux visions subjectives du héros. Le spectateur ordinaire n'est pas dérouté: on demeure dans les limites de la science officielle. Mais c'est excessivement intellectuel. Et réaliste. Le mystère est démonté en même temps qu'il est cristallisé: il renvoie à des problèmes personnels. Ceux qui devraient être présents dans les films de super-héros, et qu'on trouvait dans le premier Batman de Tim Burton: l'homme chauve-souris y était un double réel, né de tourments intérieurs. Le meilleur film du genre à ce jour. Mais Birdman reste frais parce qu'il va plus loin dans le psychisme: si son super-héros avait réellement agi dans un monde parallèle, n'avait pas été une simple illusion, il eût été le premier film de super-héros à mystère.

Il reste difficile de concilier la foi naïve en l'homme du futur et l'intellectualisme psychologique...

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18/03/2015

Manuel Valls contre Michel Onfray

Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.

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14/03/2015

Égalité des sexes et rationalisme (André Breton)

Moreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpgOn se souvient de l’agitation, l'an passé, autour de la théorie des genres et de l’indifférenciation sexuelle. Elle peut traduire, sans doute, un conservatisme, mais, au-delà, elle traduit une inquiétude face à une vision abstraite de l’être humain qui en fait essentiellement un mécanisme doué de raison. Or, réduire la femme à cela apparaît comme particulièrement choquant. N'a-t-elle pas été une muse – une divinité sur terre – pour tant de poètes, de peintres, de sculpteurs, de héros?

André Breton n’a eu de cesse, en son temps, de dénoncer le rationalisme, le regardant comme foncièrement masculin, et comme, par conséquent, propre à organiser et à justifier les inégalités en faveur des hommes. Et même quand il s'agit de corriger celles-ci, on s'emploie à nier le pôle féminin de l'univers, et à faire de la femme non pas seulement l'égale de l'homme, mais son exact semblable. Le piège d'une telle démarche étant que le pôle masculin de l'univers continuant d'être regardé comme le seul valable, la femme n'est reconnue comme l'égale de l'homme qu'autant qu'elle l'imite parfaitement, s'arrachant à ce qu'on ne suppose dû qu'à une éducation réductrice, alors qu'en elle résonne en réalité le pôle cosmique féminin qui est la moitié de l'univers, comme disait Marivaux. L'égalité ainsi n'est pas dans l'assujettissement de la femme au rationalisme que lui permet l'accès libre aux études universitaires, mais dans la reconnaissance, d'emblée, de ses qualités propres, de sa tendance spontanée à l'intuition, à l'intériorisation, à l'émotion – et au refus de considérer que le rationalisme est la philosophie obligatoire de toute l'humanité. Ainsi, justement parce qu'elle doit être ouverte à tous et n'avoir aucune forme de restriction dogmatique, André Breton s'indignait de ce que l'Université n'accordât aucune place à la théosophie – celles de Louis-Claude de Saint-Martin et d'Éliphas Lévi, notamment.

La femme est libre d'emblée, sans condition – sans nécessité d'adhérer au rationalisme spontané de l'homme.

À vrai dire, cela peut être rapproché des protestations de certains musulmans qui disent que le socialisme les accepte du moment qu'ils ont commencé par renoncer à leur qualité de musulmans, c'est 17.jpgà dire qu'ils ont adopté le rationalisme inhérent au socialisme, et ont rejeté leur penchant pour la foi, le sentiment en faveur du monde divin. Car comme les musulmans en France appartiennent volontiers au peuple, les socialistes étaient censés les représenter, mais cet écueil s'est trouvé fréquemment sur le chemin.

Voici, quoi qu'il en soit - et pour en revenir au problème de la femme -, une citation précise d'André Breton: le temps serait venu de faire valoir les idées de la femme aux dépens de celles de l'homme, dont la faillite se consomme assez tumultueusement aujourd'hui. C'est aux artistes en particulier, qu'il appartient, ne serait-ce qu'en protestation contre ce scandaleux état de choses, de faire prédominer au maximum tout ce qui ressortit au système féminin du monde par opposition au système masculin, de faire fond exclusivement sur les qualités de la femme, d'exalter, mieux même de s'approprier jusqu'à le faire jalousement sien, tout ce qui la distingue de l'homme sous le rapport des modes d'appréciation et de volition... Que l'art donne résolument le pas au prétendu « irrationnel » féminin, qu'il tienne farouchement pour ennemi tout ce qui, ayant l'outrecuidance de se donner pour sûr, pour solide, porte en réalité la marque de cette intransigeance masculine, qui, sur le plan des relations humaines à l'échelle internationale, montre assez, aujourd'hui, de quoi elle est capable (Arcane 17, 1944). La femme tend les bras, réunit, disait Breton: l'homme divise en voulant s'imposer.

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12/03/2015

Printemps de la poésie des Poètes de la Cité

1780915_10201893562636331_1867331527_n.jpgDimanche 22 mars, à 15 h, à l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin, Genève), les Poètes de la Cité auront le plaisir de vous présenter leur printemps de la poésie. Un récital aura lieu, avec des poèmes dits par Camille Holweger (en photo ci-contre, saisie lors du récital de l'an passé) et Sami Khadraoui, et il comportera des intermèdes musicaux de Camille Holweger (qui joue de la harpe, comme on peut voir). Ce sera à partir de 16 h. Car à 15 h 15, il y aura le discours de présentation du président, et je dois annoncer que c'est moi: je suis président de cette société depuis le début de cette année.

À 15 h 30, une classe de dixième année du Cycle d'Orientation du Foron viendra présenter un petit spectacle poétique; ils seront animés par notre chère membre Catherine Tuil-Cohen, également professeur de français.

Les poètes représentés par leurs vers dans le récital sont, dans l'ordre prévu: l'excellente Émilie Bilman aux métaphores fabuleuses, le grandiose Albert Anor aux images enflammées, la gracieuse Nitza Schall aux vers pleins d'harmonie, le rigoureux Denis Pierre Meyer à l'ingéniosité sans pareille, la fougueuse Catherine Tuil-Cohen aux paroles de feu, la mystérieuse Dominique Vallée aux accords profonds, la glorieuse Marlo aux figures saisissantes, la mélodieuse Linda Stroun aux évocations de rêve, l'énigmatique Kyo Wha-Chong aux mots suggestifs, la puissante Catherine Gaillard-Sarron aux rimes bo10614321_10202793879103680_381203325811982727_n.jpgndissantes, le maître-ès-arts Loris Vincent aux strophes séculaires, le concis Roger Chanez aux paysages cristallins, l'agile Bluette aux vers oniriques, l'ample Jean-Martin Tchapchet aux souvenirs cosmiques, l'ardente Maïté Aragonés Lumeras aux engagements foudroyants, l'étonnant Rémi Mogenet aux sonnets pleins de pompe, la secrète Ibolya Kurtz aux détours infinis, le spirituel Galliano Perut aux nobles pensées, l'ésotérique Yann Chérelle aux voyages hallucinés, la lyrique Valeria Barouch aux enchaînements poignants, le prodigieux David Frenkel au style finement ciselé, et la tonnante Danielle Risse aux versets abondants.

À 17 h, tréteaux libres: tous ceux qui le veulent pourront réciter leurs œuvres.

Ensuite, la verrée.

Une vente de livres aura lieu au profit de l'Hôpital pour Enfants de Genève: les œuvres des poètes, offertes par eux. Au profit des Poètes de la Cité sera mis en vente leur recueil collectif Ensemble, paru l'an passé, avec des poèmes de ses membres: une sorte de must qu'il faut absolument avoir dans sa bibliothèque...

À ce dimanche 22, donc!

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10/03/2015

Mort de Louis Terreaux

1louis terreaux.jpgL'universitaire savoyard Louis Terreaux, né en 1921 à Chambéry, est mort la semaine dernière, et je l'avais un peu connu; c'était un homme fin et sympathique, drôle, et qui a beaucoup fait pour la littérature savoyarde. En particulier, il s'occupa constamment de réhabiliter Jean-Pierre Veyrat, montrant que ses options politiques et religieuses lui avaient nui, puisqu'il avait épousé la cause du catholicisme et du roi de Sardaigne: quelle place lui restait-il dans une France républicaine et centralisée? Il s'occupa aussi d'Amélie Gex, dont il réédita les Contes en vers.

Quand il a su que je m'intéressais aux vieux écrivains savoyards, il m'a aidé à trouver des renseignements sur eux: en particulier il m'a livré des connaissances sur François Arnollet, et m'a fait découvrir Marguerite Chevron. Mais il n'était pas tellement féru de romantisme. Je dois dire que ses vues défavorables sur Jacques Replat ont été pour moi cruelles, car si je me suis intéressé aux auteurs savoyards romantiques, c'est essentiellement après avoir découvert cet auteur que j'adore, que Veyrat même louait, que Joseph Dessaix appelait le plus spirituel de nos écrivains. Louis Terreaux n'avait lu que ses poèmes, qui étaient moyens, et dans son livre sur la littérature savoyarde, il a finalement, sous mon insistance, écrit qu'il avait été l'auteur de bons romans. Il n'a néanmoins pas évoqué ses récits de promenades pleins d'imagination, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy et Bois et vallons: or, on ne peut pas faire plus romantique, dans l'alliage de fantaisie, de rêverie, d'ésotérisme, de bonhomie.

Louis Terreaux voulait me faire entrer à l'Académie de Savoie, dont il était président, et, dans ce dessein, me faire faire une conférence, mais je lui proposais, comme sujet, Jacques Replat, et il n'en 800px-Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGvoulait pas. Finalement nous sommes tombés d'accord sur Victor Bérard, un helléniste plein de positivisme et de scientisme, dans la pure tradition universitaire républicaine, sur lequel j'avais, sur proposition de Paul Guichonnet, commis un petit livre. Je me suis exécuté, et la conférence a beaucoup plu, car le public était composé de professeurs retraités, et ils comprenaient bien la problématique. Certes, ils rejetaient le rationalisme excessif de Bérard, qui avait tiré Homère vers le réalisme ou du moins le classicisme de Racine; mais cela demeurait dans la critique théorique: il n'auraient sans doute pas voulu pour autant de l'imagination florissante et flamboyante, digne du romantisme allemand, de Jacques Replat! Le seul qui ait le droit d'avoir été mythologique, somme toute, c'est Homère; tous ceux qui s'y sont essayés après lui ont eu tort.

Je défendais la tendance proprement mythologique du romantisme savoyard également pour Maurice Dantand ou François Arnollet, mais Louis Terreaux restait prudemment dans une perception plus classique de la littérature. Même quand Veyrat, que pourtant il affectionnait, s'adonnait à l'épopée fabuleuse - dans sa Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe -, il avouait ne pas pouvoir le suivre, ou simplement le comprendre - alors que pour moi, c'est surtout là qu'il était grand, rejoignait Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud peut-être.

Mais par son humour et sa finesse, l'académicien savoyard montrait ce que la formation littéraire en général crée, apporte. D'ailleurs, il saisissait d'emblée l'esprit de satire, regardant Auguste de Juge comme devant être seul sauvé de l'oubli, parmi les Savoyards du dix-neuvième siècle: or il était plutôt néoclassique, s'adonnant à la moquerie en vers contre les Chambériens.

Cela dit, Louis Terreaux restera dans nos cœurs, et la Savoie lui demeurera reconnaissante de ses bonnes actions.

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08/03/2015

Degolio LVI: le pacte de Fantômas

4.jpgDans le dernier épisode de cette effroyable série, nous avons laissé le Cyborg d'argent alors qu'il racontait au Génie d'or et à ses amis comment il en était venu à subir sa métamorphose en homme-machine – et il en était au moment où, sorti d'un hôpital où il avait été soigné d'une blessure par balle, il était entré, à la demande de son médecin, dans une pièce étrange où se tenaient déjà des sortes de candidats à une initiation - autres âmes perdues, êtres déclassés, en marge de la société. Il poursuivit.

Les autres étaient assis autour d'une table en chêne vernis, et fumaient. Lorsqu'ils me virent, ils m'accueillirent comme un des leurs: on leur avait parlé de moi. Et nous entreprîmes de discuter sous la direction du médecin qui nous avait tous amenés.

Or nous sentîmes bientôt, au milieu de nous, une présence; et comme notre guide connaissait les arts médiumniques, il assura qu'il s'agissait de Fantômas – qui, à distance, se projetait parmi nous. Et au bout d'une heure, nous vîmes distinctement sa forme, dans la fumée du tabac. Il parut articuler quelques mots, mais sa voix était étouffée et comme lointaine, et nous ne le comprîmes pas. Notre maître 11002585_753714684724547_6261368078094075629_n.jpgdut expliquer ses paroles: il nous encourageait, disait-il, à exécuter ses desseins, et à nous engager pour former une nouvelle armée de surhommes - augmentés par la machine! Par ce moyen, ajoutait-il, l'humanité serait délivrée - et elle nous en garderait une éternelle reconnaissance, pionniers que nous étions!

Lorsque la forme eut disparu, nous rentrâmes chez nous. Puis nous nous revîmes, au même endroit, et des scènes semblables eurent lieu.

Peu à peu, je me laissai gagner; mais j'hésitais encore: tout cela me paraissait inquiétant, bizarre; cela pouvait être une sorte de cauchemar, de mensonge. Fantômas, quand il nous apparaissait, avait quelque chose de beau, de séduisant- mais aussi de repoussant. Son rire en particulier était déplaisant, et quand nous y répondions, c'était comme malgré nous.

Néanmoins, trois de mes camarades acceptèrent avant moi de signer; et nous étions cinq. Le médecin paraissait s'impatienter. J'hésitais trop; il commença à me faire des reproches, à me parler de la chance que je laissais filer!

Un soir, dans un café où je m’étais attardé, je rencontrai une femme belle et grande, qui vint à moi, et me sourit. Nous nous liâmes, et je tombai amoureux. Apparemment elle m’aimait, elle aussi, et on eût dit qu'elle me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même, comme si elle m'avait rencontré dans mon propre futur! Rien dans ma destinée ne semblait lui être inconnu. Je m'interrogeais: d’où cela venait-il?

Alors elle me révéla qu’elle était une disciple de Fantômas, et qu’elle m’avait vu à distance grâce à des boules de cristal magiques - dont l'art, encore inconnu aux mortels, avait été enseigné à Fantômas par des Puissanc005d0d3197736d745e1329423c58c0ee.jpges stellaires. Or, elles dévoilaient les choses de l'avenir! Elles entraient dans le fond des âmes! Le passé obscur par elles lui apparaissait! Ainsi m’avait-elle trouvé plein de charme: ainsi était-elle tombée amoureuse de ma riche personnalité. Elle l'avoua sans rien me cacher: s'en étant aperçu, Fantômas l’avait encouragée à me rencontrer - et elle lui avait obéi.

Elle me ramena dans la loge secrète tapissée de rouge où j'avais vu si souvent susciter l'esprit de l'immortel, et cette fois il y vint en personne: il se matérialisa complètement. Or, cette fois, après lui avoir parlé seul à seul, j’acceptai de signer l’accord de faire de moi un homme-machine! De passer ce pacte avec le diable d'un nouveau genre! Et il en fut ainsi: le médecin accourut, et j'apposai ma signature au bas d'un document l'autorisant à exercer sur moi diverses expériences.

Je sus à ce moment que ce médecin était comme un suppôt de Fantômas, comme une coque vide, qu'il accueillait son esprit, et qu'à plus d'un égard les deux se confondaient. Cela me fut révélé comme par un éclair.

Mais il est temps de laisser pour cette fois ce récit.

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04/03/2015

Culture écrite, culture orale

feb2.jpgLa tradition juive, dit-on, a distingué la tradition écrite – les textes sacrés, canoniques – et la tradition orale, rapportée en partie dans le Talmud, ou bien le Zohar, dont l'extension est infinie, et permet à la lettre de rester vivante, de guider vers l'esprit qu'elle contient.

ais à notre époque, tout s'écrit ou peut s'écrire, et la culture orale n'est plus prise tellement au sérieux, parce qu'au fond on ne s'occupe pas de la vie que la culture peut contenir ou pas. En réalité, pour la plupart des gens, la culture est comme les machines, quelque chose d'absolument mort mais qu'on ne peut pas distinguer foncièrement du vivant - puisque le vivant lui-même est traité comme s'il était quelque chose de mort. On n'évoque que les éléments chimiques, ou matériels, au point qu'on pourrait en arriver à dire, si un instinct ne retenait pas - si un effroi ne l'empêchait pas -, qu'un cadavre est aussi vivant qu'un homme vivant, puisqu'ils sont tous les deux un corps. Certains du reste contournent l'effroi en prétendant que le cadavre est simplement un corps vivant qui a perdu un élément chimique quelconque et est en train de devenir autre chose, qui est, somme toute, tout aussi vivant. Les beaux raisonnements ne manquent pas, voire les fantasmes, quand il s'agit de donner raison à une conception matérialiste qui réduit le vivant à un mécanisme; la méthode scientifique peut être brandie – bien que nulle part dans le monde personne n'a pu faire l'expérience d'une machine s'animant d'elle-même. Cela n'empêchera pas de prétendre que les astres sont de grosses machines – ou les animaux de petites.

Mais un son n'est vivant que s'il est prononcé par une vraie bouche. Rendu par des lettres de l'alphabet, il est mort, et il s'ensuit qu'un écrit est plus mort, moins vivant qu'une parole prononcée.

Naturellement, à cela, il faut opposer deux arguments: d'une part, on peut rendre vivante une parole écrite en se la prononçant avec des sons mentaux vigoureux, ou en la lisant à haute voix - comme le font les acteurs. D'autre part, on voit des orateurs, ou des acteurs, s'animer artificiellement, et être en réalité incapables de mettre de la vie dans leurs discours.

Mais il reste que les traditions orales doivent être infiniment respectées, parce qu'elles contiennent une sagesse spontanée, qui vient de la vie même - de l'âme. La pensée qui en émane porte avec elle les flux qui donnent forme au monde. D'un autre côté, l'écrit permet la précision de la pensée: il n'a pas le côté fluctuant et incertain de ce qui vit; car là tout est visqueux, gluant, humide, mou, informe. Dans le mort, au contraire, tout est pur, net, rigoureux, mathématique, métallique - minéral. Les progrès énormes de l'intellect humain, depuis quelques siècles, sont indéniablement liés à la prédominance de l'écrit: le protestantisme, en privilégiant l'écrit imprimé sur l'interprétation orale, a joué un rôle considérable dans cette évolution. L'alphabet romain, profondément abstrait, a renchéri dans cette direction.

Rien n'est à rejeter; il faut au contraire chercher à vivifier constamment l'écrit par l'oral, l'idée par griot.jpgl'image, d'un côté; à approfondir intellectuellement l'oral grâce à l'écrit, de l'autre. Alors on aura un langage à la fois vivant et intellectuel – et c'est dans cette alliance qu'en réalité l'esprit se saisit. À l'écrit, c'est le rôle en particulier de la poésie – si on l'entend au sens vrai du terme. Et à l'oral, de la confrontation avec la littérature.

Beaucoup de grands poètes ont enrichi leurs œuvres de traditions orales africaines: les griots sont pleins de vie. Mais l'épopée, si elle a paru perdre à l'intellectualisation des images, en trouvera une profondeur inconnue, lorsqu'elle aura réussi à pénétrer de vie la pensée abstraite – et s'imposera à nouveau. Lorsque les griots auront fait glisser dans l'écrit leurs inventions, l'on assistera à une forme de renaissance, en littérature.

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02/03/2015

La division du travail et l’enseignement

La productivité dans l'économie s'est beaucoup accrue quand on a divisé les tâches, spécialisant toujours davantage les hommes. Or il est indéniable que l'éducation a subi cette évolution: si autrefois jusqu'à l'âge dsuma04_geoffroyf.jpge quinze ans l'élève avait un instituteur qui lui enseignait toutes les matières, et si aujourd'hui il a autant de professeurs que de matières, c'est parce qu'on a pensé que cela améliorerait la productivité et instaurerait des compétences plus grandes.

Il y a quelques années - je crois sous l'impulsion de Philippe Meirieu -, on a voulu remédier aux effets pernicieux de cette politique: l'élève se trouvait face à un savoir morcelé, qui ne faisait plus sens, et qu'il abordait comme une suite d'objets isolés, et morts. On n'a évidemment pas remis en cause l'orientation nouvelle, mais on a tâché de faire mieux travailler les enseignants entre eux - ce qui n'a pas débouché sur grand-chose. La culture est bien au morcellement. On oppose la philosophie à la théologie; la morale à la science; le sentiment à la raison; et ainsi de suite. Les professeurs auront beau être soudés entre eux de force par leur hiérarchie, le résultat ne sera pas tant l'unité du savoir, pour l'élève, que la paralysie des initiatives, pour les enseignants, chacun voyant ce qu'il conçoit inéluctablement soumis à la censure des autres. Et si des initiatives demeurent, ce sont les moins originales, les plus fidèles à la tradition - ou à ce qui se fait ailleurs, notamment à Paris - comme disait Stendhal au sujet des villes, qui s'imitaient les unes les autres par trop grande peur de se différencier: de paraître vouloir rompre avec la Nation.

C'est cela que peut-être n'a pas compris Philippe Meirieu, ou alors ceux qui sont à l'origine de ces orientations: ils croyaient aux idées géniales qu'on avait en commun, crédules comme ils étaient vis à vis des grands discours sociaux Marx_color2.jpghérités de Karl Marx, et nourris par le patriotisme républicain à la française - lui-même fondé sur l'unité réclamée par Louis XIV autour de sa personne. Cela conduit au classicisme, et l'éducation n'est dynamique que si elle est romantique, c'est à dire fondée le génie individuel des professeurs.

Il est surtout important que l'élève sente qu'il a en face de lui une personne à part entière, non un groupe abstrait, ou un État qui le serait encore plus; c'est cette personne qui représentera l'unité de son enseignement. Elle l'incarnera. En elle le monde tel que le présente la connaissance constituera un tout cohérent. C'est aussi par rejet de l'individu libre, qui assume pleinement ses actes, qu'on a effectué une division du travail: la productivité en a été souvent le prétexte, l'occasion.

C'est partant de ces considérations que Rudolf Steiner, dans sa pédagogie, a conçu qu'une classe resterait durant des années avec un seul et même professeur, enseignant toutes les disciplines. Et on comprend que l'on ait pensé devoir aller partiellement dans ce sens, en invitant les enseignants à tisser des liens entre eux; mais cela n'a forcément qu'un effet limité. Dans les faits, les différences restent considérables, chacun ayant, même sous l'influence unitaire d'un seul guide éclairé, ses propres conceptions, habitudes – ou succès auprès des élèves.

Cela n'empêche naturellement pas de faire des efforts; une personnalité globale peut se dégager d'un 969372.jpgétablissement - et il faut, assurément, que chaque professeur se mette en harmonie avec cette personnalité globale. Mais est-ce par un travail d'équipe figé et contraignant? C'est aussi et surtout par la méditation individuelle: là encore, paradoxalement, tout s'appuie sur l'individu. C'est chaque professeur qui pourra entrer ou non en relation avec l'esprit de l'ensemble – lequel n'est pas fabriqué brique par brique par un travail à ras du sol, parce qu'il est au fond déjà présent dans l'inconscient collectif: le travail en commun ne pourra que le faire apparaître – non le créer. Le peu de résultats des pédagogies nouvelles est essentiellement venu d'une foi excessive dans le groupe, ou la nation, d'une foi insuffisante en la personne, l'individu.

11:16 Publié dans Education, France, Société | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook