08/05/2015

L’État magique

url.jpg22.jpgRudolf Steiner a déclaré, un jour, que l’État unitaire et centralisé était regardé à peu près comme un dieu. Même par ceux qui pensent ne pas croire en Dieu, à vrai dire. On le considère comme ayant un pouvoir de création, comme participant de la puissance du Créateur; et quand l'existence d'un créateur originel est niée, l'État apparaît comme la seule figure légitime de l'être suprême, la seule à même de créer: il est regardé comme pouvant imposer à la nature une justice sociale.

L'espoir se porte en lui, lorsqu'il s'agit de rêver du paradis terrestre. Une puissance magique lui est attribuée. Les super-héros sont ses fonctionnaires. Ses mages aussi.

Lorsque Joseph de Maistre dénonçait la profusion des constitutions qui suivirent 1789, il affirmait qu'en réalité l'homme de lui-même ne créait rien. Cependant, il avait du pape une vision plus démiurgique: il lui attribuait bien le pouvoir de porter la lumière dans le monde et d'y créer un état idéal. Les républicains, souvent, attribuent le même à l’État laïque. L'esprit concentré de la nation focalise en quelque sorte les volontés vers la capitale, qui les recueille; on les place dans une vasque, et on en tire un pouvoir illimité.

On a pu dire que la science-fiction, en France, avait des préoccupations plus sociales que techniques. Si, en Amérique, on espère que les machines sauveront l'humanité, en France, en Europe, on estime au fond que la technologie est d'abord un outil d’État, et que c'est l’État qui doit investir dans la recherche. Car le but, comme l'a écrit un jour Vincent Peillon, est de créer la société idéale, parfaitement égalitaire. Les machines mêmes sont au service de cette ambition.

N'est-il pas symptomatique que le dernier roman d'anticipation français à avoir fait parler de lui soit celui où Michel Houellebecq propose une sorte d'utopie sociale? Peu importe qu'elle soit teintée d'islamisme: elle émane bien de l’État.

Rousseau affirmait que les religions s'adressant à l'individu – le christianisme, le bouddhisme – étaient dangereuses pour la république, parce qu'elles ne faisaient pas voir le salut dans l’État. Il donnait raison aux anciens Romains d'avoir persécuté les chrétiens!

Certains intellectuels prétendent qu'il existe en France une sorte de vide métaphysique: l’État dont on rêve ne se confond pas avec celui qui est. La chute du communisme a entamé la croyance en url.jpg23.jpgl’État-Dieu. On peut parler de désorientation. Mais dans les âmes vit objectivement l'esprit du monde. Et si ce n'est pas le cas, l'esprit du peuple, ou de la nation, peut-il s'y trouver? Car il n'en est qu'une subdivision. C'est de l'esprit du monde que découle l'esprit d'un peuple, et pour retrouver l'esprit d'une communauté il faut déjà renouer avec l'esprit du monde. La mondialisation y invite, comme Teilhard de Chardin, en son temps, l'a vu.

Et il faut le dire: le paradis sur terre n'existe pas, et il n'existera pas. Car Teilhard de Chardin l'a dit, aussi, une fois que l'humanité aura trouvé son esprit commun, il lui faudra s'unir avec l'esprit de l'univers tout entier, avant d'entrer dans une sorte de paradis. Ce sera hors de la Terre, comme eût dit Victor Hugo. Aucun État n'est à la mesure d'une telle perspective. Si on nie qu'elle soit sensée, peut-être est-ce par attachement excessif à ce qu'on a sous la main: on en espère des miracles plausibles. Ceux qui viennent des étoiles, étant incertains, sont déclarés invraisemblables – par manque de foi.

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