30/05/2015

Isaac Asimov et les super-héros

45.jpgLe premier roman du célèbre Isaac Asimov (1920-1992) avait pour titre Pebble in the Sky (1950); il évoquait, entre autres choses, un modeste tailleur de Chicago, appelé Joseph Schwartz, soudain transporté dans un futur au sein duquel l'humanité peuple toute la galaxie, et y a créé un empire. La Terre n'est plus qu'une planète excentrée et provinciale qui est la seule à croire qu'elle est à l'origine des êtres humains: les savants distingués de la capitale, Trantor, pour la plupart le nient, préférant imaginer que l'humanité est née en même temps sur plusieurs planètes.

Le livre est donc plein d'humour, mais un trait remarquable est que le héros, Schwartz, se voit soumis à des expériences, et qu'il en développe un pouvoir psychique étonnant, lui permettant de contrôler les corps à distance. Il en use afin d'étouffer un complot des Terriens contre le reste de l'humanité: ivres d'orgueil, ceux-ci veulent se venger du mépris où ils sont voués et redevenir les maîtres de l'univers en infectant la galaxie d'un virus auquel ils sont accoutumés, mais dont la force a été décuplée par la radioactivité permanente de leur planète: reste d'entreprises incontrôlées du passé. Joseph Schwartz comprend néanmoins que ce n'est pas une solution!

Il est donc devenu une sorte de super-héros, en mutant. Et il utilise ses super-pouvoirs pour le bien de tous. Le lien avec les personnages de Stan Lee est patent. Asimov était du reste, comme la plupart des auteurs de comics, un juif ashkénaze installé à Brooklyn. Le lien entre la surhumanité et le progrès matériel avait circulé dans le romantisme allemand, et entrait sans doute en résonance avec des thèmes fondamentaux du judaïsme: les rabbins décrivaient parfois le messie comme un homme providentiellement doué de pouvoirs exceptionnels, et mettant ceux-ci au service d'Israël, c'est à dire de l'humanité. Et puis les robots d'Asimov ont un lien indéniable avec le Golem.

À vrai dire, dans le livre, les pouvoirs psychiques de Joseph Schwartz sont justifiés d'une manière qui ne me convient guère: il prétend que les forces du cerveau dépassent les limites de la tête et entrent dans les corps d'autrui. Or, pour moi, le cerveau n'a pas de force propre, et je crois que c'est le sang 58.jpgqui possède la force que souvent on lui attribue. De fait, quand on chercher à scruter son action, on observe en réalité les mouvements du sang, lequel on postule être une sorte de carburant. Mais j'y crois peu. Et il aurait fallu, à mes yeux, faire dépasser à la volonté les limites du corps de Joseph Schwartz par le biais d'un nuage sanglant, si on peut dire: c'est ce qu'on trouve dans les histoires de vampires - curieusement. La conscience néanmoins ne peut alors pas se poursuivre telle qu'elle est à l'intérieur du crâne. Car si la pulsion initiale vient pour moi du sang, le cerveau est bien l'organe par lequel cela vient à la conscience. C'est pourquoi les histoires de possession telles le Horla font surgir, dans une sorte de flux psychique magnétique, des êtres dissimulés dans l'inconscient. Lesquels peuvent par exemple être assimilés au double. Et même si Joseph Schwartz est dans une sorte d'état de rêve, dans ce futur qui ne lui est pas propre, cela ne m'a pas paru suffisant pour rendre son pouvoir crédible. Mais dans ce mélange de pressentiment génial et d'idées simplistes, Asimov justement rejoint les comics.

Au reste, j'ai aimé son récit, il m'a saisi. Le sens moral de l'auteur est sa force. Même au sein d'un futur extraordinaire, il continue de l'exercer avec netteté. Si paradoxal, pour quelqu'un qui se disait avant tout scientifique, et agnostique!

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28/05/2015

Autonomie et créativité dans l'enseignement

Alain-Madelin_imagelarge.jpgL'homme politique libéral Alain Madelin, à propos de la réforme des collèges décidée par le gouvernement français, a dit, dans une interview (Le Point, 20 mai 2015): Nous savons depuis des lustres que la solution à la massification de l’enseignement et à l’hétérogénéité des élèves passe par l’introduction de la souplesse dans l’éducation afin de personnaliser au mieux les établissements et les enseignements. Il n’y a pas de plus grande inégalité que de traiter également ce qui est inégal. Il suffit de regarder les enseignements qui marchent le mieux à l'étranger. [...] Je ne crois pas à la réforme d’en haut où le ministre et son aréopage savent ce qui est bon pour tous les établissements et pour tous les élèves. Je ne crois qu’en une seule chose: l’enseignant, sa créativité et sa liberté pour lui permettre de produire une école meilleure, mais aussi plus juste. Je lui donne raison. Les professeurs sont d'abord des acteurs culturels: c'est de leur individualité que vient le dynamisme nécessaire à l'éducation de tous. Lorsqu'il est statique, l'enseignant n'entraîne pas dans son action les élèves, et le résultat est qu'il se contente de valider les niveaux que les élèves ont acquis indépendamment de lui - avec leur famille, leurs parents. Et c'est ainsi que les inégalités persistent et que l'école n'est plus pour les classes défavorisées une voie de réussite possible.

Philippe Meirieu a lui aussi défendu la volonté de donner de l'autonomie aux enseignants afin de créer en eux un dynamisme se communiquant à tous. Il a dit (Challenges, 19 mai 2015): C’est paradoxal maisRTEmagicC_philippe-meirieu.jpg.jpg il est souvent plus égalitaire de fixer des objectifs nationaux et de laisser à chaque établissement la liberté de les atteindre que d’imposer exactement le même modèle à tous. Les résultats des pays dans le monde le confirment.

L'uniformité qu'on fait passer pour l'égalité est un moyen de perpétuer la forme injuste de la société réelle, et même de la renforcer.

On fait semblant de croire que la France est un pays égalitaire; mais l'égalité des provinces entre elles est aussi un moyen, pour la capitale, de ne souffrir aucune concurrence! Dès qu'une région ou une banlieue excentrées menacent de la dépasser, les égalitaristes réclament qu'elles mettent un frein à leurs ardeurs, et que leurs individualités, si elles veulent briller, le fassent en entrant dans le circuit légal, passant par les écoles nationales, les concours d’État! Elles ne doivent briller qu'à Paris-centre.

Mais cela ruine le dynamisme culturel du pays, et la société en souffre: elle se fige. Le triste spectacle que donnent continuellement les élites intellectuelles de France vient bien de cette étroitesse du chemin qu'il faut forcément emprunter pour en faire partie: les misérables querelles des diplômés d’État sont diffusées comme s'il s'agissait d'éléments fondamentaux de l'avenir du monde. Pour renouer avec le beau temps des grands débats publics, il faut s'affranchir du carcan imposé par Paris, et développer l'autonomie dans les établissements scolaires; pour renouer avec la mobilité sociale, aussi. Le dynamisme économique lui-même en dépend, car l'investissement du capital est une manière de s'exprimer individuellement, sans crainte du regard sourcilleux de quelconques gardiens du temple - sans craindre que les entreprises soient étouffées dans l'œuf par l'excès de conformisme des gens importants. Alain Madelin et Philippe Meirieu ont raison.

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24/05/2015

Degolio LXII: la rédemption du Cyborg d'argent

sepik.jpgDans le dernier épisode de cette sidérante série, nous avons laissé nos héros alors que Captain Corsica demandait au Cyborg d'argent s'il lui était possible de révéler aux autres comment il s'était sorti des ténèbres intérieures dans lesquelles l'avait plongé l'effroyable Fantômas. Et voici ce qu'il répondit:

- Je puis le tenter, ô fils vaillant de l'éternel Cyrnos; car lorsque je me réveillai - après que, ayant été amené ici, je me fus évanoui sous l'action magique de Tilistal - je fus encore pris de terreur. Ce noble médecin et le roi ton père tentèrent de me parler, mais j'eus si peur, au son de leurs voix, que je sombrai à nouveau dans l'inconscience. Or, j'y fis comme des rêves. Je voyais des formes hideuses, dans un feu affreux; et, chose horrible à dire, d'elles venaient l'écho des paroles de Tilistal et Cyrnos: mais il résonnait en moi à la façon de cris d'animaux. Je me voyais déjà dévoré, ne sachant plus où j'étais. Je me pensais dans quelque jungle. Le désespoir s'empara de moi.

Dans ma nuit profonde, je vis un éclair doré; il venait de la couronne que portait un être beau. Il me ressemblait, mais embelli, idéalisé. Il tendit le bras vers moi, et j'eus peur; mais l'autre bras, il le tendit derrière lui, cherchant à me montrer quelque chose. Et je revis les formes terribles que j'avais vues en rêve. Mais l'être beau cligna des yeux, et, voici! la scène changea: elles étaient maintenant deux url.jpg48.jpghommes élégants et princiers. L'un était assis sur un trône, et l'autre était debout, mais plus bas que lui - comme au bas d'un escalier. Une intense lumière les ceignait, et je ne distinguais pas leurs visages. L'être beau cligna des yeux une nouvelle fois, et je me réveillai; or, devant moi se tenait, grand et majestueux, Cyrnos - et à côté de lui, comme vous vous en doutez, Tilistal. Et soudain je compris. Je sus quelle avait été ma folie. Depuis, je suis sorti des ténèbres, et puis distinguer mes véritables amis de mes véritables ennemis. Grâces en soient rendues aux puissants êtres du ciel!

- Comme cela est réjouissant à entendre, Cyborg d'argent! dit alors le Génie doré de Paris. Car nous doutions, Captain Corsica et moi, que tu pusses jamais guérir; le poids de tes crimes était si grand! Et finalement cela est arrivé assez vite.

- Je me réjouis que tu t'en réjouisses, ô Solcum, répondit le Cyborg d'argent. Car quant à toi, je le pressens, de dures épreuves t'attendent. Ce sera ton rôle, désormais, de combattre seul Fantômas, sa goule, son armée! Et quand j'y songe, je me souviens du temps que j'ai passé avec eux - et je te dis: fais attention! prends garde! Grande est leur force. Ne sont-ils pas soutenus par des seigneurs anciens de l'Abîme, de l'Orc? Et seul contre eux seras-tu, car je crois savoir que Captain Corsica ne pourra point te suivre dans la capitale de la France - où tu as ton château, ton repaire secret.

Il est temps néanmoins de laisser là ce récit, ô lecteurs. La prochaine fois, nous prendrons connaissance du mystère de la gemme blanche - celle qui contenait une âme céleste!

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22/05/2015

Le Golem et les super-héros

golem.jpgOn a beaucoup glosé sur le rapport entre le Golem et les super-héros: on a fait valoir que Superman avait été créé par des Juifs originaires du monde allemand, et on a pensé subtil de le regarder comme un Golem. Sauf que Superman n'est pas créé, dans sa propre histoire, par un sorcier, mais est originaire d'une autre planète: il est naturellement né d'une femme extraterrestre. Cela rappelle plutôt les anges, ou le messie. C'est la mythologie classique judéochrétienne adaptée à l'esprit scientiste du temps: rien de plus.

On peut bien sûr prétendre que les créateurs du personnage ont pensé en faire un gardien spécial pour leur communauté. Mais qui peut croire une chose pareille? Qui peut croire, d'une part, qu'ils n'en aient pas fait le protecteur de toutes les sortes d'Américains, voire d'hommes? Superman est bien cela, dans l'histoire dont il est le héros: il vit à Métropolis, ville cosmopolite. Et, d'autre part, qui peut croire que les créateurs du personnage aient pensé pouvoir le faire sortir des comics et le faire intervenir réellement, dans la vie des gens? Il n'est jamais resté qu'un personnage fictif. Or, le Golem était fait pour prendre vie. Il ressemble beaucoup plus aux robots que les savants essaient de créer.

Le rapport prétendu entre le Golem et les super-héros a été matérialisé par un Américain lorsqu'il a créé Shaloman. Au départ c'est une pierre, mais quand on dit à proximité: O vey voy, elle se transforme en homme musclé. Au moins le lien est clair.

Mais chez les grands créateurs de super-héros, cela n'a jamais été le cas. Stan Lee disait aimer profondément un personnage appelé le Sub-Mariner – Namor, prince d'Atlantis, seigneur des sept mers: allusion à la mythologie classique. En effet, disait-il, ce fils de Neptune était ambigu, car noble et bon en soi, il était également orgueilleux, et affrontait souvent les hommes de la surface, qu'il accusait de polluer son royaume. Il n'était donc pas un protecteur de la communauté humaine: pas du tout. Or, CAM02902-1.jpgdans une de ses aventures, on trouve un monstre qui semble bien avoir un rapport avec le Golem: car les savants d'Atlantis créent une bête hideuse, une sorte d'automate vivant, destiné à protéger leur cité, sans cependant qu'ils soient bien sûrs qu'elle leur obéira. Et naturellement Namor doit l'affronter, et la vainc. Or, cette bête ne s'appelle pas Golem, mais Béhémoth, du nom du monstre qu'on trouve dans la Bible, et que certains ont assimilé à l'hippopotame. Stan Lee le relie, lui, à la science-fiction et à Atlantis. Il se sentait plutôt redevable des mythologies classiques que du folklore juif, et on ne peut pas dire que chez lui le Golem soit plus important que les immortels de l'ancienne religion scandinave.

Les auteurs de super-héros faisaient des choix personnels, plus que communautaires. Ils émanaient essentiellement du romantisme allemand et leur trait remarquable est qu'ils œuvraient à une mythologie populaire, faute de mieux: leur culture les appelait à des formes d'art plus élevées, mais leur statut social les conduisait vers les comics.

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20/05/2015

La réforme de Najat Vallaud

njt.jpgLa ministre de l'Éducation française a suivi la tradition obligée: chaque gouvernement produit sa réforme de l'école; il a fallu qu'elle s'y mette. Consciente des vrais problèmes qui se posent, elle a déclaré que l'ennui des élèves était la cause principale du déclin de l'institution séculaire. Certains affirment que l'ennui des élèves vient de ce qu'on ne les fait pas assez travailler; mais il n'en est rien: Najat Vallaud-Belkacem a raison.

Beaucoup de solutions ont été données. Toutes ont été critiquées par les réactionnaires du Figaro et de Marianne. Pourtant, certaines paraissent bonnes. La plus grande autonomie des établissements et des professeurs pour fixer les emplois du temps et une part des programmes, est la meilleure de toutes. En histoire, on s'est plaint que certains pans de la Chronologie n'étaient plus obligatoires. Mais on a eu tort. Car l'ennui des élèves vient en particulier de ce que les enseignants suivent mécaniquement un programme trop détaillé. Le professeur est motivé par certaines époques, par certains pays, plus que par d'autres. Il ne peut communiquer sa passion que s'il est libre. Il n'est pas vrai qu'il existe des pans nécessaires de l'histoire. Ce qui compte, pour les élèves, n'est pas l'endoctrinement, l'image d'une France éternelle et glorieuse, allant pas à pas vers l'éternité qu'elle mérite: non; c'est, du passé, tirer un enseignement sur le monde.

Le passé est clos sur lui-même: les histoires y ont toujours un début, un milieu, une fin. L'histoire est un art, car elle n'apprend pas les faits obligatoires à savoir, mais ceux qui font sens, donnent une teinte morale aux événements; or, elle n'est perceptible que pour les lieux et les temps qui déclenchent un sentiment fort, une émotion. Seulement de cette façon l'ennui pourra disparaître.

Ce qui émane du sentiment de l'enseignant peut se communiquer à l'élève; or, le sentiment a cessé d'être collectif: il est devenu individuel; ce qui est collectif dans les programmes est donc porteur de vide, et ne peut toucher les jeunes.

Les tentatives de créer de l'interdisciplinarité ont été remises au goût du jour, également; j'en ai parlé, déjà. Une bonne mesure, en soi, car il n'y a qu'un seul monde, que les différentes disciplines ne font TeilhardP_1947.jpgque regarder sous différentes facettes. Le lien entre les sciences dites exactes et les sciences humaines notamment doit apparaître: car l'homme est autant une intériorité qu'une extériorité, mais le monde aussi; et Teilhard de Chardin sut faire vivre l'univers en montrant que les atomes eux-mêmes avaient une ébauche de psychisme. La Philosophie de la Nature élaborée dans l'Allemagne romantique est bien la seule voie qui puisse amener les élèves vers la science sans ennui; et elle donnait à l'univers une âme. Mais si les enseignants ne sortent pas d'eux-mêmes des conceptions restrictives et scientistes, les contraindre à l'interdisciplinarité ne servira à rien: ils exécuteront la chose sans enthousiasme, et l'ennui des élèves redoublera. La mesure n'est bonne qu'en théorie. D'ailleurs on peut douter que François Hollande lui-même soit un disciple de Teilhard de Chardin!

Enfin, le numérique ne sauve de l'ennui que brièvement, et illusoirement: passé l'émerveillement que suscite la nouveauté, le problème de fond se pose encore, même avec plus d'acuité.

Les idées de Najat Vallaud-Belkacem sont bonnes, mais les solutions qu'elle apporte sont d'une portée limitée. Seule l'autonomie plus grande dans l'élaboration des emplois du temps et des programmes apparaît comme un bienfait. Mais en réalité, cela suffit à donner plutôt tort aux détracteurs de la réforme.

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16/05/2015

Degolio LXI: le souvenir du Lestrygon

11045285_792040717558610_4366178139726690291_n.jpgDans le dernier épisode de cette impressionnante série, nous avons appris, par le récit du Cyborg d'argent au Génie doré de Paris et à ses amis, que Fantômas avait créé une abominable secte en Corse. Et alors que, frappé par le désespoir qu'exprimait le malheureux homme-machine, Cyrnos lui demandait de continuer à raconter les choses:

- Je le veux bien, répondit le Cyborg d'argent en pleurant. Et donc, j'ajouterai que les membres de sa secte, qui en recrutaient partout d'autres - et en particulier, évidemment, dans les villes environnantes -, étaient des fanatiques vivant en autarcie dans les montagnes et défiant les autorités légales. C'est à cette époque que, sur les indications de Fantômas, quelques-uns d'entre eux réveillèrent le Lestrygon: le sortirent de sa tombe, prison éternelle où il demeurait à demi vivant; et je sais que Captain Corsica eut maille à partir avec lui, et qu'après des déboires terribles il finit par le vaincre. Fantômas ne voulut pas s'en mêler, mais il était content de détourner l'attention par ce géant venu du fond des âges; pendant ce temps, lui pouvait agir librement, et tranquillement!

- Il est donc à l'origine de ce fléau! interrompit Captain Corsica.

- Oui, répondit le Cyborg d'argent. Et pendant que tu le combattais, mon ancien maître, en compagnie de celle que je croyais avoir aimée, la Grande Chasseresse, se sont rendus à Paris, nous laissant, mes compagnons et moi, dans l'obscurité de sa base corse. Il revenait quand il voulait diriger certaines opérations, et c'est ainsi qu'il fut trouvé dans l'Alta Rocca par le Génie d'or. Mais à Paris, où il est reparti, il fomente un immense complot, une énorme révolution – créant, dans les profondeurs cachées, une base plus vaste que celle de Corse, et remplie de machines plus puissantes, de robots fastueux, de cyborgs ultimes, de géants d'acier!

- Hélas, cela est venu déjà à ma connaissance, fit le Génie de Paris; je l'ai vu en vision: quand j'ai scruté son regard infâme, cela m'est apparu. Cependant j'avoue ne pas en connaître tous les détails.

- Ô écoute, mon ami! Il a une science dont on ne dira jamais assez l'incroyable étendue. Guidé par les 10991380_753948844701131_2717299074396185964_n.jpgpuissants esprits de l'Abîme avec lesquels il s'est allié, il puise au feu souterrain qu'il s'emploie à dominer depuis plus d'un millénaire - se liant à l'électricité et au magnétisme, qui déjà n'ont plus guère de secrets pour lui, mais aussi aux forces de l'atome, dont on entend depuis quelques années parler - et qui sont plus mystérieuses encore, plus obscures. De grandes œuvres en sortiront, et l'on croira assister à une nouvelle ère, on pensera changer d'époque - et beaucoup d'hommes seront séduits, et il sera difficile de les combattre. Pour moi du reste cela restera impossible, car je suis à présent comme mis à demeure sur cette noble île de Corse; c'est comme la peine que je subis, et que j'accepte: je mérite tellement davantage, comme châtiment! J’ai été fou; j'ai été un misérable. Mais Tilistal et Cyrnos m’ont ouvert les yeux, m’ont montré l’univers tel qu’il était - le réel dans sa plénitude.

Captain Corsica alors demanda: Mais comment est-ce arrivé? Car la dernière fois que nous t'avons vu, Solcum et moi, tu étais comme pris de panique; tu semblais avoir perdu toute ta raison. Un tel changement s'est opéré en toi qu'on peut bien l'appeler un miracle. Te serait-il possible de nous en livrer le fond caché?

Mais il faudra attendre quelque temps avant de connaître la réaction du Cyborg d'argent; la prochaine fois, nous découvrirons les étranges expériences intérieures que le Cyborg d'argent effectua durant sa convalescence.

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14/05/2015

Réédition de Jacques Replat: le roman du Comte Rouge

9782824004754.jpgLes Éditions des Régionalismes, chez lesquelles j'ai publié mon livre La Littérature du duché de Savoie, viennent de rééditer, sous ma direction, Le Sanglier de la forêt de Lonnes (1840), de Jacques Replat (1807-1866), l'un de mes écrivains préférés. Il était annécien, et chantait la Savoie médiévale, sa poésie, ses dames, ses chevaliers, ses enchantements.

Le Sanglier de la forêt de Lonnes est un roman qui évoque l'histoire du Comte Rouge, mort au château de Ripaille en 1391, et le duel judiciaire qui s'ensuivit entre Othon de Grandson et Gérard d'Estavayé, deux seigneurs vaudois. Le second accusait le premier d'avoir empoisonné Amédée VII.

J'ai assuré la préface, expliquant la spécificité du romantisme savoisien, essentiellement tourné vers les temps féodaux, et mêlant le merveilleux gaulois au merveilleux chrétien. Cette œuvre contient un peu de fantastique, aussi un peu d'amour, et des cérémonies grandioses, des mœurs étranges, des symboles obscurs. Jacques Replat a brodé sur des indications données par d'anciennes chroniques, y a placé du folklore, et s'est nourri des historiens savoyards et piémontais du temps, en particulier Léon Ménabréa et Cibrario. Son prologue se situe dans la cahédrale de Lausanne, où il dit avoir prié la Vierge Marie et avoir revu le passé en découvrant le tombeau d'Othon de Grandson.

Le récit baigne dans une atmosphère onirique, mêlée d'humour, créant l'image d'une Savoie mythologique, dominée par l'esprit chevaleresque.

Il me paraît tout à fait nécessaire de se le procurer; on pourrait dire que c'est un mélange du style de Hugo et de celui de Töpffer – qui, pour Replat, étaient deux modèles. Du premier il aimait l'imagination, du second le ton.

Un livre qui touche en particulier la Savoie et le Pays de Vaud, mais peut intéresser le monde entier! Je l'ai toujours trouvé plein de charme.

Jacques Replat
Le Sanglier de la forêt de Lonnes, esquisse du comté de Savoie à la fin du quatorzième siècle
Editions des Régionalismes
15,95 €

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12/05/2015

Réunification de l'Allemagne, chute de la France

1024px-SoziodemographieDeutschlandsNachDerWiedervereinigung.pngOn a pu remarquer que depuis la chute de l'empire soviétique, les intellectuels français étaient désorientés. Le paradis sur terre proposé par Karl Marx est apparu comme une illusion de plus - une croyance parmi d'autres. Mais au même moment eut lieu pour la France un événement dont on ne mesure pas la portée, parce qu'elle ne fut pas mondiale: la réunification de l'Allemagne. Car, en Europe, cela a fait passer la France au second rang. Elle ne pouvait plus apparaître comme un modèle d'unité nationale - compensant par son organisation rigoureuse son manque de dynamisme économique: avec un nombre de citoyens plus grand, l'Allemagne gagnait en moyenne plus d'argent. Cette supériorité numérique n'empêchait même pas une paix civile plus profonde - sur un territoire pourtant moins vaste. Le rêve républicain lui-même était entamé: le rêve français!

Dans un premier temps, on a annoncé que l'Allemagne ne s'en remettrait pas: que sa partie orientale allait lui coûter trop cher. Et puis, après un temps d'incertitude, le rebond s'est manifesté; la France a été humiliée.

Comment expliquer autrement le flot de populisme qui s'est emparé particulièrement de la patrie des droits de l'homme? On a beau jeu de montrer que cela se répand partout en Europe: c'est bien en France que c'est le plus le cas. Depuis que l'Allemagne est la reine de l'Europe, le populisme français s'est dressé vent debout contre l'Union européenne. Les collectivistes la disent trop libérale; les nationalistes la disent trop ouverte à l'immigration; tous ont des prétextes. D'ailleurs, les nationalistes, en reprenant à leur compte l'antienne sociale, antilibérale, satisfont ceux que l'Allemagne horripile et qui ne sont url.png61.pngpourtant pas prêts à croire de nouveau au rêve communiste. C'est le cas des classes dites populaires, qui n'ont plus l'Union soviétique pour servir de butée à leurs rêves; seules les couches vivant dans le souvenir, ce qui se trouve dans les livres, peuvent encore adhérer à Karl Marx. Et, même chez elles, il a généralement été remplacé par Robespierre.

L'Union européenne s'est faite, pourquoi le nier? dans l'idée, pour la France, d'en prendre la tête, et de disposer d'un petit empire; l'Allemagne, diminuée, l'a accepté. Les institutions correspondent à cette réalité caduque, à cet ancien équilibre des forces. On se trouve à présent dans une impasse. Mais comme les discours publics étaient tout autres - comme on mentait, au fond -, on ne sait à présent plus quoi dire. On est apparemment obligé de rester sur la même ligne, mais le ressort n'y est plus. La France préfère rester seule que suivre l'Allemagne, peut-être. Mais être seule, c'est être isolée, faible.

On en voit qui, tel Jean-Luc Mélenchon, rêvent d'une Europe purement latine, orientée vers ce qu'au dix-url.jpg60.jpgneuvième siècle on appelait la justice redistributrice - et qui, Stendhal le montra, émanait profondément du catholicisme. Jean-Luc Mélenchon rêve d'une Europe méditerranéenne dont Paris prendrait la tête. Mais quelle illusion, encore! Car Paris est une ville du nord, orientée vers l'Océan atlantique. Culturellement, elle est proche de Londres. Le mythe de la source latine éblouit le fondateur du Front de Gauche, qui du reste se prévaut de ses origines méridionales. Mais qu'il lise Stendhal, et il verra: car celui-ci avait vu que Paris était une ville du nord.

Même François Hollande prétend que dans dix ans, la France aura dépassé l'Allemagne: on l'a entendu énoncer ce beau fantasme. Il a senti qu'il le fallait, pour attendrir ses électeurs.

Mais il faudrait chercher à améliorer le sort des individus sans participer à la compétition ridicule que se livrent les nations, en fait; peu importe le rang de la France dans le monde: ce qui compte, c'est le sort de ses habitants. En rien l'Allemagne ne nuit à ceux-ci; il faut se réjouir pour elle, et aller de l'avant.

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08/05/2015

L’État magique

url.jpg22.jpgRudolf Steiner a déclaré, un jour, que l’État unitaire et centralisé était regardé à peu près comme un dieu. Même par ceux qui pensent ne pas croire en Dieu, à vrai dire. On le considère comme ayant un pouvoir de création, comme participant de la puissance du Créateur; et quand l'existence d'un créateur originel est niée, l'État apparaît comme la seule figure légitime de l'être suprême, la seule à même de créer: il est regardé comme pouvant imposer à la nature une justice sociale.

L'espoir se porte en lui, lorsqu'il s'agit de rêver du paradis terrestre. Une puissance magique lui est attribuée. Les super-héros sont ses fonctionnaires. Ses mages aussi.

Lorsque Joseph de Maistre dénonçait la profusion des constitutions qui suivirent 1789, il affirmait qu'en réalité l'homme de lui-même ne créait rien. Cependant, il avait du pape une vision plus démiurgique: il lui attribuait bien le pouvoir de porter la lumière dans le monde et d'y créer un état idéal. Les républicains, souvent, attribuent le même à l’État laïque. L'esprit concentré de la nation focalise en quelque sorte les volontés vers la capitale, qui les recueille; on les place dans une vasque, et on en tire un pouvoir illimité.

On a pu dire que la science-fiction, en France, avait des préoccupations plus sociales que techniques. Si, en Amérique, on espère que les machines sauveront l'humanité, en France, en Europe, on estime au fond que la technologie est d'abord un outil d’État, et que c'est l’État qui doit investir dans la recherche. Car le but, comme l'a écrit un jour Vincent Peillon, est de créer la société idéale, parfaitement égalitaire. Les machines mêmes sont au service de cette ambition.

N'est-il pas symptomatique que le dernier roman d'anticipation français à avoir fait parler de lui soit celui où Michel Houellebecq propose une sorte d'utopie sociale? Peu importe qu'elle soit teintée d'islamisme: elle émane bien de l’État.

Rousseau affirmait que les religions s'adressant à l'individu – le christianisme, le bouddhisme – étaient dangereuses pour la république, parce qu'elles ne faisaient pas voir le salut dans l’État. Il donnait raison aux anciens Romains d'avoir persécuté les chrétiens!

Certains intellectuels prétendent qu'il existe en France une sorte de vide métaphysique: l’État dont on rêve ne se confond pas avec celui qui est. La chute du communisme a entamé la croyance en url.jpg23.jpgl’État-Dieu. On peut parler de désorientation. Mais dans les âmes vit objectivement l'esprit du monde. Et si ce n'est pas le cas, l'esprit du peuple, ou de la nation, peut-il s'y trouver? Car il n'en est qu'une subdivision. C'est de l'esprit du monde que découle l'esprit d'un peuple, et pour retrouver l'esprit d'une communauté il faut déjà renouer avec l'esprit du monde. La mondialisation y invite, comme Teilhard de Chardin, en son temps, l'a vu.

Et il faut le dire: le paradis sur terre n'existe pas, et il n'existera pas. Car Teilhard de Chardin l'a dit, aussi, une fois que l'humanité aura trouvé son esprit commun, il lui faudra s'unir avec l'esprit de l'univers tout entier, avant d'entrer dans une sorte de paradis. Ce sera hors de la Terre, comme eût dit Victor Hugo. Aucun État n'est à la mesure d'une telle perspective. Si on nie qu'elle soit sensée, peut-être est-ce par attachement excessif à ce qu'on a sous la main: on en espère des miracles plausibles. Ceux qui viennent des étoiles, étant incertains, sont déclarés invraisemblables – par manque de foi.

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06/05/2015

Degolio LX: la secte de Fantômas

url.jpgDans le dernier épisode de cette métaphysique série, nous avons laissé le Cyborg d'argent alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Corsica, Solcum le Sage, Tilistal, Cyrnos) comment sa bien-aimée, retrouvée sur un champ de bataille, lui avait montré sa duplicité et l'avait trahi affreusement. Il dit alors:

Cependant vint la fin de la guerre. Fantômas décida de mettre en relatif sommeil sa base corse; il ne s'en servirait, dorénavant, que pour imposer à l'île une sourde terreur.

Car il faisait régner, autour de sa base, l'épouvante, enlevant les promeneurs qui auraient pu la découvrir, et les jetant du haut des airs, ce qui fait qu'ils mouraient atrocement. On s'étonnait de ces morts, car on retrouvait les corps au sommet des montagnes: quels avions avaient pu les expulser de leur carlingue? Et comment y étaient-ils montés, eux qu'on avait vu partir à pied la veille pour ces mêmes montagnes? Le mystère était profond, et le peuple inquiet murmurait, évoquant d'antiques sorcières, des esprits des vents, de la brume. Fantômas, de fait, apparaissait ou nous faisait apparaître, aux villageois, dans les orages - que du reste il provoquait: car il avait ce pouvoir. Il commandait aux éléments. Or étions-nous pris pour les ogres abominables des légendes. Parfois les cadavres des égarés ne donnaient pas seulement le sentiment d'avoir été jetés d'en haut, mais d'avoir été aussi Agent-of-Coulson-Alive-Theory-Vision.jpgdépecés, torturés, dévorés; car notre maître, hélas! s'adonnait sur eux à d'horribles expériences - à d'infâmes essais, assouvissant par ce moyen son désir de connaissance occulte, en même temps qu'il se donnait le plaisir d'asservir le peuple par l'horreur qu'il inspirait.

Il leur faisait dire, par ses adeptes - hommes qu'il avait laissé pénétrer dans son sanctuaire et instruits, voyant en eux des proies faciles, des âmes crédules -, qu'on lui devait des offrandes: en argent, en femmes, en hommes, en enfants; et ainsi autour de lui se créa une véritable secte. Il en cristallisa le rituel par le culte d'une statue que mystérieusement il animait, et qu'il faisait passer pour un être des étoiles. Il en disait l'exacte représentation, voire le corps figé et conservé par delà les éons: un jour, affirmait-il, il se réveillerait, et récompenserait les bons qui l'adoraient, et punirait les mauvais qui le méprisaient. Il assurait qu'il était de ceux qui avaient civilisé l'être humain à l'aube des temps, le sortant de la nuit ténébreuse de l'animalité. Il le faisait parfois parler, délivrer des oracles – annonciateurs aussi de son réveil final. Car alors ses yeux s'allumaient d'un vague éclat, ses lèvres remuaient, et des paroles obscures sortaient de sa bouche, que ses premiers adeptes étaient chargés de traduire à la foule.

En vérité, un démon s'y trouvait, qui faisait ces miracles! Fantômas le connaissait: il l'avait rencontré au cours de ses pérégrinations dans l'Abîme, et il était son ami, voire tel pour lui qu'un frère. Tous deux, dans le puits situé sous le faux temple bâti pour abriter la statue, riaient de l'humaine sottise; et ils étaient si intimement liés qu'on les confondait parfois – on disait que Fantômas amenait ce démon avec lui à l'air libre, comme le médecin dont j'ai parlé portait l'esprit de Fantômas dans l'hôpital où il travaillait, et la ville où il vivait. Oh! quand je songe à ces horreurs, auxquelles je fus mêlé, un désespoir immense me vient; comment puis-je être pardonné d'avoir commis tant d'atrocités, d'avoir participé à des actions aussi abjectes? Dieux!

- Ô Cyborg d'argent! lui dit alors Cyrnos. Ta douleur est poignante, et je verse aussi des larmes; car je ne sais, moi-même, si tant de crimes peuvent être aisément pardonnés. Mais il serait criminel de mettre fin à tes jours; le mieux que tu puisses faire est de tourner tes actions vers le bien et garder espoir en la mansuétude divine. Et en attendant, poursuis ton récit, car il nous apprend mille choses passionnantes sur Fantômas et son abominable action.

Mais il est pour nous temps, justement, de laisser là ce récit, ô lecteurs!

07:33 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

04/05/2015

Histoire de l'intrigue de Racine à Bazin

aristote.jpgL'idée de Stefan Wul (écrivain dont j'ai dernièrement parlé) selon laquelle la trame d'un récit n'est qu'une mécanique servant de base à la poésie, est, je crois, assez répandue, et, en France, on a fait souvent le choix de mépriser cette mécanique narrative. La tradition en remonte à plus loin qu'on pourrait penser, car Jean Racine avait déjà cette tendance. Qui se soucie de ses enchaînements tragiques? À cet égard, on a estimé qu'il n'avait fait qu'appliquer mécaniquement les règles d'Aristote, imité servilement les tragiques grecs. On ne s'est intéressé qu'à l'expression des passions - comme on disait -, et la partie proprement artistique de ses œuvres apparaissait comme une superposition de tirades touchantes. La trame narrative devait disparaître sous les personnages.

Il a été remarqué que, chez Molière, il en allait également ainsi. Et un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau s'en indigna et s'en moqua: la succession de discours en vers qui était la marque du théâtre français lui paraissait ridicule. Comme, chez Racine, l'émotion était profonde, on le lui passait; mais ses successeurs, Voltaire, Crébillon, ennuyaient décidément trop. Le romantisme devait consacrer Shakespeare, qui accompagnait les vives émotions des personnages d'enchaînements dramatiques vigoureux.

Or, les Anglo-Saxons sont restés attachés à cette mécanique narrative, et on en voit encore les effets: leurs récits - écrits, dessinés, filmés – dominent le marché, car ils contiennent ces ressorts dramatiques qui en France ont disparu. Ce n'est pas du reste que chez les Américains, ces intrigues soient tellement motivées sur le plan moral - qu'elles servent réellement de catharsis. La destinée, chez les anciens, avait un sens: elle était ordonnée par les dieux. Les récits modernes ont souvent une morale douteuse, artificielle, créée simplement pour le plaisir d'une intrigue.

D'ailleurs, quelques Français savent en faire. J'ai lu récemment un vieux roman célèbre, Vipère au poing, et j'ai admiré l'art de la composition de l'auteur. On se souvient qu'il s'agit de la lutte à mort d'un bazin.jpgjeune narrateur et de sa méchante mère. Hervé Bazin s'est dit qu'il pouvait renouveler le roman d'action en le mêlant à l'autobiographie, et en retournant la morale habituelle. Son style, rempli d'images tirées de la tradition catholique, fondé sur l'ironie, est très intéressant. Ce roman possède clairement un début, un milieu et une fin; et l'enchaînement a un sens, puisque le narrateur se libère de sa cruelle mère. C'est presque une épopée. Mais plutôt perverse, puisque aucune réconciliation ne survient, et que le narrateur est un assassin en puissance.

Le problème de l'incapacité à créer des intrigues est sans doute d'origine morale: la morale traditionnelle n'a plus de ressort; donc soit on la change, soit on s'y soumet bêtement, soit on refuse de créer une intrigue claire. L'humanité occidentale est-elle dans le brouillard - quant à ses perspectives, sa destinée? Cette crise du récit, si l'on peut dire, le traduirait.

10:44 Publié dans Jean-Jacques Rousseau, Lettres, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook