29/06/2015

André Breton et son amie Nadja

6044_588366.jpegJ'avais lu des ouvrages sur André Breton et des extraits de ses textes, et avais été frappé par une personnalité puissante, plus grande qu'on ne l'admet en général. La bibliothèque d'Habère-Lullin avait placé dans une corbeille les livres qu'elle voulait qu'on prenne pour soi, et comme on l'avait fait étudier aux lycéens, s'y trouvait Nadja. Je l'ai pris, et lu.

La critique prétend que, imité de l'Aurélia de Gérard de Nerval, ce petit livre se lie au merveilleux, au paranormal, à l'occulte. Mais il le fait peu. Les intellectuels de référence procèdent généralement de cette façon: dès qu'il y a un gramme de fantastique dans un texte classique, ils en exagèrent la portée, comme si cela montrait que la grande littérature ne l'excluait pas, mais n'en prenait que le strict nécessaire.

Je me dis toutefois - surtout lorsqu'il s'agit du vingtième siècle - qu'il y a une autre chose dont elle devrait ne prendre que le strict nécessaire; car elle en abuse et c'est fatigant: les amours parisiennes des hommes de lettres.

J'ai été plutôt déçu par ce texte, certes agréable et facile à lire; car si Breton feint de parler de choses grandioses, dans les faits il donne surtout l'impression de vouloir ressasser ses souvenirs personnels. Et j'avoue être comme Flaubert, sur ce point: je ne m'y intéresse pas beaucoup. Pourquoi parler de choses banales comme si elles étaient uniques? L'égotisme a ses limites.

Naturellement cela peut être un point de départ. On peut approfondir et transcender les souvenirs, par La_fleur_des_amants.jpgle biais de l'imagination. C'est bien ce que faisait Gérard de Nerval. Pas seulement dans Aurélia, mais aussi dans Voyage en Orient.

Il est vrai, par ailleurs, que dans le même genre (somme toute) que Nadja, je n'ai pas détesté les souvenirs amoureux de Lamartine, tels qu'il les rassembla dans Graziella et Raphaël, eux aussi mêlés d'imaginations - et que Flaubert haïssait. Je n'ai pas non plus détesté le récit de Breton. Mais je trouve qu'il est déroutant par son relatif classicisme, que justement, face à Lamartine, il apporte moins qu'on pourrait croire. L'ésotérisme des dessins de la jeune femme et ses dons de voyance ne constituent pas un merveilleux bien convaincant, même s'ils donnent au texte une poésie. L'allusion à une porte secrète donnant sur l'archange tenant son épée de feu, ou bien sur d'autres dimensions, m'a rappelé les discrètes figures mythiques de Flaubert dans Hérodias: car lui aussi savait les distiller au fil de la narration. Pourtant Breton disait ne pas le révérer particulièrement. Mais il a souvent été plus ésotérique que lui: sa réputation de romancier réaliste a dû l'induire en erreur.

Le plus beau, dans l'histoire de Breton, est sans doute constitué par les dernières pages, lorsque, dans son style amphigourique, il parle de la beauté comme d'un absolu inaccessible et indicible. Sa langue bizarre a une grande qualité de rythme: il faut l'avouer.

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25/06/2015

Individualisme et bien commun dans l'ère chrétienne

A9560.jpgOn lit çà et là des philosophes qui se plaignent de la montée incessante de l'individualisme, reprenant la vieille antienne de Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social: il disait que les chrétiens, les bouddhistes et les chiites étaient les ennemis de la République parce qu'ils voyaient le salut d'abord dans la relation individuelle avec la divinité, hors de toute structure collective; et il donnait raison aux anciens Romains d'avoir persécuté les chrétiens, cause de leur ruine. De même, récemment, un article du site Philitt prétendait que les orgueilleux qui mettaient leur salut privé au-dessus du bien public allaient certainement être punis par les dieux, qui ne supporteraient pas une telle hardiesse! Pour son auteur, les dieux étaient forcément du côté de la cité, de la collectivité, ils en sont l'émanation, l'onction sacrée.

C'est avec une telle conception, au fond, qu'on a condamné Socrate à mort, puisqu'il se réclamait de la pensée individuelle et de la relation personnelle avec le démon, le génie - ce qu'on nommerait Andrea_del_Verrocchio_002.jpgaujourd'hui l'ange gardien. Et je ne parle pas de Jésus-Christ, qui a incarné la divinité - l'a placée non dans un corps social, mais dans un corps humain.

L'individualisme a son pendant fautif: c'est l'égoïsme. On peut le critiquer autant qu'on veut, car le sens du christianisme n'est pas que la conscience de soi conduit à ne s'occuper que de soi, mais à aimer librement et donc pleinement son prochain, à saisir que la divinité n'est pas seulement en soi, mais aussi en l'autre. Or, sur cette base, l'édifice social peut se reconstruire de bout en bout.

Et c'est bien le sens de la devise de la République française: la fraternité alliée à la liberté n'en a pas d'autre. Il est l'individualisme qui choisit de regarder l'autre comme un frère sans y être contraint par aucun État. Celui-ci veille seulement à ce que l'effet de la fraternité qui émane de la liberté soit l'égalité, à la fois aboutissement de la fraternité et limite de la liberté. Par l'égalité la liberté touche à la fraternité, puisque c'est en se souvenant que l'autre est semblable à moi devant Dieu que je décide de l'aimer.

Le bien commun auquel on voue un culte théorique n'est valable que si on a réellement le sentiment que la divinité est liée au groupe. Mais même si on est libre de préférer les temps anciens où c'était le cas, il faut admettre que l'époque moderne n'est pas du tout telle: l'individualisme est spontané, et très répandu. Le culte du bien public ne conduit donc qu'à des tentatives sans fin, de la part d'individus arrogants, d'utiliser la force des groupes à leur profit. On n'en a pas vu d'autre exemple, dans les temps récents, et c'est l'erreur principale des collectivistes en tout genre, communistes ou nationalistes, de croire que l'homme moderne peut encore penser les choses comme l'homme antique, ou biblique. Ce n'est pas vrai, et l'individualisme est devenu si naturel que toute collectivisation mène à la dictature d'un seul, ou du moins d'un petit groupe.

Le bon régime est donc celui qui accepte la réalité de l'individualisme moderne sans accepter qu'il débouche sur l'égoïsme. Il essaye d'orienter les cœurs vers ce que Rudolf Steiner dans sa Philosophie de la liberté appelait l'individualisme éthique, et qui se traduit politiquement par: liberté, égalité, fraternité, mot adressé à tous, pour le bien de tous, mais fondé sur la conscience de chacun.

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23/06/2015

Le sens moral d'un récit (vers l'équilibre cosmique)

8171.jpgDes réactions à mon récent article sur le récit mal construit en général en Europe et en France parce que les écrivains n'y assumaient pas une morale claire, m'ont donné l'impression que beaucoup restent peu conscients de la manière dont est construit un récit.

En France, cela s'apprend au Collège. Mais beaucoup de professeurs n'écrivant pas eux-mêmes d'histoires, ou ne voulant pas être affirmatifs dès qu'il s'agit de morale, ce n'est pas enseigné d'une manière toujours très précise.

Un chapitre d'Aristote établit qu'un récit a un début, un milieu, une fin; et la rhétorique énonce que pour passer du début au milieu, il faut un élément perturbateur, ou un nœud; et du milieu à la fin, une résolution du problème, ou un dénouement. L'image du nœud renvoie à une conception dans laquelle les âmes sont pareilles aux fils d'une trame: initialement en harmonie, quand un mal survient, elles s'emmêlent.

Car la perturbation qui lance l'action et fait sortir de la situation initiale, est de nature morale. Non dans le sens où elle heurte la morale traditionnelle, mais dans le sens où elle ruine l'équilibre du début, quels que soient les principes qui ont permis cet équilibre.

Prenons la série policière américaine de base: le problème est l'assassinat d'un citoyen respectable. Cela peut se confondre avec le début, si les personnages de la série sont connus. On sait d'avance que les policiers sont des êtres bons - des hommes au service du bien, de la justice. Il s'ensuit, de ce 4454419-les-experts-manhattan-saison-9-600x315-1.jpgproblème, une poursuite du meurtrier, qui est un méchant. Les tentatives de le trouver et de l'arrêter sont les péripéties, et l'arrestation est le dénouement. Il apparaît que les forces morales à l'œuvre dans l'univers interviennent, se manifestent au moment du nœud et du dénouement. Et c'est là qu'il devient clair que si l'auteur d'un récit n'a pas une philosophie morale nette, le problème qu'il soulèvera n'en sera pas vraiment un, et que son dénouement n'apparaîtra pas comme décisif. Le récit n'aura pas de rythme, pas de sens, pas de dynamisme. C'est fatal.

On me dira: mais pourquoi reprendre la morale convenue, et sans doute peu sincère, des séries américaines, avec leurs fonctionnaires de police véritables anges sur Terre, et les hors-la-loi suppôts de Satan? Effectivement, ce n'est pas du tout nécessaire. D'autres récits montrent que les brigands sont les bons, les policiers les mauvais: Bonnie and Clyde, ou Robin des Bois, par exemple. Mais la philosophie morale y est claire quand même.

Beaucoup ne veulent pas imiter les Américains à cause de leur morale convenue: leur pragmatisme les amène à suivre mécaniquement les schémas narratifs classiques, la tradition. Cela se comprend. Mais adopter une philosophie morale claire est aussi une question de courage, de volonté, de capacité à assumer ouvertement ses pensées privées. L'artiste le doit au monde. Il s'exprime clairement en son nom propre. Cela veut dire que celui qui trouve la morale américaine convenue doit en proposer une qui lui soit plus personnelle, avec laquelle il ait des rapports de sincérité plus intimes; mais, s'il écrit un récit, il n'est aucunement justifié à renoncer à toute morale claire. Car son récit n'aurait pas de sens, s'il le faisait.

Il n'est d'ailleurs pas vrai, comme je crois on en a l'impression en France, que toute philosophie morale se confond avec le catholicisme: une telle idée, en fait assez répandue, montre toute la force de 1877728893_c89b2a8099.jpgréférence que possède encore cette religion. Mais on peut en sortir sans avoir une pensée morale pour autant défaillante. Cela ressortit à la liberté, et à son bon usage.

L'écrivain Hervé Thiellement a sorti récemment un roman de science-fiction intitulé Multiple était la Lune. Une lune s'y prend pour Dieu. Des êtres ordinaires, humbles et bons, la combattent et la vainquent; l'équilibre cosmique est retrouvé, après des déboires causés par l'arrogance de l'être planétaire. C'est une histoire bien écrite. L'auteur y déploie clairement une philosophie morale à laquelle il croit. Voici l'exemple qu'il faut suivre. Il n'est pas américain, certes; mais comme Hervé Thiellement, les Français et les Européens en général doivent faire valoir leurs vues morales profondes par des récits aussi rigoureusement écrits que ceux des Américains - quoique ayant un sens différent, qui leur est propre.

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21/06/2015

Degolio LXIV: la fin du récit du Cyborg d'argent

styka_lestrygons.jpgDans le dernier épisode de cette mystifiante série, nous avons laissé le Cyborg d'argent alors qu'il venait de raconter à ses amis comment il avait été lié à un esprit céleste par le biais d'une gemme magique ornant son front; et nous avons fini l'épisode par la demande instante du Génie doré de Paris: ce nouveau héros serait-il, à son tour, préposé à la garde d'une cité?

- Oui, répondit le Cyborg d'argent; car depuis que Captain Corsica a détruit le Lestrygon, sa base de Bonifacio est restée vide. Or, elle pourrait être occupée par un de ses adeptes – un de ceux auxquels il a appris la magie noire. Sous une enveloppe d'homme, il pourrait faire revivre son horrible tyrannie – et ramener son esprit à la surface de la Terre. Afin de l'éviter, je me suis vu confier la clef de son repaire secret: j'en suis le gardien. Il s'étend sous la ville, derrière la falaise qu'on voit depuis la mer. Toute la cité des Lestrygons y est contenue.

Dans les premiers temps du monde, ils furent des êtres bons, venus des étoiles, et ils bâtirent de belles et puissantes choses. Mais ils sont peu à peu devenus mauvais. Un jour, l'un de leurs princes se lia à l'Abîme, parce que, craignant les hommes qui se multipliaient, ils voulaient acquérir le pouvoir de les abattre; et il chercha à provoquer une guerre avec ceux-ci, mais comme le roi du temps ne le permettait pas, il le fit assassiner, prit sa place, et lança sa guerre. Il asservissait les mortels qu'il pouvait trouver, et les élevait pour les dévorer, ou satisfaire tous ses désirs, même les plus infâmes. La légende se répandit, alors, de ces Lestrygons anthropophages.

Parmi les hommes, néanmoins, un héros se dressa, né d'une nymphe de la mer. Il rassembla autour de lui les mortels qui avaient du courage et refusaient l'asservissement, et il parvint, aidé de sa mère et thetis2_west.jpgdes immortels des ondes, à chasser les Lestrygons, et à les confiner dans leur cité maudite: grâce aux charmes que lui avait appris sa famille, il tissa une barrière infranchissable n'ayant qu'une seule entrée, dont il possédait la clef. Ses enchantements rendirent le seuil de cette cité pareil, pour les mauvais géants, à un feu destructeur, et ils restèrent sous la falaise ainsi que dans une prison, ou une tombe: car ils étaient désormais comme morts.

Par dessus, ce héros, fils de la Nymphe, érigea une cité, que l'on connaît sous le nom de Bonifacio. Il ordonna aux prêtres de conserver close la trappe qui menait à la partie maudite, à la ville des monstres, et une église fut bâtie dessus. De cette sorte, le génie de la cité sous la forme du saint protecteur, en gardait l'entrée, et interdisait aux hommes de l'emprunter.

Mais les mortels devinrent négligents, cessèrent de sacrifier à ce génie, qui vint moins souvent, fut moins présent; et la porte fut rouverte, ainsi que je l'ai dit. Et Captain Corsica dut intervenir, et rejeter plus loin encore les Lestrygons – les précipiter dans l'Orc.

Mais à présent, son père souhaiterait, si lui-même est d'accord, me confier la garde de la cité maudite, et la transformer, en faire une base pour le bien, et un château pour moi, un repaire d'où je pourrais mener mes actions salvatrices pour l'humanité. Il voudrait en quelque sorte faire de moi le nouveau génie de Bonifacio, et c'est pourquoi l'ancien s'est placé dans cette gemme que vous voyez à mon front et s'est uni à moi. Je relaie son action, si l'on peut dire.

- Je comprends, dit le Génie d'or. Noble est désormais ta tâche! Et je...

Il fut soudain interrompu. Un homme armé venait d'entrer bruyamment, forçant la porte, couvert deWounded_Samurai.jpgsang, haletant, et se précipitant sur les cinq amis. Il s'écria: Sainte Apsara, Dévote Réparate-Brown, elle... elle...

- Eh bien, quoi? fit Captain Corsica en se dressant.

- Capturée... par... les Orci – les Ogres de Valdaresca! dit l'homme – et sa voix s'entendait à peine, car le souffle lui manquait.

- Dieux! s'écria Captain Corsica.

- Par mon père cosmique, comment cela est-il arrivé? parle, ô Talcamède, dit Cyrnos. Bois seulement un peu d'eau de la fontaine sacrée, et tu seras remis, et prêt à tout nous raconter.

C'est sur ces paroles néanmoins que doit s'achever cet épisode, qui promet de nouvelles directions pour ce récit, et la remise en mouvement de nos héros! La prochaine fois, sera évoquée la cité perdue de Valdaresca.

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17/06/2015

Romans français et postcatholicisme

ange.jpgIl n'est pas difficile de voir que les récits anglais et américains sont en moyenne mieux rythmés et agencés que les récits français. D'où cela vient-il?

Une intrigue est fondamentalement faite de forces morales qui s'affrontent. Les ennuis d'un héros ne doivent pas apparaître comme seulement personnels, mais comme représentant des problèmes moraux: il représente le bien, ou il hésite à le faire. Lorsque la fin arrive, on connaît l'ordre du monde, s'il va vers le bien ou vers le mal. L'histoire racontée en est le symbole.

Dans le récit réaliste, cela n'apparaît pas toujours: les problèmes peuvent y être très personnels. C'est pourquoi le réalisme est souvent ennuyeux. L'épopée a toujours étendu les soucis des particuliers à l'univers entier, et l'épopée de notre temps est généralement la science-fiction.

Les critiques prétendent que l'épopée ne s'applique qu'à des peuples; mais ils sont trompés par l'idée star.jpgqu'avait chaque peuple, dans l'antiquité, qu'il était à l'image de l'humanité entière. La science-fiction englobe celle-ci en principe, et dans les faits tend à l'assimiler aux seuls Américains.

Si deux civilisations s'affrontent, on prend parti pour celle qui rappelle le plus l'humanité, qui correspond le mieux à ce qu'on regarde comme juste.

Le problème des récits en Europe continentale et en France apparaît facilement: après la chute du catholicisme, qui imposait une morale toute faite, on n'a plus osé assumer un système moral clair. On préfère louvoyer, ou relativiser. Toute morale claire renvoyant forcément au catholicisme traditionnel, qui est honni, on s'efforce de brouiller les cartes, et on tourne autour du pot. Les récits en perdent leur rythme, leur souffle. Car celui-ci venait de la conviction de leurs auteurs. Même la science-fiction subit en France ce triste sort: le monde futuriste et plein de machines est machine.jpgseulement l'occasion de rêver à des mondes plus beaux; aucune question morale n'y survient, ou de façon superficielle. Du coup, il n'y a plus d'histoire.

Pour les auteurs de science-fiction français, les machines ne posent pas de problème moral: seulement des problèmes techniques, ou sociaux. Préoccupés surtout par la répartition équitable de sa puissance, ils ne se demanderont pas facilement si elle est en accord profond avec la nature de l'être humain. Question que se sont pourtant posée les plus grands représentants du genre: Lovecraft et Asimov, notamment. À travers des symboles, ils en ont discuté. Mais très souvent les commentateurs français ont réduit leurs questionnements à leur lubie bien connue: la critique du capitalisme!

La doctrine qui regarde l'univers tout entier comme une machine, partagée par Karl Marx, a remplacé le catholicisme, à la façon d'un nouveau dogme. On ne pouvait donc pas questionner la conformité de la machine à l'ordre cosmique: elle s'imposait d'emblée comme une image réduite de l'univers. Les auteurs qui la présentaient comme une anomalie étaient rejetés. Les anathèmes lancés contre la fantasy par Gérard Klein ont sans doute cette source.

spider.pngLa science-fiction française a créé par conséquent des intrigues qui fréquemment tournaient court, ou qui déplaçaient le problème que pose la science même: les machines du futur n'y étaient qu'un joli décor, auquel s'adjoignaient parfois des figures mystiques.

Seul Michel Jeury, peut-être, a su créer des oppositions morales claires. Vivant à la campagne, il connaissait les forces cosmiques qui retiennent en arrière ou tirent vers l'avant. C'est la glace et le feu, comme qui dirait. Or, la machine, essentiellement solide, est en principe de glace; mais un feu l'habite. Elle pose donc directement un problème: sa nature est ambiguë.

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15/06/2015

Le Bouddha, saint chrétien?

BJ-parabole-enluminure2.jpgAu Moyen Âge, notamment dans le sud de la France, s'est répandue la légende d'un saint appelé Josaphat. Un texte occitan du treizième siècle raconte son histoire. En vérité, c'est celle du Bouddha. Les vies sont les mêmes, et saint Josaphat est dit indien. La différence est que ce Josaphat renonce aux idoles et exclut de leur vouer un culte en se réclamant de Jésus-Christ: dans la vie canonique du Bouddha, c'est le dieu Indra qui l'éclaire - par exemple sur la Voie du Milieu, en lui jouant un air de flûte qui la signifie.

Anachronisme, disent les historiens. Et le contexte historique, situant la vie de saint Josaphat après la conversion de l'Inde au christianisme par l'apôtre Thomas, le confirme. Mais n'oublie-t-on pas facilement que pour les chrétiens médiévaux Jésus-Christ était l'incarnation d'un dieu? Et pourquoi pas du dieu Indra, que le Bouddha, dans le Dhammapada, appelle roi des divinités célestes?

Car il est lié à la sphère solaire, au quatrième niveau du monde divin; et le Dhammpada dit que tous les hommes doivent le prendre pour modèle, qu'il n'existe personne d'aussi excellent. Car le bouddhisme n'est pas athée, contrairement à ce que croient certains. Or, le christianisme médiéval disait pareillement que Jésus-Christ était par excellence l'exemple à suivre!

Et Rudolf Steiner rappelait que Dieu, en soi, était une idée, une abstraction: ce que les premiers chrétiens avaient entendu par ce terme, lorsqu'ils disaient que Jésus-Christ l'avaient incarné, était un indra.jpggrand esprit solaire. Indra, donc?

Même si les prêtres les plus savants ne le disaient pas forcément au peuple, il existait parmi eux l'idée qu'avant même son incarnation les païens les plus éclairés avaient adoré le Christ. On discutait pour savoir si l'enfant divin dont Virgile parlait dans les Géorgiques n'était pas un pressentiment, chez le poète génial, de l'enfant de Marie. Il suffit de visiter la cathédrale de Sienne pour s'apercevoir que les chrétiens italiens du quatorzième siècle liaient la Sibylle de Cumes au Christ, lequel ils pensaient avoir été annoncé par elle.

Dans la logique du temps, il était simple de considérer qu'avant même son incarnation, les mystiques, les visionnaires avaient pu dans le Ciel distinguer le Christ!

La légende était passée par Bagdad, le monde arabe et grec. Elle montre que, peu ou prou, le bouddhisme était connu en Occident. Il y incarne sans doute une certaine tendance mystique qui préférait songer à la personne céleste du Christ plutôt qu'à sa personne terrestre. Il n'est pas anodin que la légende de saint Josaphat se soit surtout répandue en pays cathare. On peut aussi penser à l'orientation religieuse représentée par saint François d'Assise: son rapport avec le Bouddha n'est pas difficile à saisir.

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13/06/2015

La fin de l'éternité selon Asimov

51kvua+rIiL._SX258_BO1,204,203,200_.jpgJ'ai écouté le roman d'Isaac Asimov (1920-1992) The End of Eternity (1955) lu par Paul Boehmer. J'ai été frappé par un motif dont j'avais parlé dans un article en 1993 (paru dans la revue Phénix), mais à propos des Seigneurs de la guerre (1970) de l'écrivain français Gérard Klein. Il s'agissait de la femme venue du futur qui vous aime et vous connaît, qui est supérieure à vous et sait tout de vous, mais n'en est pas moins tombée amoureuse de vous. J'avais dit que cela ressemblait éminemment aux contes de fées. Or, Asimov avait créé cette figure avant Gérard Klein, et l'avait fait sans doute d'une façon plus convaincante, au sein d'une intrigue plus claire et moralement plus nette - même si l'écriture restait à l'avantage de l'écrivain français, grand amateur de Jean Racine.

Asimov raconte que dans le futur l'homme aura appris à voyager dans le temps et qu'il se formera une classe d'éternels, dont la vie n'est pas plus longue que celle des autres hommes, mais qui vivent en dehors du temps, et interviennent dans les siècles pour corriger les excès et protéger l'humanité des périls. Ils usent pour cela de machines, d'ordinateurs calculant les probabilités, et soumettent ainsi l’évolution à la raison mathématique. Or, cette prudence bloque cette évolution et condamne l'humanité à l'extinction. Pour qu'elle retrouve la voie du progrès indéfini, il faut que cette éternité soit supprimée.

Des hommes d'un plus lointain futur encore, qui ont acquis le moyen de voir les différentes dimensions, les différentes réalités, et de voyager dans le temps d'une façon plus naturelle que les précédents – en s'appuyant notamment sur les forces psychiques de l'homme -, d'abord se protègent de l'intrusion des éternels, ensuite envoient un des leurs pour intriguer et amener un éternel à supprimer l'éternité. Il s'agit d'une femme qui tombe amoureuse de cet homme qu'elle doit manipuler.

La manière dont les intentions se mêlent aux sentiments est assez remarquable. Le plus beau passage est peut-être celui où le héros, celui qui doit supprimer l'éternité, se souvient de la première nuit qu'il a passée avec cette femme, qu'il prenait alors pour une ravissante idiote. Elle l'a drogué, et elle lui parle de sa voix douce, mais il ne comprend rien. Dans la nuit il se réveille et soudain tout lui apparaît dans sisaac-asimov-the-end-of-eternity.jpga vérité nue - le secret de l'éternité, et le moyen de la supprimer. On se dit qu'il a eu une fulgurance, que c'est un génie. Mais plus tard il comprendra que les mots prononcés par la femme du futur glissaient dans son subconscient la vérité cachée: une autre forme de révélation lui viendra!

L'opposition entre les hommes du futur tournés vers les machines et bloquant l'évolution humaine, et ceux qui veulent émanciper l'humanité du déterminisme et la laisser vivre pleinement son destin cosmique, est assez magnifique. Sous des dehors rationnels et futuristes, elle est d'essence mythologique. Paradoxalement, Asimov, grand amateur de science, prenait toujours le parti de la liberté contre le rationalisme radical; il croyait plus profondément à l'ordre cosmique et au destin de l'humanité qu'à la raison même. Quoique homme de science, il prenait le parti des poètes: pour lui, la science elle-même était affaire de cœurs ardents. Les esprits enfermés dans les tissus rationnels, les calculs, faisaient choir l'être humain.

La vraie éternité n'est pas celle que l'homme se fabrique, mais celle que l'univers lui offre, et qui, pour l'être humain, se traduit par la conquête des étoiles. Pour le voyage dans le temps, il n'est pas prêt!

Cette rigueur morale mêlée à l'idéalisme le plus pur manque fréquemment aux auteurs de science-fiction français, qui ne discernent pas assez la part de mal qui est en la science, qui se laisse éblouir par elle, et se plongent avec trop d'enthousiasme dans les perspectives du voyage temporel, sans en déceler les limites.

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09/06/2015

Marianne, ses anges, son mari

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Récemment, au Panthéon, à Paris, ont été placés les restes de quatre Résistants, deux hommes et deux femmes.

Comme Dieu a ses anges, Marianne a ses envoyés. Dans la mythologie républicaine de France, ceux-ci sont toujours des êtres vivants, ayant vécu sur terre. Il s'agit d'une religion plus ancrée dans le terrestre que le catholicisme qui l'a précédée. Le seul être céleste y est Marianne même, comme entité du monde des idées. Il est le seul permis: la France seule est sacrée. Les régions qui la constituent sont regardées comme de pures contingences physiques. C'est en ce sens que Marianne est la patronne de Paris sainte Geneviève divinisée, absolutisée. Le Panthéon est l'ancienne église consacrée à cette sainte. Et Paris est considéré comme une ville sacrée, un temple.

Cette religion exclusivement vouée à une Dame a quelque chose de sympathique et de galant. Charles Duits ne disait pas sans motif qu'il fallait rétablir la vérité en faisant de la divinité une mère, non plus un père. Néanmoins, l'image de la sainte Vierge non seulement reine des saints, mais aussi reine des anges, avait quelque chose de plus varié, de plus coloré, de plus poétique. La vraie poésie ne s'arrête pas à ce qui s'est incarné sur terre: elle donne aussi un visage aux êtres spirituels. Les anges de Marie, patronne de France, pouvaient être les gouverneurs secrets des villes et des provinces du pays, qui toutes avaient une âme, qui ne la recevaient pas servilement de Paris.

Naturellement, s'il n'y a pas de père pour engendrer en la mère ces anges, il apparaît que ceux-ci ont du mal à exister. La doctrine de Charles Duits conduit à une sorte de culte exclusif de l'éternel féminin, beau mais statique et se recoupant avec une spiritualité mécaniste, concevant la divinité essentiellement comme une nappe d'éther donnant aux choses leurs formes. Lui-même, malgré son esprit très libre, était venu habiter à Paris parce qu'il vouait à cette cité une sorte de culte, qu'il la regardait comme une matrice de poètes. Il l'a raconté, au soir de sa vie.

Et puis les autres nations sont des sœurs, pour la France: non des illusions. Et si elles sont sœurs, on pant.jpgdoit déjà imaginer une mère à l'échelle de la Terre; mais il est difficile de concevoir qu'un père ne les a pas engendrées. Robespierre voulait que la République reconnaisse l'existence de l'Être suprême peut-être à cause de cela.

La mythologie de la République a quelque chose de terrestre. Mais une mythologie qui oublie les étoiles est incomplète. Or, c'est dans le ciel qu'est le principe masculin, dans la mesure où les rayons des astres, en frappant la terre, y engendrent des êtres. Les rayons du soleil, en tombant sur la lande, y font naître des fleurs. Il n'est donc pas raisonnable de créer une figure allégorique féminine sans lui adjoindre une figure allégorique masculine: philosophiquement, cela a peu de sens.

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07/06/2015

Degolio LXIII: le mystère de la gemme blanche

cybo.jpgDans le précédent épisode de cette faramineuse série, nous avons laissé le Cyborg d'argent alors qu'il venait de révéler comment il avait pris le chemin du bien et quitté celui du mal, et qu'il mettait en garde le Génie doré de Paris contre Fantômas parce qu'il s'apprêtait à attaquer Paris. Il poursuivit en disant:

Mais voilà, quoi qu'il en soit, mon histoire et ce qui pouvait en être révélé, mes chers amis. Puissiez-vous me pardonner le mal que j’ai fait à la Corse et au monde - et Dieu puisse pardonner à mes camarades, qu’en vérité je connaissais à peine, et que vous avez dû tuer - puisse-t-il accueillir leur âme en son sein, et qu’ils aient le chance de se racheter, car ils ont été trompés comme moi.

Oh, si vous saviez! J’ai terrorisé le peuple de Provence, de Ligurie, de Toscane - commettant des crimes, dévastant des maisons, poursuivant des gens de ma vindicte, simplement parce qu'ils refusaient de se soumettre à Fantômas. Mais j’agissais comme en rêve, à la façon d'un automate - un autre que big_thumb_b1a9f5a14a206ebfb3e5c2f4b362da67.jpgmoi gouvernait mes membres. Je veux réparer mes fautes en devenant le gardien de la Corse, en aidant Captain Corsica, afin que le mal n’y pénètre plus. Puisse cela se faire avant ma mort!

Captain Corsica alors s’exprima: Tu me parais rempli de belles intentions, Cyborg! N’aie crainte, car Cyrnos a dit la vérité, quand il a déclaré que le jugement des dieux n’était point sans mansuétude. Et puis faut-il regarder au profit que de ses actions on peut tirer? Une fois qu’on a vu la clarté qui est dans le bien, on est heureux d’y tendre, et d'y vivre, de s'y mouvoir, ainsi que dans un bain; et on se moque de ce qui doit advenir.

- Il est vrai, ô Captain Corsica, répondit le Cyborg d’argent. Il serait tellement orgueilleux de s'en vouloir parce que je n'ai pas été autre que ce que j'ai été! Parce que je n'ai pas été un héros, un saint, mais un homme faible et lâche, je devrais m'indigner? Mais est-ce que je vaux mieux que ce que j'ai pu faire? À présent je sens près de moi cette clarté dont tu parles. Je la vois, même! Car par mes bonnes Mind_Gem_from_Avengers_Vol_5_29.jpgrésolutions, elle s'est rapprochée - et il me semble pouvoir la toucher, et y puiser le feu dont j'ai besoin. Un être y vit, qui m'aime, et me donne des forces. J'en verse de nouvelles larmes, mais de joie, de bonheur.

À ce moment, les héros aperçurent, sur le front du Cyborg d'argent, une gemme blanche. Elle jetait un puissant éclat. Comme Captain Corsica s'en étonnait, Cyrnos dit: Voyez ici l'esprit qui a été lié au Cyborg d'argent pour le délivrer de l'emprise de Fantômas et lui donner une nouvelle puissance! Il s'entend nommer, et il s'éveille. Il vient de la sphère céleste, et fut désigné pour garder, par le corps du Cyborg d'argent, Bonifacio et toute la Corse - et même un jour le monde. Son pouvoir est grand - et lorsque vous verrez un rayon blanc jaillir de cette pierre, c'est qu'un monstre aura décidé de se dresser contre le bien, et qu'il faudra l'abattre. Le Cyborg devra alors se mouvoir.

- Un noble miracle! fit le Génie doré de Paris. Et ce haut esprit, sans doute, je le connais; j'ai dû le croiser, au sein de l'Infini. Lui et moi appartenons à la même race. Mais qu'est-ce à dire? Le Cyborg d'argent sera donc le protecteur spécial d'une cité, lui aussi?

C'est sur cette question, chers lecteurs, que cet épisode doit finir. La prochaine fois, ce sera la conclusion du récit du Cyborg! Et il sera de nouveau question des Lestrygons d'Homère.

07:25 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/06/2015

Isaac Asimov et la conscience morale

asimov.jpgIsaac Asimov (1920-1992) était un grand adepte du scientisme, et il assurait que les scientifiques avaient une conscience morale extrêmement développée: leur démarche expérimentale les y contraignait. Il disait qu'en aucun cas on n'avait besoin du paradis et de l'enfer pour savoir ce qu'il était bien ou mal de faire: la conscience morale se suffisait à elle-même.

Et je ne suis pas en désaccord avec une telle idée, car la conscience morale peut être un acquis de l'éducation, ou même une grâce particulière, et je la crois naturelle chez l'être humain, je la crois présente dans son âme.

Toutefois, je m'étonne de ce paradoxe, voire de cette contradiction, qu'on peut observer chez l'auteur célèbre de Foundation: car s'il avait l'esprit scientifique, comme il le jurait, quelle place précisément avait la conscience morale dans la logique de la science expérimentale dont il vantait les mérites? Il faut admettre qu'il n'y en a pas, car la conscience morale est un fait psychique. Si elle vient mécaniquement de l'éducation, elle n'est pas elle-même, puisqu'elle émane de l'arbitraire d'une lignée: elle ne peut donc être objective et Asimov ne peut assurer que muni d'elle on fera le bien et on fuira le mal; en effet, ce bien et ce mal émaneraient simplement de l'asi.jpgégoïsme des peuples, de ce qu'ils ont appris à regarder comme leur étant profitable. Et comment dès lors défendre un humanisme universel, comme le faisait notre auteur?

Il eût donc fallu explorer scientifiquement, méthodiquement, la conscience morale, indépendamment de la matière, mais à partir d'une pensée logique rigoureuse. Or, celui qui fait cela, de mon point de vue, voit apparaître des pôles: lumière, ténèbres. Et s'il creuse encore, il voit, dans cette lumière, dans ces ténèbres, se dessiner des figures: esprits angéliques, esprits infernaux.

Car cela se recoupe avec les pôles: conscient, inconscient; impulsions positives, impulsions négatives; raison, passion.

Or, symboliquement, ils sont situés dans l'espace: la droite, la gauche, le haut, le bas. Corporellement, c'est l'opposition entre la tête et les membres; physiologiquement, entre le système cérébro-spinal et le système ganglionnaire.

Si on approfondit encore, chaque pôle moral s'étend en lieu, et l'image qui surgit renvoie à ce qui dans le monde s'oppose aussi: chaud, froid; vie, mort; harmonie, cacophonie; bonheur, malheur. Ainsi la figure du paradis et de l'enfer peut-elle resurgir, indépendamment des religions, par la seule force de l'imagination poétique, entrant en résonance avec les profondeurs du psychisme. Pour autant, il s'agit de connaissance, dans la mesure où elle peut s'exprimer en symboles.

Et l'intérêt des religions apparaît: elles portent des tableaux mythologiques et poétiques qui à l'origine ont pu être réellement inspirés, et aider à imager ce qu'on a en soi.

Naturellement, il faut refuser les idées imposées de l'extérieur; si cela ne résonne pas dans les profondeurs, cela reste vide. L'individu doit pouvoir par sa recherche propre, sa pensée maîtrisée, pénétrer les mystères de sa as.jpgpropre âme. Il ne saurait être question de se soumettre aux principes, aux théories, aux dogmes d'un groupe. En ce sens Asimov a pleinement raison: c'est à partir de la conscience morale de chacun que l'univers intérieur doit se redéployer en images, et créer de nouvelles mythologies. Celle qu'il a bâtie, située dans le futur, munie d'un empire galactique, était de cette nature. On peut trouver qu'elle manque de poésie, qu'elle est trop intellectuelle: Tolkien, dans son univers, plaçait des matérialisations des pôles de l'âme: les elfes, les orcs. Asimov est plus diffus, dans ses symboles. Le monde intérieur devait manquer, pour lui, de repères physiques, de données mesurables.

08:13 Publié dans Culture, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/06/2015

Henri Guaino et le Cid (réforme de l'éducation)

Henri_Guaino.jpgJ'ai entendu jeudi 28 mai, sur France-Culture, l'homme politique français Henri Guaino, et il prétendait qu'il fallait créer une culture commune en imposant à tous les élèves, et donc à tous les professeurs, l'étude du Cid de Corneille. Cela me semble aberrant.

D'un point de vue pédagogique, d'abord. Tous les professeurs ne peuvent pas adorer Le Cid de Corneille. Contrairement à ce qu'a l'air de croire Henri Guaino, ce n'est pas forcément un indépassable de la littérature mondiale! Si ses qualités objectives peuvent motiver un enseignant quelques années, la lassitude vient toujours: et quel effet aura sur les élèves le manque d'enthousiasme, ou l'enthousiasme feint et surfait, de leur professeur?

Sur le plan social, ensuite. Car il est évident que tous les élèves ne pourront pas entrer dans cette œuvre, et l'aimer, ou la comprendre. Cela créera donc une nation minoritaire, une sorte d'élite qui se regardera elle-même avec complaisance, se reproduira en restant fermée au reste du monde - et instaurera de fait un apartheid. La situation, en France, n'est déjà que trop celle-là: il faut l'avouer. Et la France n'est que trop ainsi face aux autres peuples: il faut aussi le dire.

Sur le plan culturel, enfin, cela tendra à créer une sorte de religion nationale divinisant la littérature classique, Louis XIV, les références obligatoires, et à susciter des conflits avec ceux qui pourront dire: Moi je vois plutôt le salut dans l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, ou dans le Coran, ou dans l'Évangile selon saint Jean, ou dans le Dhammapada, ou dans La Philosophie de la liberté de Rudolf Steiner. Chacun pourra faire valoir ses droits à des valeurs propres.

Sans doute, Henri Guaino a dit que chacun peut avoir, en plus du Cid, une culture propre: il ne s'est pas cid.jpgdit totalitaire. Mais dans les faits, l’État qui sacralise ceci regarde cela avec méfiance, et crée une hiérarchie; or, chacun est libre d'en avoir une autre, et de préférer Shakespeare à Corneille, ou bien l'opéra chinois. Et si un professeur préférant Shakespeare à Corneille se sent obligé de faire le Cid, quelle conscience lui restera-t-il, puisqu'il pensera qu'à ses élèves, individuellement, la lecture de Shakespeare eût été plus profitable?

La culture n'est pas, en effet, un prétexte pour unifier les esprits, et faire prévaloir le collectif sur l'individuel. Non. Une pièce de théâtre a justement un effet individuel: elle s'adresse à l'âme de chacun. C'est l'âme de chacun qu'elle s'efforce d'ennoblir. Elle ne prend pas les hommes comme une masse, ou un peuple - mais un par un. Corneille est avant tout un poète que le monde entier peut lire, ou pas. Il n'est pas l'otage d'une nation, d'un État.

Peu importe qu'on rencontre ou non des gens distingués, ou bons citoyens, qui ont lu son Cid; la pièce élève l'âme pour que même au sein de son travail individuel, lorsqu'il entreprend et investit à partir de son capital propre, tout homme ait un sens moral, un idéal, et le réalise; il s'agit que, dans ses entreprises, l'être humain aille dans un sens juste parce que la littérature l'a formé. Il ne s'agit pas de donner le droit à l'État de surveiller chacune des actions des uns et des autres au nom des références communes! Shakespeare aussi peut servir de modèle, et François de Sales.

La liberté pour l'enseignant est plus importante que la conformité.

07:27 Publié dans Education, France, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook