12/07/2015

Un sanctuaire de la Savoie: le Fer-à-Cheval

CIMG1072.jpgAu fond de la vallée du Giffre est un des plus beaux lieux de l'univers: les cascades jaillissent de hauteurs fabuleuses, et ce bout du monde semble subsister d'un temps où la Terre et le Ciel ne faisaient qu'un. On le nomme, c'est connu, le Fer-à-Cheval, et il est situé dans la commune de Sixt, en Faucigny.

Royaume où l'eau et la terre semblent vivre dans une harmonie toute spéciale, il unit les gnomes et les ondines dans une assez profonde entente pour qu'on soupçonne une fée issue d'un astre d'y demeurer, ou d'y avoir demeuré il y a peu encore. Les corps y sont légers, brillants, fluides, et l'eau y est vive, comme contenant les formes des êtres futurs. À coup sûr les premiers hommes y sont nés: ils étaient alors à demi des ombres - mais lumineuses, scintillantes, comme tissées du rayonnement des planètes; ils vivaient dans un arc-en-ciel constant.

Ils étaient gouvernés par une déesse de la montagne, et sa présence fut encore sentie par Ponce de Faucigny, au onzième siècle: ce seigneur créa à Sixt un monastère connu, et consacra une source qui guérissait. Elle venait du royaume mystérieux et enchanté de la déesse; elle était en quelque sorte ses pleurs, généreusement délivrés. La compassion en elle suscitait ces larmes.

Aujourd'hui elle s'en est allée, dit-on; mais sa cité fut laissée à la garde d'antiques héros. Et en particulier, Captain Savoy put en passer les portes. Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpgIl en a fait une de ses bases fondamentales. L'âme de la Savoie s'y trouve encore sous forme de nappe luisante, descendue jusque-là.

Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, voulait y faire représenter la tétralogie de Wagner - le Ring: les Burgondes y étaient venus. En tout cas ils avaient fondé Samoëns: c'est historique. J'ai fait un poème un jour sur le fondateur de cette noble communauté, que j'ai appelé Samawald, bien que selon les étymologistes il se fût juste appelé Samo: c'était un diminutif! Samawald était aussi un héros qui avait la garde du Fer-à-Cheval. Il fut un grand ami de Captain Savoy: il lui passa le relais.

Le Fer-à-Cheval est indéniablement un des lieux où vécurent les Nibelungen: le peuple des brumes, né de l'arc-en-ciel; ce qui reste de l'Atlantide. Quand je m'y rends, je songe bien à Wagner, mais en particulier à l'ouverture de Parsifal: ses notes longues, mélancoliques, amples, me font toujours penser à des torrents qui éternellement coulent sur des montagnes pleines de verdure - et dont émanent des formes grandioses, divines, exprimant la destinée.

Oui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la destinée ne se trouve pas tant dans les grandes cités Valkyries-L.jpgqu'à la source des torrents: c'est là que la vie prend forme, et donne son pli à l'existence. Les cités ne font que manifester ce qui a été placé à ces sources mystérieuses. Elles croient pouvoir le diriger, mais il est déjà trop tard, les choses ont déjà pris une direction spécifique.

Avec quel à-propos les anciens vénéraient les sources, plaçaient des temples au début du monde tel que le figure le Fer-à-Cheval! Avec quel à-propos aussi les moines chrétiens ont tendu à s'installer dans ces parages fatidiques et inconnus du plus grand nombre! Là les astres détachés du Ciel rencontraient la Terre et y créaient les formes. La prière en marquait la reconnaissance des hommes, mais elle était aussi le seul moyen d'influer sur leur destinée - sur le sort des cités, des peuples. Ensuite on ne le pouvait plus. Les profanes l'ignoraient, mais il en était bien ainsi. Une fois que le dieu avait fini d'agir, que pouvait-on encore faire? On n'agissait plus qu'en périphérie, à la surface. C'est seulement au moment de son action qu'on pouvait l'influencer, l'adoucir.

Voilà pourquoi Captain Savoy a pris comme une de ses bases, comme un de ses châteaux, ce lieu grandiose où résonne toujours la musique de Wagner, qu'on l'entende ou pas.

Je dois dire que cet endroit me rappelle également le poème Dieu de Victor Hugo, mais j'en parlerai un autre jour. Car Hugo voyait Dieu dans ce genre de lieux bénis, où l'eau se jetait des hauteurs et créait des brumes dans les montagnes. Là se cristallisaient les Nibelungen!

(La seconde image est de l'excellent Régis Dabol.)

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