31/07/2015

Michel Dunand monte sur les toits du cœur

dun.gifCette année, mon camarade Michel Dunand a publié, chez l'éditeur Jacques André, un nouveau recueil de poésie: Les Toits du cœur. Il y poursuit son tour de la Terre et de l'Art en aphorismes délicats, évoquant Van Gogh, le Kirghizistan, le Tibet. Il doute de plus en plus, apparemment, que les mots puissent exprimer l'expérience profonde de l'âme: non seulement chez lui ils sont toujours aussi rares, mais il le dit explicitement. Il parle de l'inaccessible absolu. Il s'agit désormais de se fondre dans une éternelle lumière, et les mots sont un poids.

Dans les recueils précédents, de symboliques images venaient porter l'âme vers le tout, vers les hauteurs; mais elles sont cette fois moins présentes. Deux moments m'ont frappé, à cet égard: l'escalier du soleil qui fait allusion à un monument de Lhassa; et la statue de Lénine, à laquelle il fait dire: J'étais un phare. / Une étoile. / Ou je le pensais, / je le disais, / je le croyais: le poète n'a pas l'air convaincu. Toute image évidemment peut donner lieu à de l'idolâtrie, et susciter un mensonge.

Mais j'avoue être de ceux qui la croient nécessaire. Comme disait Rudolf Steiner: C'est par l'image formée en nous-même que les forces de ce dont nous avons fait l'image peuvent affluer vers nous. On peut trouver que vouloir transfigurer le monde est vain, et que l'âme du poète doit plutôt se dissoudre dans l'absolu, aimer sans limites, anéantir l'ombre. Mais je crois plutôt qu'elle est appelée à faire luire son individualité immortelle, et que, pour cela, elle doit déjà s'être formée à partir des images: l'image d'elle-même idéalisée, sublimée - devenue pareille à un phare, comme eût dit Victor Hugo. Plus qu'ils ne bloquent le 35.jpgregard porté vers l'absolu, les escaliers dorés des temples asiatiques sont une aide; l'escalier de cristal qu'emprunta Bouddha pour rejoindre le quatrième ciel et y rencontrer Indra peut être gravi par les poètes - au moins pour les premières marches.

Ce que montrent, de la main, des yeux, les statues, a aussi sa signification utile. Lénine peut-être est un faux astre; mais est-il pire qu'une voie si abstraite qu'on n'y distingue rien?

Cela dit, le recueil de Michel reste très agréable à lire - plein d'or et d'encens. Il parvient à créer des états mystiques voluptueux.

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27/07/2015

Baroque en Espagne: saint François Borgia

St-Francis-Borgia.jpgJe suis allé en Espagne dans la Communuté valencienne, l'ancien royaume de Valence, et il faisait beau et chaud, mais ce qui m'a frappé est l'omniprésence des Jésuites. Je logeais près de Gandía, et c'est le pays des Borgia. Le plus vénéré de tous est le jésuite François, devenu le patron de la ville. Né en 1510, il était duc de Gandie, et proche de Charles-Quint. Il fit bientôt la rencontre de Pierre Favre, et à la mort de sa femme devint jésuite.

Le palais ducal de Gandía lui est consacré, et on y voit, dans une chapelle néogothique, Pierre Favre, représenté parmi d'autres figures qui ont compté pour le saint espagnol (j'en parle parce qu'il était savoyard, originaire du Villaret, près de Thônes.)

Le plus étonnant est peut-être la statue typique de saint François Borgia: on le voit, vêtu de noir, tenant dans sa main un crâne d'homme, et le contemplant. C'est Hamlet. Il médite sur la mort. Cela n'a à ma connaissance que peu à voir avec les statues de saints médiévaux; et le baroque savoyard, plus classique, plus fidèle aux temps anciens, n'a pas ce genre d'images. À ses pieds est un globe terrestre, et de nouveau cette idée d'universalité physique est assez moderne. Le baroque espagnol m'a fait l'effet de vouloir intégrer à la religion catholique la sensibilité de la Renaissance, au lieu qu'en Savoie on a simplement voulu maintenir et poursuivre la tradition médiévale. Cela m'a donné envie de m'intéresser au Siècle d'Or, et aux grands dramaturges d'Espagne, Lope de Vega, Calderon de la Barca; car j'avoue n'avoir lu, de cette époque, que le Convive de Pierre, de Tirso de Molina. La pensée m'en a paru médiévale, mais l'exécution marquée par la redécouverte d'Aristote, et propre à la Renaissance. C'était très intéressant, car il apparaissait un paradoxe, voire une contradiction, entre un Don Juan pécheur, issu des vieux mystères, virgen.jpget un Don Juan héros, issu de la tragédie (j'en ai parlé dans l'article Trahison du Dictionnaire de Don Juan, édité par Pierre Brunel). De même, saint François Borgia serait un mélange de saint médiéval et de Hamlet.

J'ai cherché dans la ville une statuette représentant ce noble personnage, mais je n'ai rien trouvé: l'investissement eût été trop grand, le profit trop petit. J'ai ramené de mon voyage une figure de la sainte Vierge protectrice de Valence, munie d'une longue robe en cône, et toute dorée, couronnée de gloire; dans ses bras, l'enfant royal, à ses pieds, deux enfants dans les langes. Pour celle-ci, on la trouve facilement dans les boutiques de la capitale régionale.

Dans les églises, la robe de la Vierge était constamment renouvelée, toujours neuve, et souvent ses yeux brillaient. J'aime cette ardeur dévote; car les statues dans les églises françaises sont souvent vieilles, et ne servent que de patrimoine, ne sont que l'occasion dob_bac6ae_san-cristobal-copie-ecran.png.jpg'une forme de chauvinisme. La tradition en est regardée avec sympathie, mais elle s'étiole.

On crie au loup, en France, quand une statue religieuse est érigée sur la place publique, mais près de Gandía, à l'entrée du charmant village d'Oliva, une statue de saint Christophe portant le Christ enfant a été placée dans une sorte de monument partiellement en verre, à des temps très récents. Une commune ne peut-elle pas décider souverainement de présenter au public ses figures de prédilection? À l'entrée du vieux bourg, un portail ancien contient la statue de saint Vincent, et même un autel: les saints protecteurs des cités ne sont pas un vain mot.

La ferveur fut d'autant plus grande, dans le royaume de Valence, qu'il fut colonisé par des Catalans et des Aragonais après la Reconquête et le bannissement des musulmans. J'en reparlerai, à l'occasion.

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22/07/2015

Paganisme et religion au vingt-et-unième siècle

Un sacrifice (source La Documentation par l'image 1952).jpgJ'entends parfois dire que les coutumes telles que l'arbre de Noël, ou la crèche de Noël, sont seulement culturelles, non religieuses, parce qu'elles sont d'origine païenne. Mais sait-on ce qu'est le paganisme? Les anciens avaient une vraie religion. Ils avaient des dieux, des rites, sacrifiaient aux dieux des animaux, leur faisaient des prières. Qu'entend-on lorsqu'on dit qu'une coutume est d'origine païenne? Qu'elle est vide de toute divinité? Mais pourquoi ne pourrait-on pas croire que l'arbre de Noël contient un esprit céleste? Est-ce qu'il importe qu'il s'agisse d'un dieu qui ne connaît pas Jésus-Christ, ou un ange qui le vénère? Est-ce que pour les anciens chrétiens le Christ n'avait pas été un dieu vivant parmi les anges, avant de s'incarner? Est-ce qu'en ce cas les dieux du paganisme ne le connaissaient pas?

On a le droit de penser que l'esprit de Dieu est dans l'arbre de Noël et dans la crèche qu'on met dessous: la laïcité peut l'interdire dans les bâtiments et l'espace publics, si elle considère que tout symbole dans lequel des êtres humains voient la présence d'un dieu doit y être proscrit!

Elle peut même demander à ce qu'on rebaptise le Panthéon; car le sens en grec est clair: c'est là que sont les dieux. Les grands hommes sont les nouveaux dieux. Une république laïque peut demander à ce qu'une association s'occupe à la place de l'État de ce lieu sacré. Car non, le paganisme n'était pas sans divinités ni religions.

Ou veut-on dire qu'il faut remplacer les religions issues de la Bible par celles qui existaient auparavant en Europe?

On prétend être profond quand on dit que les coutumes chrétiennes sont issues du paganisme. Mais récemment je lisais Bède, auteur, au septième siècle, d'une histoire ecclésiastique du peuple anglais. Il recopia une lettre du pape Grégoire qui conseille à ses missionnaires de ne pas heurter de front les croyances païennes. Que les temples soient gardés, mais qu'on en détruise les idoles et y célèbre les mystères chrétiens, ordonne-t-il; que les animaux sacrifiés aux démons fassent place à une autre arbre-de-noel-2.jpgcoutume: on célébrera les anniversaires des saints dont on possède les reliques en érigeant des huttes de branchages et en effectuant des festins à partir des bœufs qu'autrefois on tuait pour le rite païen. L'important n'est pas la coutume, mais le sens qu'on lui donne. On peut manger une dinde à Noël pour célébrer la naissance de Jésus; ce n'est pas un sacrifice aux dieux.

Il est fallacieux que, comme on l'entend souvent dire, le peuple ait spontanément résisté aux prêtres chrétiens en prorogeant le paganisme: les prêtres chrétiens eux-mêmes ont mis en place les survivances païennes.

On peut donc considérer que les habitudes culturelles remontent toujours à une religion, qu'elle soit chrétienne ou païenne. Grégoire affirme même que Moïse, en maintenant les sacrifices rituels des anciennes religions, a simplement voulu que cette fois ils fussent adressés au vrai Dieu!

Tout dépend donc du sens qu'on donne aux symboles. Il n'est jamais obligatoire et donné de l'extérieur. On peut aussi ne voir dans la sainte Vierge qu'une femme charitable de Bethléem, et non une divinité. Il est faux que les symboles obligent qui que ce soit à croire que Dieu est en eux. Et on peut croire que l'arbre de Noël contient une divinité, et le buste de Marianne: chacun est libre.

Il n'est par conséquent pas légitime d'invoquer la coutume païenne pour différencier le religieux du laïque.

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18/07/2015

Degolio LXVI: au secours de Sainte Apsara

10403594_1574376866179793_160177096558801158_n.jpgDans le dernier épisode de cette frémissante série, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait d'entendre Captain Corsica s'écrier qu'il allait partir chercher une certaine Sainte Apsara, enlevée par des Ogres.

- Ô Captain Corsica, vaillant fils de Cyrnos, dit alors le Génie d'or, laisse-moi t'accompagner; ainsi pourrai-je payer la dette que j'ai envers toi! Ainsi pourrai-je t'aider comme tu m'as aidé!

- En es-tu sûr, noble Solcum? répondit le héros de la Corse immortelle. Il s'agit de mon combat, et tu as tant à faire, à Paris, contre Fantômas!

- Comment aurais-je la force d'agir à Paris si je n'ai pas pu te seconder ici, ô ami? Ce n'est point me retarder, que de te suivre, mais me donner le courage d'accomplir mes futures missions. Si je ne venais point avec toi, j'en serais si marri que le cœur me manquerait, face à l'ennemi!

- Alors viens, fit le héros, fils de Cyrnos. Et toi, Cyborg d'argent, en es-tu aussi? Car je pourrais te contraindre à venir, mais je ne veux point le faire: je ne veux point exiger de toi ce devoir.

- Peux-tu en douter, noble fils de Cyrnos? s'exclama le Cyborg d'argent. Ce n'est pas pour moi une charge, mais une joie, de payer, comme Solcum, ma dette à ta lignée, et à toi. Je suis pressé de 11001939_753674721395210_5162667827839813824_n.jpgconnaître les ressources de ma nouvelle armure, mue non par les forces mécaniques, mais par les forces éthériques - mon armure vibrante de vie, étincelante, souple, irisée, tissée de rayons de lune. À la seule pensée que je vais affronter des Ogres, elle jette des feux bleus; car elle est avide de les assaillir, de les presser. Et mes bras aussi vibrent, à l'idée de les combattre! Allons, car j'ai hâte d'y être. Et prions pour que Sainte Apsara soit encore en vie.

- Mon père, dit alors Captain Corsica en se tournant vers Cyrnos; je demande la permission de quitter immédiatement ton palais pour poursuivre ces Ogres ignobles, et partir en quête de Sainte Apsara – ma chère Dévote Réparate-Brown.

Cyrnos, en réponse, eut ces paroles: Je t'y autorise, mon fils, et te presse de faire au mieux, dans cette aventure. Néanmoins, il faut que tu sois des plus prudents. J'espère qu'il ne t'a pas échappé qu'il s'agit là d'un piège. Car comment sinon expliquer qu'ils aient laissé Talcarède en vie? Il est peu probable qu'ils l'aient cru mort. Ils comptent sur ta venue, et pensent pouvoir rallumer la guerre avec nous. Ils désirent que tu sois leur première prise! Ils t'attendent de pied ferme. Ne va donc pas te jeter dans la gueule d'un dragon: car il y en aura un, crois-moi, à l'entrée de leur royaume!

Ce que j'espère est qu'ils n'aient pas prévu que tu serais accompagné du Génie d'or et du Cyborg d'argent, dont ils ne connaissent pas l'existence. Ils croient que tu viendras seul, ou secondé par des guerriers ordinaires. Donc appuie-toi, comme jamais, sur ces deux héros, sur ces deux amis, et fie-toi à leurs pouvoirs. Quoi qu'il en coûte à ta fierté, compte davantage sur eux que sur toi-même, car ils seront ceux qui te sauveront, et te permettront d'échapper aux ruses du Maufaé.

Et quant à vous, messieurs (dit-il en s'adressant aux deux amis de son fils), songez à ce que je viens de dire, et précédez mon fils à la bataille et dans les pièges: car ils seront faits pour lui, mais vous avez des pouvoirs spécifiques. Ouvrez-lui la voie, et il pourra vous secourir, après avoir déjoué les ruses de l'Ennemi. Sacrifiez-vous pour lui, s'il vous est cher. Et soutenez-le, si vous le voyez en péril.

Enfin, tous les trois, faites attention: car il se pourrait que derrière ce traquenard mon frère Ortrocos ait sa main. Et vous connaissez sa méchanceté, son infamie, son âcreté.

C'est sur ces paroles néanmoins que cet épisode doit s'achever. La prochaine fois, nous assisterons au départ des trois héros vers la forêt de Valdaresca.

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12/07/2015

Un sanctuaire de la Savoie: le Fer-à-Cheval

CIMG1072.jpgAu fond de la vallée du Giffre est un des plus beaux lieux de l'univers: les cascades jaillissent de hauteurs fabuleuses, et ce bout du monde semble subsister d'un temps où la Terre et le Ciel ne faisaient qu'un. On le nomme, c'est connu, le Fer-à-Cheval, et il est situé dans la commune de Sixt, en Faucigny.

Royaume où l'eau et la terre semblent vivre dans une harmonie toute spéciale, il unit les gnomes et les ondines dans une assez profonde entente pour qu'on soupçonne une fée issue d'un astre d'y demeurer, ou d'y avoir demeuré il y a peu encore. Les corps y sont légers, brillants, fluides, et l'eau y est vive, comme contenant les formes des êtres futurs. À coup sûr les premiers hommes y sont nés: ils étaient alors à demi des ombres - mais lumineuses, scintillantes, comme tissées du rayonnement des planètes; ils vivaient dans un arc-en-ciel constant.

Ils étaient gouvernés par une déesse de la montagne, et sa présence fut encore sentie par Ponce de Faucigny, au onzième siècle: ce seigneur créa à Sixt un monastère connu, et consacra une source qui guérissait. Elle venait du royaume mystérieux et enchanté de la déesse; elle était en quelque sorte ses pleurs, généreusement délivrés. La compassion en elle suscitait ces larmes.

Aujourd'hui elle s'en est allée, dit-on; mais sa cité fut laissée à la garde d'antiques héros. Et en particulier, Captain Savoy put en passer les portes. Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpgIl en a fait une de ses bases fondamentales. L'âme de la Savoie s'y trouve encore sous forme de nappe luisante, descendue jusque-là.

Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, voulait y faire représenter la tétralogie de Wagner - le Ring: les Burgondes y étaient venus. En tout cas ils avaient fondé Samoëns: c'est historique. J'ai fait un poème un jour sur le fondateur de cette noble communauté, que j'ai appelé Samawald, bien que selon les étymologistes il se fût juste appelé Samo: c'était un diminutif! Samawald était aussi un héros qui avait la garde du Fer-à-Cheval. Il fut un grand ami de Captain Savoy: il lui passa le relais.

Le Fer-à-Cheval est indéniablement un des lieux où vécurent les Nibelungen: le peuple des brumes, né de l'arc-en-ciel; ce qui reste de l'Atlantide. Quand je m'y rends, je songe bien à Wagner, mais en particulier à l'ouverture de Parsifal: ses notes longues, mélancoliques, amples, me font toujours penser à des torrents qui éternellement coulent sur des montagnes pleines de verdure - et dont émanent des formes grandioses, divines, exprimant la destinée.

Oui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la destinée ne se trouve pas tant dans les grandes cités Valkyries-L.jpgqu'à la source des torrents: c'est là que la vie prend forme, et donne son pli à l'existence. Les cités ne font que manifester ce qui a été placé à ces sources mystérieuses. Elles croient pouvoir le diriger, mais il est déjà trop tard, les choses ont déjà pris une direction spécifique.

Avec quel à-propos les anciens vénéraient les sources, plaçaient des temples au début du monde tel que le figure le Fer-à-Cheval! Avec quel à-propos aussi les moines chrétiens ont tendu à s'installer dans ces parages fatidiques et inconnus du plus grand nombre! Là les astres détachés du Ciel rencontraient la Terre et y créaient les formes. La prière en marquait la reconnaissance des hommes, mais elle était aussi le seul moyen d'influer sur leur destinée - sur le sort des cités, des peuples. Ensuite on ne le pouvait plus. Les profanes l'ignoraient, mais il en était bien ainsi. Une fois que le dieu avait fini d'agir, que pouvait-on encore faire? On n'agissait plus qu'en périphérie, à la surface. C'est seulement au moment de son action qu'on pouvait l'influencer, l'adoucir.

Voilà pourquoi Captain Savoy a pris comme une de ses bases, comme un de ses châteaux, ce lieu grandiose où résonne toujours la musique de Wagner, qu'on l'entende ou pas.

Je dois dire que cet endroit me rappelle également le poème Dieu de Victor Hugo, mais j'en parlerai un autre jour. Car Hugo voyait Dieu dans ce genre de lieux bénis, où l'eau se jetait des hauteurs et créait des brumes dans les montagnes. Là se cristallisaient les Nibelungen!

(La seconde image est de l'excellent Régis Dabol.)

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09/07/2015

Démocratie et nations (Union européenne, Grèce)

jean-pierre-chevnement-annonce-son-ralliement-franois-hollande-big.JPGL'autre soir, à la Télévision, j'ai assisté au morceau d'un débat entre Jean-Pierre Chèvenement, souverainiste social, et François de Rugy, écologiste notoire, et ils m'ont paru aborder un thème central, à propos de la crise grecque. Le premier disait que, quoi qu'on veuille, la démocratie était spontanément assimilée à la nation; et le second rappelait que la démocratie pouvait dépasser les frontières anciennes, et devenir européenne.

On dit que la Grèce a fait un choix démocratique, et cela n'est pas faux; mais la Commission européenne est désignée par le Parlement européen, qui lui-même est élu par les citoyens européens. La procédure est la même que celle qui permet de créer un gouvernement.

Pourtant, beaucoup de gens ressentent cette Commission comme étrangère, abstraite. En particulier, dans les pays du sud, à forte tendance étatique et sociale, on se reconnaît peu dans une oligarchie émanant des partis conservateurs et libéraux, pourtant majoritaires en Europe. Car ce sont les pays du nord et de l'est qui tendent à gouverner, et à être sur cette ligne libérale. Et les pays du sud ne veulent pas se soumettre.

Il en est notamment qui, fiers de leurs origines antiques, pensent avoir été et pouvoir être encore des modèles.

Mais l'Allemagne, le pays le plus peuplé d'Europe, est prépondérante dans l'Union, et la plupart des pays de l'est et du nord la suivent; quant aux pays du sud, ils le font à contrecœur.

D'un point de vue juridique, peu importe ce que dit Jean-Pierre Chevènement: peu importe que la Savoie ou la Corse se sente ou non appartenir à la France; si celle-ci prend une décision, celles-là y sont soumises.

C'est là qu'existe une certaine hypocrisie: les nations aussi peuvent être artificielles et ne pas correspondre à un ressenti profond. À l'inverse, le sentiment européen existe, même si Jean-Pierre Chevènement ne veut pas l'admettre - peut-être par détestation des Allemands.

De quoi ce sentiment est-il fait? Qu'est-ce qui est spécifiquement européen?

Cela apparaît clairement à tout esprit non prévenu: le Romantisme. L'idée que l'individu est libre face au monde, qu'il peut directement explorer les mystères du cosmos, et qu'il peut créer avec un capital. Il HYMNEUROPEEN.jpgn'en a pas moins une responsabilité: il doit aimer son prochain, car les hommes sont égaux. Or, le Romantisme est né en Allemagne, et sa naissance se confond avec le classicisme allemand: Goethe et Schiller. Il était parfaitement justifié de prendre comme hymne, pour l'Union européenne, l'Ode à la Joie de Schiller mise en musique par Beethoven.

Beaucoup de pays ont refusé cet héritage; ils ont continué à être classiques, à se réclamer de l'antiquité. La Grèce a vécu sur sa légende, sur ce qu'elle représentait symboliquement: le tourisme y a eu cette source. Pourtant, elle aussi est liée au Romantisme: son État est né de l'action des puissances occidentales au sein de l'Empire ottoman. Dominée culturellement par le christianisme orthodoxe, elle est issue de l'Empire byzantin, qui avait pour capitale Constantinople, et non Athènes.

Je suis allé à Athènes. Une ville essentiellement récente, aux bâtiments peu anciens, et déjà en déliquescence. Elle concentre pourtant le quart de la population grecque. Alors que la Grèce antique était morcelée, la Grèce moderne est concentrée autour de sa capitale, semblant répéter en plus petit l'empire de Constantinople. L'État-Providence peut-être y rappelle le culte de l'empereur d'Orient.

Rousseau a dit que toute portion d'une communauté pouvait s'en détacher et rompre le contrat global. Oui, c'est cela aussi la démocratie: d'anciens peuples ont le droit de prendre leur indépendance de l'Union européenne.

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07/07/2015

Conscience morale et science innée (Victor Hugo)

hugogavroche.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo affirme que la conscience est la quantité de science innée que nous avons en nous. Pour lui l'âme naissait en amenant avec elle des éléments célestes, et c'est ainsi qu'elle avait d'emblée le sens du bien et du mal.

Sans doute il faut attendre l'éducation pour que ce sentiment du bien et du mal soit relayé par des pensées claires. Et c'est là qu'apparaît une marge d'erreur: les professeurs peuvent se tromper. Mais cette pénétration du sentiment moral par la raison reste indispensable, car l'homme agit selon ses idées. Que pour Hugo les fondements de la vie morale soient dans le ciel est vérifié par les poèmes des Contemplations dans lesquels il évoque des anges qui pleurent depuis les hauteurs sur les hommes qu'ils voient s'enfoncer dans la fange, dans l'action vile.

On pourrait se dire qu'il ne faisait que suivre la doctrine chrétienne habituelle, mais c'est mal connaître les subtilités de la théologie. Dans le catholicisme moderne, la pensée dominante n'est pas celle-là. Le matérialisme y est bien plus présent que les agnostiques se l'imaginent, et Bernard Sesboué, par exemple, disait que l'âme naissait des parents, du projet éducatif - et il entendait par là la conscience morale.

Le catholicisme traditionnel regardait l'âme comme créée par Dieu avec le corps, mais cela demeurait abstrait. Bernard Sesboué (qui est un jésuite) a voulu responsabiliser les parents, et donner du sens à la famille. Mais Hugo était individualiste, quoique mystique, et il rejetait les dogmes. Il suivait au fond Platon, qui disait qu'apprendre c'était se ressouvenir, parce que l'âme avait connu dans le ciel, avant de naître, les vérités qu'elle rencontrait ensuite sur terre.

Or, un catholique bien connu avait cette manière de voir: le Savoyard Joseph de Maistre, dont Hugo avait été un disciple, avant de prendre ses distances. Contrairement aux catholiques modernistes, Maistre tendait vers la vision de Platon, qui était aussi celle d'Origène: l'âme préexistait à la naissance.

Dans une de ses méditations, un autre grand Savoyard, François de Sales, soutenait que l'âme était émanée du Père éternel. Elle n'était pas tant fabriquée à la naissance qu'engendrée de toute éternité. Il affirmait, conséquemment, que l'âme appartenait par nature au ciel: le bien et le mal en elle étaient hugo1.JPGinnés, quoiqu'ils n'y fussent que des germes que l'on devait faire croître. Il rejetait presque tous les philosophes antiques; seul Platon trouvait grâce à ses yeux. Or, ces méditations de l'évêque de Genève, Maistre les avait pratiquées.

Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau ira dans ce sens d'une âme qui d'emblée est douée de conscience morale parce qu'elle porte en elle l'image de la divinité. Le romantisme passe forcément par ce lien individuel et personnel aux entités célestes. Lien qui explique, par exemple, la conversion de Jean Valjean: en assistant aux actions pieuses de l'évêque Myriel, il sent remonter en lui sa conscience vivante, son ange. Et soudain il épouse le camp du bien. Il était pourtant sans culture, sans instruction; mais cela a suffi.

La conscience est une forme de science que la poésie peut approfondir.

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03/07/2015

Degolio LXV: l'enlèvement de l'Apsara

ruins_by_iidanmrak-d5wmt54.jpgDans le dernier épisode de cette épique série, nous avons laissé nos héros alors qu'un messager ensanglanté venait de leur annoncer qu'une personne nommée Sainte Apsara (ou Dévote Réparate-Brown) avait été enlevée par les Ogres de Valdaresca, et qu'il s'apprêtait à en narrer les circonstances.

- Voici, dit celui qui venait d'être nommé, et après avoir bu d'une eau qui ondoyait dans le gobelet d'argent que lui avait tendu Tilistal dès qu'il avait entendu les mots de son maître: nous étions, elle et moi, dans les ruines de la cité immémoriale de Noscl, où vous savez qu'elle aime à séjourner, parce qu'elles lui rappellent les temps heureux où elle y vivait avec ses parents. Hélas! la plaie de son cœur ne s'est pas refermée, et, une fois par mois, elle effectue un pèlerinage sur le tombeau de ses géniteurs. Elle y pose des fleurs, répand de l'eau lustrale – puis, tournant ses pensées, sa voix et ses paumes vers le séjour céleste, elle prie les dieux, qui ont accueilli l'âme des siens, de les traiter comme s'ils étaient leurs propres enfants.

Je me tenais en arrière, veillant comme d'habitude sur elle, scrutant les alentours, puisque ce lieu - nul ici ne l'ignore - reste infesté d'Ogres, le sang qu'ils ont répandu les y ramenant inlassablement. Ils se nourrissent, en effet, de cadavres, et s'efforcent d'absorber les mânes qui s'élèvent encore au ciel: retardataires, tourmentées et demeurant près de ce sol maudit dans l'espoir de revoir leurs proches, eprayer_by_furtivelungs.jpglles sont pour eux une proie facile. Plus liées qu'il ne faudrait à leur ancienne maison, c'est aussi, vous le savez, pour les soulager que Sainte Apsara se rend à Noscl. Par ses mots ailés, par le feu de ses suppliques, elle s'efforce de les délivrer de leurs chaînes terrestres et de les préserver des filets atroces des Ogres, qui les attrapent pour s'en repaître abominablement. Par ses charmes elle ouvre une porte dans la voûte céleste, et les étoiles leur apparaissent, et des êtres en viennent, qui leur tendent la main et les emmènent. Mais je crains que ce ne soit justement cette œuvre sublime que les Maufaés n'aient voulu détruire, en enlevant notre chère amie, notre svelte princesse.

- Tu vois sans doute juste, Talcamède! s'écria Captain Corsica. Mais comment est-ce précisément arrivé? Raconte-le-nous, je t'en prie!

- Soudain, reprit le messager funeste, alors que Sainte Apsara se tenait toujours agenouillée, ont surgi six Ogres armés, immenses et terribles. Trois démons plus petits les accompagnaient, ignobles Gnomes. Je poussai un cri, sortis mon épée, et me jetais au-devant d'eux, pour la défendre au péril de ma vie. Je tentai de blesser un des Ogres, mais deux Gnomes me saisirent par les pieds, et je m'affalai. Puis tous trois s'élancèrent, armés de gourdins, entreprenant de m'assommer.

La dernière chose que je vis, avant de sombrer dans l'inconscience, fut Sainte Apsara, qui, prévenue par mon cri, s'était retournée et commençait à sortir son épée brillante de son fourreau d'ivoire.

Quand je revins à moi, hélas! elle n'était plus là. Mais elle s'était bien défendue: elle avait fait mieux que moi. Car, sur les lieux de l'enlèvement, les restes d'un Gnome transpercé et d'un Ogre décapité demeuraient. Cependant, sa chemise soyeuse avait dû être déchirée, car il en restait, à terre, un morceau, teinté de sang. Je vous l'ai rapporté: le voici. Et il le montra.

- Par ma foi! rugit Captain Corsica en s'en saisissant; s'ils ont touché un cheveu de sa tête, ils le paieront cher. Car je m'en vais tout de suite la délivrer, et plonger dans leur repaire.

Sur ces paroles menaçantes du héros de la Corse libre, il faut arrêter cet épisode, et renvoyer la suite à la fois prochaine. On apprendra comment plusieurs héros partirent à la recherche de Sainte Apsara!

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01/07/2015

Individualisme, corporéité, évolution

cats.jpgL'évolution, pour moi, n'a rien créé absolument. Je ne crois pas à la génération spontanée, et donc je ne pense pas que les qualités animales et humaines soient sorties du néant. Pourtant, matériellement, il est indéniable qu'elles n'existaient pas, qu'elles ne se manifestaient pas avant leur apparition. Pour moi en effet l'évolution est qualitative: la faculté de penser est bien venue tardivement à l'humanité et les qualités animales, elles-mêmes, ne sont apparues que progressivement.

Comment concilier ces deux propositions: l'apparition des qualités au cours de l'histoire et l'absence de génération spontanée?

Je dois avouer regarder les vertus comme d'essence spirituelle: les corps les manifestent, et justement c'est là qu'est l'évolution: plus le temps a passé, plus les corps ont été en mesure de contenir et de manifester des qualités préexistantes.

Teilhard de Chardin disait que ce n'était pas la forme du tigre qui l'avait rendu féroce, mais sa férocité qui avait créé sa forme. La férocité existait déjà avant, mais la nature a pu construire un corps qui la contenait - et ce fut le tigre. Or, je crois qu'il en va de même pour l'entendement humain.

Et c'est là que le débat devient – lui-même - féroce. Car si on peut concevoir que la nature soit potentiellement féroce, en général, on lui refuse la faculté d'avoir de l'entendement. Pourtant, si l'homme en possède, et s'il fait partie de la nature, il faut bien qu'elle en possède aussi.

Est-il sensé de regarder l'homme comme radicalement en marge? Cela ne rappelle-t-il pas la doctrine chrétienne qui le disait créé directement par Dieu, et déposé sur Terre? Cela ne rappelle-t-il pas le dogme qui a rejeté l'Évolution?

Naturellement, des esprits binaires pourront penser qu'en s'opposant à la doctrine chrétienne, on a pris un pli qui devait forcément imposer le matérialisme; et ils diront que, si l'évolution est une réalité, il faut bien que les qualités psychiques de l'homme et de l'animal aient été créées par la matière même. Et donc qu'en soi elles aient été arrachées au néant. Mais il n'en est pas ainsi. Il est possible de concilier l'évolution avec la pensée que l'esprit est consubstantiel à la matière, qu'il l'a toujours accompagnée, Anubis - 3 Anubis a genoux.jpgqu'il n'a fait qu'évoluer avec elle. Teilhard de Chardin, défendant une telle idée, s'admettait panthéiste, et affirmait que même les atomes avaient un début de psychisme.

Rudolf Steiner allait plus loin: l'esprit conscient conduisant les animaux, disait-il, existe, mais il n'est pas dans le corps même de ceux-ci: il se tient en dehors – au-dessus -, et dirige directement l'ensemble d'une espèce. Les animaux sont en quelque sorte ses membres - voire une partie de son tronc, pour les plus évolués d'entre eux. Mais l'équivalent de la tête humaine se tient en dehors - au-dessus. Seul l'homme a une corporéité qui a intégré cette tête de façon complète.

On remarque qu'aucun mammifère n'a la tête ronde autant que l'être humain. Les enfants chimpanzés l'ont, et puis elle s'écrase, s'allonge, comme si ce qui potentiellement avait pu l'habiter s'en dégageait, et que le crâne effectif refusait de l'englober - ou devenait dans l'incapacité de le faire.

Et de cette sorte, l'individu humain devient maître de ses pensées, conscient de ce qu'il fait, et peut agir intentionnellement. Il devient donc, aussi, à même d'être individuellement jugé.

L'évolution tend donc toujours plus vers la responsabilité individuelle, et la conscience de soi. Elle est orientée vers l'individu.

On pourra trouver ces conceptions étranges et fantastiques; mais elles sont pour moi un bon moyen de concilier l'Évolution et l'Esprit – et d'échapper à la fois au matérialisme et aux dogmes religieux.

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