04/08/2015

La nation, une fiction rhétorique?

Louis_XV_by_Maurice-Quentin_de_La_Tour.jpgOn dit souvent que les religions ont été inventées par les rois pour mieux asservir le peuple. C'était plus ou moins l'idée de Voltaire, et le fait est que sous Louis XV, le roi de France ne croyait guère en Dieu mais protégeait l'Église parce qu'il en avait besoin: que le peuple crût à sa nature divine l'arrangeait. Peut-être aussi qu'il avait peur des prêtres: qu'il savait que leurs intrigues pouvaient réduire à néant ses décisions et monter le peuple contre lui. Mais Voltaire préférait penser que le roi était tout-puissant: l'idée l'en arrangeait, car lorsqu'il se dressait contre l'Église, il craignait pour sa vie, et espérait se sauver par la protection secrète de la Cour. Au bout du compte, chacun crée les fictions qui lui conviennent et vont dans le sens de ses intérêts. Nul besoin pour cela qu'il y ait un enjeu religieux explicite.

On admet volontiers que la France moderne a pareillement créé une fiction nationale, imposant rétroactivement à des contrées exotiques une identité qui arrange l'État central: on pense aux départements et territoires d'outre-mer, bien sûr, mais aussi aux régions périphériques qui n'ont parlé français que parce que Paris l'a voulu et ne sont devenues agnostiques que parce que Jules Ferry l'a entrepris. Car par l'agnosticisme il faut entendre le fameux rationalisme à la française, que la Savoie avant son rattachement ne connaissait pas vraiment, et qu'à mon avis les régions qui ne gregoire.jpgparlaient pas français spontanément ne connaissaient pas non plus. L'abbé Grégoire en atteste, puisqu'il liait le breton et l'alsacien à la superstition...

Bref, l'identité nationale est comme une mythologie, et elle est destinée au culte de l'État, et elle a sa langue sacrée.

Mais peu importe, peut-être. L'important serait de savoir si cette mythologie a une telle valeur qu'elle est légitimée à remplacer celles qui avaient cours autrefois. Et la réponse officielle, partagée par nombre de philosophes, en particulier ceux qui ont droit à la parole, on la connaît: bien sûr que cette image de la France universellement philosophique correspond à un idéal humain qui dépasse de tous les bords l'image de la France catholique et morcelée que nous offre l'état antérieur! Il n'y a donc rien à dire: même si c'est fictif, la fiction contient une vérité qui tient de l'absolu.

Pourtant, la France apparaît dans le monde comme isolée: le rationalisme au fond ne concerne qu'un tiers environ de l'humanité. Même en Europe, cette tendance paraît minoritaire. On a pu croire que cela allait changer, que le monde suivrait la France, qui était à la pointe de l'Évolution: il y avait des prophètes, pour le dire. Mais après une période incertaine, cela a reculé. Et la nation s'en recroqueville.

Or, toute fiction a une part d'imperfection. Il s'agit aussi de l'adapter au réel. Sinon, elle se brise d'un coup. Et c'est un fait qu'il n'est pas absolument obligatoire de s'arrêter aux portes du mystère, comme le veut le rationalisme: on peut y pénétrer, et le monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, ou une autre religion, n'a pas à être chassé de la sphère culturelle. C'est bien là qu'est une sorte de thumb-x480-1423157409.jpeglimite fatale à la fiction d'une France entièrement philosophique. Car les statues par exemple de la Vierge qui ornent les places publiques en Savoie viennent bien du monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, et elles sont une réalité: elles correspondent à un sentiment profond, dans le peuple. La peur face au monde du mystère, cette peur qui empêche d'en créer des représentations, ne peut pas être érigée en système. Rien n'empêche en effet de conserver une certaine logique au sein de l'Inconnu: Victor Hugo l'a dit.

La tradition française est partiale; il lui manque quelque chose. Et c'est ce que signifient les problèmes identitaires de la France actuelle face à ses régions, ses banlieues, ses voisins. Elle doit encore trop à Voltaire, au règne de Louis XV.

09:23 Publié dans Culture, France | Lien permanent | Commentaires (14) | |  Facebook

Commentaires

Tout à fait d'accord. Et je trouve que le Chablais a en partie échappé à cette domination. Même le Christianisme y est différent : beaucoup plus naturel et spontané. L'esprit de François de Sales est toujours là

Écrit par : Marie Paule | 04/08/2015

Le Chablais a toujours été un peu spécial, témoin Maurice Dantand.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

d'accord également et surtout pour les régions du centre(cantal-aveyron)mais à Paris la situation !est bien différente!

Écrit par : Mendousse-Pineau | 04/08/2015

Chaque région doit pouvoir faire comme elle l'entend, et même chaque commune. Paris fait comme elle veut, personne ne doit être obligé de l'imiter.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

Faudra bien qu'un jour on se débarrasse de nos chaines. C'est bien joli les racines, mais voler c'est pas mal non plus et pour ça faudrait pourvoir de temps en temps couper le lien. La gravité se chargera de nous ramener sur Terre.

Écrit par : Pierre Jenni | 04/08/2015

Pour voler intelligemment il faut un point d'appui dans le ciel, comme disait saint Augustin il existe aussi une pesanteur céleste, et des éléments qui subissent la gravité céleste: le feu, par exemple. L'homme a en lui de ces éléments, mais il en a d'autres aussi, il ne peut donc voler qu'avec circonspection. Les racines sont le point de repère qui lui permet de ne pas voler au hasard, mais évidemment ne doivent pas lier, empêcher de voler.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

Et les gourous, ils sont là pour la galerie ?

Écrit par : Pierre Jenni | 04/08/2015

Le gourou en Orient est un point d'appui, mais en Occident un poids inutile, car l'esprit philosophique permet à chacun de prendre appui sur sa propre pensée.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

L'orient et l'occident sont aujourd'hui réversibles et l'a toujours été géographiquement. Le Grand Orient vient de chez nous et nous offre son lot de gourous bien cachés. Ils grimpent dans la hiérarchie par leurs présentations et autres travaux philosophiques.
Le monde est devenu un village. Je lis aujourd'hui Aurobindo ou Krishnamurti avec d'autres yeux. Quand je parle de nous débarrasser de nos chaines, je parle de TOUT ce que nous avons ingurgité depuis notre naissance, que cela vienne d'ici ou d'ailleurs. la circonspection est évidemment indésirable car elle reste du domaine du mental effrayé de se frotter à ce qu'il ne maitrise pas. Comme on le comprend. Voler avec une ceinture de plomb n'est ni jouissif, ni indiqué.

Écrit par : Pierre Jenni | 04/08/2015

La question reste de savoir comment rester maître du vent.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

Non la question c'est justement de ne pas vouloir maitriser mais se laisser porter.

Écrit par : Pierre Jenni | 04/08/2015

Le vent le plus fort reste celui qui attire vers le sol, à mon avis.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

On peut imaginer qu'un très ancien seigneur indien étant bien embêté fit venir son conseiller principal en lui disant qu'à force de faire massacrer tous ceux qui ne faisaient pas sa volonté il finirait par n'y avoir plus personne et que les corvées il lui faudrait les faire lui-même. "Soit, dit-il à son conseiller, tu trouves une solution au plus vite, soit je te fais écorcher vif!"

Le conseiller revint plus vite qu'imaginé. Il avait inventé la croyance en la réincarnation faisant de chacun soit l'artisan de son bonheur, soit l'artisan de son malheur.


Renan a confirmé ce que l'on a constaté en lisant les évangiles non seulement sérieusement mais par soi-même: Jésus, à proprement parler, n'était pas un théologien.

Enseignant en marchant n'évoque-t-il pas les plus anciens philosophes?

Toutefois, en prenant au sérieux certains fragments de cet enseignement entrant à vif dans nos vécu pas les même pour tous mais adaptés aux situations variées des uns et des autres je poserai la question de savoir si ce n'est pas en fait de pédagogie dont il s'agit?!

L'alliance du "sabre et du goupillon" est notoire mais en rentrant en soi-même en son for intérieur ne découvre-t-on pas que le gourou, s'il fallait adopter ce terme, est intérieur?!

Écrit par : Myriam Belakowsky | 04/08/2015

Celui qui suit les enseignements de Jésus, ou d'un prêtre qui les reprend, suit bien une sorte de gourou.

Heureuse invention, que celle du conseiller, à mon avis consciemment ou non il est tombé juste, un ange devait parler par sa bouche, et utiliser son désir de plaire à son maître pour énoncer par lui une vérité.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/08/2015

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