16/08/2015

Dogme de l’anticonformisme

la-chasse-au-clerge-sous-la-revolution.jpgIl serait étonnant qu'il y en eût encore pour penser que critiquer les prêtres, les religions, est faire preuve d'une grande liberté d'esprit, car depuis quelques années, beaucoup d'intellectuels ont proclamé ce qui n'était apparu que discrètement jusque-là: il existe une convention de l'anticonformisme qui peut être aussi rigide, dogmatique, bourgeoise, despotique que l'était l'ancien modèle - issu si on veut de la royauté. Au nom de la république et de la révolution, on le sait bien, un totalitarisme peut être imposé et devenir une règle uniforme, aveugle.

Cela m'est apparu il y a plus de vingt ans quand, à Annecy, je fréquentais des artistes athées et anarchistes, et que, soudain, l'envie m'a saisi de lire les grands textes religieux occidentaux. Car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, je n'ai reçu aucune éducation religieuse, et mes parents sont athées déclarés, et je suis toujours allé à l'école publique; l'école Decroly où j'étais, près de Paris, avait beau être expérimentale, elle restait laïque et agnostique, et quand je dessinais trop de super-héros ou de personnages mythologiques, on me le reprochait. Les artistes sortis de cette école sont connus, certes, pour être des esprits rebelles, mais pas pour être mystiques: le plus connu est Mathieu Kassovitz, qui a déclaré, à propos d'un de ses films, que les fantômes au cinéma ne posaient pas de problème parce qu'ils n'existaient pas.

Quand j'ai commencé, donc, à lire des livres appartenant à la culture conservatrice, cela a transparu dans ma conversation, et mes amis se sont éloignés de moi: je ne respectais pas les codes, comme on dit.

Je ne prétends pas qu'il y ait plus d'ouverture d'esprit chez les religieux. J'avais été exclu des scouts protestants après avoir blasphémé, et à Annecy je choquais mes camarades du collège public par mes paroles sacrilèges. Ce qui est l'occasion de rappeler aux intellectuels parisiens que la France n'est pas uniformément agnostique, et qu'Annecy n'est pas Paris, même à l'école publique. Mais cela a déjà été révélé par des gens comme Emmanuel Todd.

La soudaine froideur de mes amis anarchistes et en théorie ouverts d'esprit m'a cependant déçu; car lorsqu'on se pose comme dénué de préjugés, est-il sensé de répéter exactement les mêmes anticonformismes que tout le monde? Nous étions arrivés à un moment où cela se transmettait photos_12942466635931.jpghéréditairement, ou du moins socialement: nous étions dans une forme de néoclassicisme. Il s'agissait d'une marque d'identité, d'appartenance communautaire. Cela tournait à vide.

Le plus pénible a peut-être été de voir rejeter avec énergie, et par principe, la culture savoyarde, qui, c'est vrai, était traditionnellement catholique. Je l'ai découverte dans les livres de la bibliothèque familiale, restée formellement fidèle à mon grand-père catholique et conservateur dont cependant mon père n'avait pas suivi la philosophie: seul le goût de la Savoie lui était resté. Il avait sinon adopté les idées de la bourgeoisie progressiste parisienne qu'il fréquentait.

Il était arrivé un moment, pour moi, à l'inverse, où cette culture bourgeoise progressiste me semblait fade. Les auteurs français du vingtième siècle que nous étudiions au lycée ne m'enthousiasmaient pas. Je trouvais que Camus imitait en les édulcorant Dostoïevski et Kafka, et que Malraux faisait pareil avec Victor Hugo.

Encore aujourd'hui, quand j'évoque François de Sales, ou défends le droit de vénérer les images du merveilleux chrétien traditionnel, on finit toujours par me placer du côté des méchants, par affirmer que mon point de vue est idéologique, que je me cache sous des considérations culturelles et qu'en réalité je défends le retour à l'ancien régime: bref, c'est l'anathème. Mais je reconnais que je ne les subis pas autant qu'autrefois; des certitudes ont été ébranlées.

Et c'est là qu'apparaît un problème social: la perte de repères. Beaucoup d'êtres ont besoin de certitudes; désorientés, ils deviennent nerveux. Il est important de donner des réponses, en redonnant vie à la culture républicaine, ou alors à la culture régionale. Mais cela doit être plus dans l'élan que dans le conformisme, le préjugé. Il faut créer de nouvelles figures. C'est l'art qui montrera le chemin, plus que la science, la politique ou la religion.

11:17 Publié dans Philosophie, Société | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Mais si l'on a foi en l'esprit est-ce l'art qui montrera le chemin ou le souffle qui inspirera ou orientera science, politique ou religion?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 17/08/2015

Il y a toute sorte d'esprits, et l'esprit bon qui montre le chemin s'exprime dans l'art.

Écrit par : Rémi Mogenet | 17/08/2015

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