26/08/2015

Bernard Mathon et les surhommes du futur

ldp7130-1990.jpgBernard Mathon (1945-2000) est un écrivain de science-fiction assez peu connu, n'ayant publié qu'un recueil de nouvelles dans sa jeunesse, plus rien ensuite; il est mort dans un accident de voiture peu après avoir échoué à publier un roman mêlant le créole et le futurisme.

Mais un de ses récits, paru en 1990 dans l'anthologie Les Mosaïques du temps, appelé Onze Malheureux Phonèmes, est un des plus intéressants qu'on ait alors produits en France. Il raconte qu'une expédition intersidérale atterrit sur une planète qu'on croyait inhabitée et que peuple étrangement une grosse douzaine d'êtres doués de pouvoirs fabuleux. Ils vivent nus, sont télépathes, meuvent les objets à distance, les créent même de toutes pièces à volonté, se téléportent. Ils vont s'unir charnellement et psychiquement aux Terriens, et leur ouvrir l'esprit aux véritables mystères cosmiques en changeant leur perception de la réalité. Pour ce faire, ils leur apprennent leur langue, mais surtout une phrase comprenant onze phonèmes. Ce mantram, une fois entendu, donne le vertige, et fait voir un abîme; mais il permet aussi d'acquérir les mêmes pouvoirs, et de devenir surhumain.

Or, on apprend que ces êtres de la planète lointaine sont en fait des hommes venus du futur pour rencontrer les trois cosmonautes de l'expédition, et en faire les apôtres de la nouvelle humanité une fois qu'ils seraient revenus sur Terre.

À vrai dire, on reconnaît un mélange entre The End of Eternity d'Asimov et Stranger in a Strange Land de Robert Heinlein: pour le premier, l'idée d'êtres venus du futur pour aider l'humanité à progresser; pour le second, l'idée que l'humanité accomplie est sortie des limites de la matière visible et contrôle le réel. Des similarités de détail démontrent l'imitation directe: comme chez Asimov, les hommes du futur sont incarnés principalement par une femme qui s'unit charnellement au personnage principal, et est comme une divinité aimante et bienfaisante; comme chez Heinlein, l'émancipation humaine émane d'un petit cercle d'apôtres, de gens éclairés par les surhommes.

Mais Bernard Mathon sut créer un univers cohérent et beau à partir de ces sources célèbres. J'ai particulièrement aimé le portrait qu'il fait de la femme magique, qu'il dit, au sens propre, éclairée de l'intérieur: elle rayonne visiblement. Il ne s'agit pas ici d'une métaphore pour parler de sa belle âme, 968948cbbb0bc4789d9cdf1655857c72-d4jymj5.jpgcar elle vient d'un temps où le corps et l'âme ne sont plus qu'une seule et même chose. (Qui n'est pas le nôtre, contrairement à ce que beaucoup disent, ou s'imaginent.) Dans Voyage to Arcturus, de David Lindsay, on trouve souvent de ces êtres illuminés de l'intérieur, dont la peau est rendue translucide par la mystérieuse lampe qui se trouve dessous. Cela renouvelle magnifiquement, en les concrétisant, les figures de femmes scintillantes qu'on trouve dans les chansons de geste, et dont l'arrivée dans une pièce illuminait tout. Lamartine, plus tard, dira qu'il ne s'agit pas d'une métaphore de rhéteur, mais d'une vision de poète, d'une forme de clairvoyance: le poète voit ce qui existe sur le plan spirituel. La science-fiction, faisant oublier la vieille rhétorique, a pu le rendre manifeste, non plus en se projetant dans un passé mythique, mais dans un avenir rêvé, un point Oméga au sein duquel l'homme est devenu un dieu.

09:38 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

Et comme la science fiction n'est "que" la science de demain, ça fait du bien de s'imaginer la suite lumineuse plutôt que sombre.
Mais pas besoin de fiction pour commencer le travail. L'immense littérature d'Aurobindo et les expériences de Mère tracent déjà le chemin vers la mutation qui permettra de se passer du système digestif.
Satprem l'a mis en poésie, notamment avec son "mental des cellules".
Mais vous connaissez sûrement...

Écrit par : Pierre Jenni | 26/08/2015

De réputation...

La science-fiction dit parfois n'importe quoi, aussi... Notamment quand elle ne parvient pas à s'arracher du monde physique.

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/08/2015

Il n'est jamais trop tard pour creuser un peu. ;-)
Le message d'Aurobindo c'est justement la transformation physique. Il ne s'agit nullement de s'arracher de notre réalité corporelle, ni de notre matrice actuelle, la Terre, mais de l'aider à évoluer. Le mental des cellules est un titre très explicite à ce sujet.

Écrit par : Pierre Jenni | 26/08/2015

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