28/08/2015

Ordalies et prodiges à Angkor

2599068.jpgQuand je suis allé à Siem Reap, au Cambodge, j'ai acheté un petit livre qui traduisait en anglais un récit de voyage à Angkor écrit par un Chinois du quatorzième siècle, un certain Zhou Daguan; il avait pour titre A Record of Cambodia.

Ce qui frappe le plus, dans le tableau qu'il fait, est que les anciens Khmers connaissaient l'ordalie aussi bien que les anciens Celtes et Germains: l'épreuve par laquelle on distingue dans les affaires de justice le bon du mauvais. On faisait par exemple plonger les mains dans l'huile bouillante; celui qui les gardait intactes était dans son droit, l'autre non.

Dans les textes médiévaux, écrits par des chrétiens, on n'a pas d'explication sur la logique interne à cette pratique: elle est juste racontée, et est clairement l'héritage de l'ancienne tradition, en particulier bretonne; car c'est dans le cycle arthurien et dans la légende de Tristan et Iseut qu'on la trouve le plus souvent. Les Germains étaient plutôt adeptes du duel judiciaire, qui obéit au même principe.

Il a pu y avoir des explications, rédigées en latin, sur cette façon de procéder: évidemment pour la condamner. Car l'Église s'y opposait. Elle l'assimilait à une superstition. C'est en tout cas ce qu'on peut observer dans le Traité des combats singuliers de Hyacinthe-Sigismond Gerdil, au dix-huitième siècle: il admet que pour les anciens Germains la divinité intervenait dans le conflit ritualisé, mais il rejette l'idée que ce soit possible. Dieu ne vient pas quand on le sonne, dit-il en substance. Il est donc resté difficile de saisir pleinement la logique des anciens peuples qui avaient ce type de pratiques.

Or Zhou Daguan les regarde sans aucune espèce d'œil critique; il ne la relie à aucune croyance: il affirme simplement qu'elles sont la preuve que les forces spirituelles sont très présentes à Angkor. Sinon, comment pourraient-elles exister? Si les hommes agissent, ce n'est pas sans raison, ce n'est pas en dehors du réel - présuppose-t-il.

Il s'exprime de la même façon en racontant un étrange prodige: un soldat qui s'unissait charnellement à sa petite sœur près d'une porte sanctifiée par la présence du Bouddha est restée coincé dans son corps; buddha_face_angkor_wat_siem_reap_1_hero.jpgils sont finalement morts de faim, après être restés deux semaines dans cet état. Zhou Daguan affirme que c'est arrivé deux fois. Et il conclut, donc, que le Bouddha exerce sur le lieu une influence spirituelle puissante.

Seule l'Asie peut-être a conservé des écrits dans lesquels on se situe dans cette logique. Même les miracles chrétiens n'étaient pas toujours expliqués avec une telle précision, et une telle simplicité. Quand ils le sont, ils suivent bien sûr une logique comparable: la divinité est intervenue pour punir les impies. Une légende de Boëge le rappelle: un Savoyard allié des Bernois, au seizième siècle, eût traîné derrière son cheval la Vierge des Voirons, une statue célèbre pour sa couleur noire; soudain, elle s'arrête: le cheval ne peut plus avancer. Le cavalier se retourne: il reste coincé dans cette posture, le cou tordu. Pis, sa descendance aura la même tare. Assurément, l'ermitage de Notre-Dame des Voirons était lui aussi rempli de force spirituelle, émanant de la Vierge. D'autres traditions du reste le confirment, que je pourrai évoquer un autre jour.

Car ce qui frappe, également, dans le récit de Zhou Daguan, est que les Khmers d'autrefois se baignaient nus; or maintenant ils se baignent tout habillés: ils sont devenus beaucoup plus pudiques. À cause des peines infligées par le Bouddha aux incestueux? Dieu sait.

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26/08/2015

Bernard Mathon et les surhommes du futur

ldp7130-1990.jpgBernard Mathon (1945-2000) est un écrivain de science-fiction assez peu connu, n'ayant publié qu'un recueil de nouvelles dans sa jeunesse, plus rien ensuite; il est mort dans un accident de voiture peu après avoir échoué à publier un roman mêlant le créole et le futurisme.

Mais un de ses récits, paru en 1990 dans l'anthologie Les Mosaïques du temps, appelé Onze Malheureux Phonèmes, est un des plus intéressants qu'on ait alors produits en France. Il raconte qu'une expédition intersidérale atterrit sur une planète qu'on croyait inhabitée et que peuple étrangement une grosse douzaine d'êtres doués de pouvoirs fabuleux. Ils vivent nus, sont télépathes, meuvent les objets à distance, les créent même de toutes pièces à volonté, se téléportent. Ils vont s'unir charnellement et psychiquement aux Terriens, et leur ouvrir l'esprit aux véritables mystères cosmiques en changeant leur perception de la réalité. Pour ce faire, ils leur apprennent leur langue, mais surtout une phrase comprenant onze phonèmes. Ce mantram, une fois entendu, donne le vertige, et fait voir un abîme; mais il permet aussi d'acquérir les mêmes pouvoirs, et de devenir surhumain.

Or, on apprend que ces êtres de la planète lointaine sont en fait des hommes venus du futur pour rencontrer les trois cosmonautes de l'expédition, et en faire les apôtres de la nouvelle humanité une fois qu'ils seraient revenus sur Terre.

À vrai dire, on reconnaît un mélange entre The End of Eternity d'Asimov et Stranger in a Strange Land de Robert Heinlein: pour le premier, l'idée d'êtres venus du futur pour aider l'humanité à progresser; pour le second, l'idée que l'humanité accomplie est sortie des limites de la matière visible et contrôle le réel. Des similarités de détail démontrent l'imitation directe: comme chez Asimov, les hommes du futur sont incarnés principalement par une femme qui s'unit charnellement au personnage principal, et est comme une divinité aimante et bienfaisante; comme chez Heinlein, l'émancipation humaine émane d'un petit cercle d'apôtres, de gens éclairés par les surhommes.

Mais Bernard Mathon sut créer un univers cohérent et beau à partir de ces sources célèbres. J'ai particulièrement aimé le portrait qu'il fait de la femme magique, qu'il dit, au sens propre, éclairée de l'intérieur: elle rayonne visiblement. Il ne s'agit pas ici d'une métaphore pour parler de sa belle âme, 968948cbbb0bc4789d9cdf1655857c72-d4jymj5.jpgcar elle vient d'un temps où le corps et l'âme ne sont plus qu'une seule et même chose. (Qui n'est pas le nôtre, contrairement à ce que beaucoup disent, ou s'imaginent.) Dans Voyage to Arcturus, de David Lindsay, on trouve souvent de ces êtres illuminés de l'intérieur, dont la peau est rendue translucide par la mystérieuse lampe qui se trouve dessous. Cela renouvelle magnifiquement, en les concrétisant, les figures de femmes scintillantes qu'on trouve dans les chansons de geste, et dont l'arrivée dans une pièce illuminait tout. Lamartine, plus tard, dira qu'il ne s'agit pas d'une métaphore de rhéteur, mais d'une vision de poète, d'une forme de clairvoyance: le poète voit ce qui existe sur le plan spirituel. La science-fiction, faisant oublier la vieille rhétorique, a pu le rendre manifeste, non plus en se projetant dans un passé mythique, mais dans un avenir rêvé, un point Oméga au sein duquel l'homme est devenu un dieu.

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24/08/2015

Degolio LXVIII: le destin de la cité sainte

Tirion.jpgDans le dernier épisode de cette légendaire série, nous avons laissé Captain Corsica alors que, remontant en pensée le temps, il racontait à ses deux amis, le Cyborg d'argent et le Génie d'or, ce qui concernait la mystérieuse cité de Noscl. Il poursuivit en des termes assez grandioses.

On dit qu'elle s'étendait à l'infini - qu'elle s'étirait sans solution de continuité jusqu'aux astres et que ses fondations se confondaient avec l'éternité. Vrai est-il qu'elle fut contemporaine des dieux, du temps où ils vivaient sur Terre, où ils n'avaient pas émigré ailleurs. Or les fondateurs de Noscl les avaient d'abord suivis, mais ensuite ils revinrent, et s'installèrent en ces lieux. C'était avant que le Soleil ne fût créé, que les Immortels avaient une première fois fondé cette cité; ils étaient partis de la Terre pour créer le Soleil avec les êtres divins, mais ensuite avaient voulu revenir. La Lune non plus n'avait pas encore été forgée, dans le bouclier blanc d'Alar.

Lorsque Cyrnos à son tour revint du ciel où il demeurait, les hommes de Noscl étaient déjà présents, et c'est près de leurs fontières qu'il édifia sa cité, devenant leur ami et prenant parmi eux femme, aujourd'hui en allée.

Or un envoyé du royaume céleste vint auprès des Maîtres de Noscl, et leur indiqua que l'heure était venue pour eux de quitter la Terre parce qu'ils n'avaient plus assez de force pour résister à ceux qu'on gem_artifact_by_mar_93-d7vwejn.jpgnomme les Ogres. Ceux-ci, guidés par mon oncle Ortrocos et pervertis et renforcés par l'atroce Mardon avaient désormais acquis suffisamment de vigueur pour assaillir et prendre la grande cité. Et elle abritait des trésors que ses fondateurs avaient amenés du royaume divin, et les dieux ne permettraient pas qu'ils fussent saisis par les Hordes Noires, car ils leur donneraient une puissance sans limites. C'est pour les garder, en vérité, que les pères de Noscl s'étaient rendus sur la Terre et avaient fondé leur cité: ils croyaient que les dieux voulaient s'en emparer, et ils étaient jaloux, ils les aimaient d'un amour démesuré.

Parmi eux se trouvaient des joyaux d'un prix immense, dans lesquels la lumière primordiale, venue des créateurs cosmiques, avait été placée. Si les Maufaés s'en étaient emparés, ils auraient pu créer un monde nouveau, taillé selon leurs vues - ou plutôt celles de Mardon, qui les guidait en sous-main, et qui étaient horribles: dans un royaume entièrement soumis à l'intelligence perfide de ce maître occulte, d'immenses robots vivants, d'énormes monstres mécaniques seraient devenus pareils aux dieux. Les hommes eussent été leurs esclaves, ou même leur eussent servis de nourriture. La Terre serait devenue un organisme entièrement autonome, et défiant à jamais les autres astres; jamais plus les hommes n'eussent pu évoluer normalement - devenir des êtres stellaires, comme c'est leur destin. Voulaient-ils être la cause de ce désastre? Eux-mêmes avaient-ils une place, dans ce projet?

Les Seigneurs de Noscl n'écoutèrent pas l'avertissement. Et les Ogres les attaquèrent, espérant s'emparer des joyaux. Vaillamment la gent de Noscl résista; mais elle reculait toujours plus - et l'ombre s'étendait, et absorbait sa lumière. Alors apparut celle que, toi, Solcum, Génie d'or, tu connus: la terrible Dicaliudh, l'ignoble Araignée! Elle tissa sa toile, et ouvrit des brèches fatales dans la muraille. Le carnage fut atroce. Et les dieux durent intervenir, et le fils d'Alar descendit des étoiles avec ses troupes, et il abattit Dicaliudh, la rejeta dans l'abîme, et rapporta dans la cité de Dordïn les gemmes étincelantes, où elles demeurèrent à l'abri des Maufaés. Ortrocos mon oncle s'enfuit, après que Cyrnos l'eut assailli à la demande de Teldur fils d'Alar; il le poursuivit, mais ne put le rattraper.

Ô lecteurs! ce récit épique commence à être long, pour aujourd'hui; il faudra attendre une prochaine fois sa suite, toujours faite par Captain Corsica: on apprendra comment Dévote Réparate-Brown s'est retrouvée seule et errante dans les ruines de la cité sainte.

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20/08/2015

Khmers de Savoie (François Ponchaud)

51LBMsZYHeL._SX332_BO1,204,203,200_.jpgQuand je suis allé au Cambodge, j'ai lu la Brève Histoire du Cambodge de François Ponchaud, un prêtre savoyard originaire de Sallanches qui a acquis la nationalité cambodgienne après avoir appris le khmer classique et avoir vécu au Cambodge durant des années. Il a participé à la traduction en khmer de la Bible, et je me dis qu'il aurait pu traduire aussi l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, car j'ai toujours songé qu'elle n'était pas sans rapport avec le bouddhisme tel qu'on le pratique en pays khmer. Le pieux évêque de Genève conseillait par exemple de se visualiser avec son bon ange en rase campagne, et de se le représenter montrant en haut le paradis, en bas l'enfer - et appelant à le suivre en haut. Or, les figures du Bouddha montant au royaume divin d'Indra, puis repoussant les monstres de Mâra l'esprit de la mort, peuvent aisément se coordonner avec celle de cet ange. Le lien étant que François de Sales rejetait l'intellectualisme abstrait, et prônait une imagination imprégnée de divin - figurant le monde supérieur notamment par les anges et les saints du ciel.

Sans doute, il restait plus abstrait que les Khmers, adeptes aussi des génies des lieux, ou des esprits des ancêtres, et visualisant les anges de préférence sous la forme de femmes célestes - de fées. Inversement, l'idée du Père éternel n'est pas présente dans le bouddhisme.

Nonobstant, le catholicisme salésien aurait peut-être plus de succès au Cambodge que les autres formes occidentales du christianisme. Il en beaucoup eu, au dix-neuvième siècle, en Russie, grâce aux frères de Maistre; l'imagination du pieux évêque pouvait toucher la sensibilité russe, ou slave, et même se lier à la richesse icônique du christianisme orthodoxe.

François Ponchaud parle abondamment des Khmers Rouges, qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il a dénoncés dès leur apparition. Cependant, les intellectuels français refusaient de le croire: un curé accusant des Les-saintes-coleres-de-Francois-Ponchaud_article_popin.jpgcommunistes de crimes, quoi de moins crédible? Finalement il avait raison.

Il a expliqué le phénomène par des biais qui m'ont semblé justes, et auxquels j'avais également songé: par exemple l'amour de Pol Pot pour Jean-Jacques Rousseau.

Avait-il pratiqué La Profession de foi du vicaire savoyard?

Il existe à Bonneville une forte communauté cambodgienne, dont on m'a expliqué l'histoire: un couvent de La Roche sur Foron avait un pendant au Cambodge, et un lien s'est créé, après qu'un Cambodgien pourtant non catholique a eu demandé de l'aide à ce pendant. Il a entraîné à sa suite toute une communauté. Les industriels bonnevillois qui ont employé les Cambodgiennes m'ont dit qu'elles avaient des doigts de fée. Le monde des esprits est si proche, au Cambodge, qu'on s'y fond, et qu'on lui ressemble. Inversement, sans doute, il ressemble souvent à ce monde-ci. Les représentations qui en sont faites intègrent le monde élémentaire et les anges des rangs modestes; mais dès que l'abstraction devient trop forte, l'on s'avoue incapable de rien dire. C'est presque physiquement, peut-être, que la métaphysique rebute l'Asie.

François Ponchaud recommande de respecter la cultre khmère et d'essayer d'établir des liens avec elle. Il souhaite dire que le Christ libère du Karma. Je ne sais s'il ose reconnaître l'existence des vies successives pour autant. La hiérarchie catholique l'a souvent niée.

Sa Brève Histoire est un livre sympathique et clair, qui n'occulte pas les croyances des Khmers quant à l'origine de leurs rois, ancrées dans le mythe: ils viennent d'hommes-serpents immortels vivant sur Terre, unis à des Brahmanes.

Un Savoyard donc qui mérite d'être mieux connu, et reconnu.

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18/08/2015

Robert A. Heinlein: un monde étranger

7461055.jpgRobert A. Heinlein (1907-1988) passe pour être un des plus grands auteurs de science-fiction américains. Dans son célèbre roman Stranger in a Strange Land (1961), il évoque l'arrivée sur Terre d'un Terrien élevé sur Mars et qui en a acquis des pouvoirs fabuleux et une vision de la vie surprenante. À mon grand dépit, le livre parle peu de Mars et de ses merveilles, préférant évoquer les effets sur la société de l'arrivée de ce surhomme. Mais il en dit quand même quelques petites choses, qui surprennent parce qu'elles mêlent passéisme et futurisme.

Ou même y a-t-il là le moindre futurisme? La société martienne est extérieurement primitive: les Martiens, ovipares, font des œufs dont ils acceptent que la plupart n'éclosent jamais, et après la naissance laissent aussi mourir les progénitures qui ne parviennent pas à survivre: la sélection naturelle s'opère à ce moment. Or, Heinlein surprend en affirmant que c'est ce qui permet aux adultes martiens de ne justement pas être dans une situation de compétition: car il prétend que la loi de sélection naturelle doit obligatoirement s'appliquer, de telle sorte que si on ne l'a pas laissée s'exercer au début, elle se rattrape ensuite. Le choix des Martiens les conduit à vivre dans une société fraternelle, harmonieuse, juste et bonne.

Mais plus encore, ils vivent en communion constante avec le monde spirituel. La plupart des Martiens, nous raconte-t-on, sont des esprits désincarnés, qui ont vécu physiquement mais à présent se contentent de vivre dans l'atmosphère psychique de Mars. Or les vivants communiquent avec eux - et du reste ces esprits apparaissent eux-mêmes comme tout aussi vivants que les âmes incorporées, si ce n'est davantage. C'est par eux, par ces ancêtres, que leur viennent leur conscience cosmique, et leurs pouvoirs incroyables. Bref, Mars ressemble à ce que la mythologie attribue à la Terre primitive. Heinlein n'en affirme pas moins que la Terre devra ressembler de plus en plus à cela, si elle veut s'émanciper des préjugés, des limitations dans la vision. Et c'est alors que les ennuis pour notre homme de Mars commencent: car les Terriens, ne voulant pas être libres, s'en prennent à lui et le martyrisent. Mais c'est une autre histoire...

Ce qui est certain est que Mars est pour Heinlein l'occasion de rêver d'un monde au sein duquel la manifestation physique de la vie n'est que la partie émergée de l'iceberg, l'essentiel étant invisible pour les yeux, comme eût dit le Petit Prince: Mars réalise cet idéal, encore inaccessible aux Terriens.

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16/08/2015

Dogme de l’anticonformisme

la-chasse-au-clerge-sous-la-revolution.jpgIl serait étonnant qu'il y en eût encore pour penser que critiquer les prêtres, les religions, est faire preuve d'une grande liberté d'esprit, car depuis quelques années, beaucoup d'intellectuels ont proclamé ce qui n'était apparu que discrètement jusque-là: il existe une convention de l'anticonformisme qui peut être aussi rigide, dogmatique, bourgeoise, despotique que l'était l'ancien modèle - issu si on veut de la royauté. Au nom de la république et de la révolution, on le sait bien, un totalitarisme peut être imposé et devenir une règle uniforme, aveugle.

Cela m'est apparu il y a plus de vingt ans quand, à Annecy, je fréquentais des artistes athées et anarchistes, et que, soudain, l'envie m'a saisi de lire les grands textes religieux occidentaux. Car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, je n'ai reçu aucune éducation religieuse, et mes parents sont athées déclarés, et je suis toujours allé à l'école publique; l'école Decroly où j'étais, près de Paris, avait beau être expérimentale, elle restait laïque et agnostique, et quand je dessinais trop de super-héros ou de personnages mythologiques, on me le reprochait. Les artistes sortis de cette école sont connus, certes, pour être des esprits rebelles, mais pas pour être mystiques: le plus connu est Mathieu Kassovitz, qui a déclaré, à propos d'un de ses films, que les fantômes au cinéma ne posaient pas de problème parce qu'ils n'existaient pas.

Quand j'ai commencé, donc, à lire des livres appartenant à la culture conservatrice, cela a transparu dans ma conversation, et mes amis se sont éloignés de moi: je ne respectais pas les codes, comme on dit.

Je ne prétends pas qu'il y ait plus d'ouverture d'esprit chez les religieux. J'avais été exclu des scouts protestants après avoir blasphémé, et à Annecy je choquais mes camarades du collège public par mes paroles sacrilèges. Ce qui est l'occasion de rappeler aux intellectuels parisiens que la France n'est pas uniformément agnostique, et qu'Annecy n'est pas Paris, même à l'école publique. Mais cela a déjà été révélé par des gens comme Emmanuel Todd.

La soudaine froideur de mes amis anarchistes et en théorie ouverts d'esprit m'a cependant déçu; car lorsqu'on se pose comme dénué de préjugés, est-il sensé de répéter exactement les mêmes anticonformismes que tout le monde? Nous étions arrivés à un moment où cela se transmettait photos_12942466635931.jpghéréditairement, ou du moins socialement: nous étions dans une forme de néoclassicisme. Il s'agissait d'une marque d'identité, d'appartenance communautaire. Cela tournait à vide.

Le plus pénible a peut-être été de voir rejeter avec énergie, et par principe, la culture savoyarde, qui, c'est vrai, était traditionnellement catholique. Je l'ai découverte dans les livres de la bibliothèque familiale, restée formellement fidèle à mon grand-père catholique et conservateur dont cependant mon père n'avait pas suivi la philosophie: seul le goût de la Savoie lui était resté. Il avait sinon adopté les idées de la bourgeoisie progressiste parisienne qu'il fréquentait.

Il était arrivé un moment, pour moi, à l'inverse, où cette culture bourgeoise progressiste me semblait fade. Les auteurs français du vingtième siècle que nous étudiions au lycée ne m'enthousiasmaient pas. Je trouvais que Camus imitait en les édulcorant Dostoïevski et Kafka, et que Malraux faisait pareil avec Victor Hugo.

Encore aujourd'hui, quand j'évoque François de Sales, ou défends le droit de vénérer les images du merveilleux chrétien traditionnel, on finit toujours par me placer du côté des méchants, par affirmer que mon point de vue est idéologique, que je me cache sous des considérations culturelles et qu'en réalité je défends le retour à l'ancien régime: bref, c'est l'anathème. Mais je reconnais que je ne les subis pas autant qu'autrefois; des certitudes ont été ébranlées.

Et c'est là qu'apparaît un problème social: la perte de repères. Beaucoup d'êtres ont besoin de certitudes; désorientés, ils deviennent nerveux. Il est important de donner des réponses, en redonnant vie à la culture républicaine, ou alors à la culture régionale. Mais cela doit être plus dans l'élan que dans le conformisme, le préjugé. Il faut créer de nouvelles figures. C'est l'art qui montrera le chemin, plus que la science, la politique ou la religion.

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12/08/2015

Hypothèses cosmologiques et science-fiction

image010.jpgJ'ai suivi à l'université de Grenoble un cours de cosmologie générale donné par un sympathique membre de l'équipe qui a fait partir le satellite Planck pour mesurer les ondes par-delà l'atmosphère terrestre. Ce qui m'a frappé est que la découverte d'une température constante et globale dans l'univers - c'est à dire d'une activité ondulatoire -, non explicable par les phénomènes visibles, a donné lieu à une théorie qui maintenant passe volontiers pour une vérité démontrée: l'existence d'une matière et d'une énergie noires (ou sombres), dont il s'avère qu'elles sont plus importantes en réalité que la matière et l'énergie visibles. L'aimable professeur andalou que j'ai eu face à moi précisait pourtant qu'il était possible que cette matière et cette énergie noires n'existassent pas. Dans le public, on aime croire à des certitudes. Des indices de leur existence ont pu être indirectement établis, notamment en observant les plus hautes fréquences perceptibles, celles des rayons Gamma. Mais aucun élément physique n'a pu être livré face à la théorie: il n'y a donc pas de preuve.

Ce qui m'a frappé n'est pas tant la promptitude du public à prendre pour une vérité ce qui n'est qu'une théorie cohérente, car cela arrive très souvent. Il n'aime pas que le monde soit plein d'ombres; il aime croire que les scientifiques patentés ont une clairvoyance surhumaine leur permettant de découvrir les théories qui sont des vérités. Non, ce qui m'a frappé, c'est, dans cette démarche scientifique, le lien avec la science-fiction. Le point commun n'est pas dans la capacité d'imagination, car elle existe aussi ailleurs, mais dans le pli spécifique à ce genre: l'imagination doit aller plus loin que le réel sensible pour trou-ver.jpgen chercher les fondements, mais en créant l'image d'une matière autre, plus profonde et plus essentielle que la précédente. Cette seconde matière, même si la plupart des auteurs du genre s'en défendent, a quelque chose en elle de divin, en ce qu'elle intègre des pouvoirs spirituels réservés dans les anciennes mythologies à Dieu, ou aux anges. Je les ai déjà résumés: la création de la vie, le voyage dans le temps, la téléportation instantanée. En cosmologie, on ne va pas si loin: la matière et l'énergie noires ne sont présentes que pour expliquer physiquement des résultats obtenus par des instruments. Mais la science-fiction aime suivre la même démarche jusque dans l'espace mythique.

La science expérimentale a pris un pli qu'avait essayé de rejeter la science romantique allemande, dans la première moitié du dix-neuvième siècle: Goethe, contre Newton, dénonçait l'obsession des découvertes obtenues par les instruments. Il préconisait, pour saisir les causes réelles des formes, d'entrer dans une démarche imaginative raisonnée, une forme d'imagination disciplinée, soumise à une logique propre. On ne l'a guère écouté. Peut-être pourtant qu'en ce cas le fond cosmologique diffus trouverait d'autres explications intéressantes.

On peut se souvenir de ce que disait Rousseau: la cause première est au-delà de la matière, parce que la matière qu'on peut établir comme cause a forcément elle-même encore une autre cause. Mais la science est libre de ne pas chercher les causes premières et, quand elle voit homme agir, de se demander comment ses muscles ont pu bouger ses bras, au lieu de regarder ce qu'a voulu faire cet homme. Ce n'est pas sans utilité: loin de là. Il est plus étonnant que la science-fiction se limite à ce KhOfvkox5EAekQRHsDRA11Gc89M.jpggenre de réflexions, car il est manifeste qu'elle entre dans le domaine de l'esprit. Le voyage dans le temps, par exemple, peut-il méconnaître que, dans les faits, le passé n'est que le présent de la mémoire, le futur seulement le présent de l'attente, comme le disait saint Augustin? Existent-ils objectivement? Est-il réellement logique qu'avec un corps soumis au temps, et vivant dans le présent, on puisse aller dans le passé?

Olaf Stapledon est parti de la science des phénomènes physiques et l'a prolongée selon la méthode de Goethe par l'imagination philosophiquement disciplinée. C'est en quoi il fut un génie. Certains critiques (par exemple Simon Bréan) pourtant prétendent qu'il est du coup sorti de la science-fiction - qu'il est entré dans la fantasy (celle-ci devenant apparemment le genre qui évoque par des symboles le monde spirituel, comme l'épopée dans l'antiquité). Mais l'art a-t-il jamais accepté les limites imposées de l'extérieur? Si la science-fiction les accepte, c'est elle qui sort de l'art - de la littérature.

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10/08/2015

Gil Blas de Santillane et la Chartreuse de Parme

histoire-de-gil-blas-de-santillane-89569.jpgPendant mes vacances en Espagne, j'ai lu un roman classique qui s'y déroule: Gil Blas de Santillane, de Lesage. Comme il s'agit d'un des premiers romans d'aventures de la littérature française, j'avais envie de le lire, et comme il imite nombre d'œuvres espagnoles classiques et reprend des épisodes de l'histoire d'Espagne, l'occasion était à saisir.

En général, au dix-huitième siècle, l'imagination est sobre et tout est dans le style. C'est ici le cas. Cela se veut réaliste, en ce que le héros connaît constamment les aléas de la fortune: dès qu'il réussit dans un emploi, il est mis à la porte, mais la chance lui permet d'en retrouver un autre. C'est un réalisme à la mode classique: il ne faut pas croire que le sort l'accable parce qu'il ne réussit pas durablement; il faut le concevoir dans un sens inverse: il a toujours la chance de retrouver un emploi digne de lui. Il n'a pour cela rien à faire: la providence y pourvoit. Le monde lui est favorable.

D'ailleurs, plus l'action avance, plus ses emplois sont glorieux, et durables. Heureux homme! Ses femmes sont dans le même cas. Il finira noble, quoique parti de peu. Une image ravissante qui sans doute a beaucoup marqué les promoteurs de l'ascension sociale à la fin du dix-neuvième siècle: la confiance en un État bon devait être récompensée, et permettre d'atteindre le bonheur terrestre - le seul au fond qu'on puisse connaître avec assurance. Les images du dix-huitième siècle imprégnaient certainement les esprits progressistes à l'origine de la Troisième République.

Il en est né un néoclassicisme romanesque que le surréalisme n'a pas pu empêcher - héritier de Lesage et de ses contemporains. Même la science-fiction prétendait placer dans une conjoncture réaliste des fantasmagories au sein desquelles des héros, malgré quelques avanies et obstacles, allaient de bonheur en bonheur jusqu'à la parousie finale. La technologie y aidait, plus que la Providence et l'État; mais en général, en France, on la concevait comme émanant de l'État-Providence. Il a le monopole des dons faits à la Science: l'enjeu en est pour ainsi dire national.

Ce qui m'a amusé est également l'influence manifeste de Gil Blas sur Stendhal écrivant La Chartreuse st.jpgde Parme: car on y suit les aventures d'un premier ministre du Roi qui se sert avec cynisme et joyeusement de sa position pour s'enrichir, et le comte Mosca, chez Stendhal, tient le même rôle à Modène. L'écrivain dauphinois entendait défier la morale, comme Lesage ne l'avait pas lui-même fait, puisque Gil Blas, aidant ce ministre, finit en prison. Comme Fabrice del Dongo, dira-t-on. Mais ensuite Gil Blas sert son successeur, qui l'a fait sortir de sa tour, et cette fois vertueusement. Le héros de Stendhal préféra, de son côté, se retirer des affaires et mourir rapidement.

J'ai songé que Stendhal n'était pas aussi inventif que je l'avais cru dans ma jeunesse, et qu'il avait juste développé un aspect cynique présent dans un roman antérieur. Peut-être tout de même tient-il plus du romantisme, son roman contenant une espèce de gothisme qui n'était pas présente chez Lesage. On sait qu'il a écrit La Chartreuse de Parme en un peu plus d'un mois: il était inspiré. Il avait ruminé ses souvenirs de lecture, et ils ressortaient sous une forme nouvelle. Gil Blas de Santillane a quelque chose de fondateur, pour le roman français.

Quant à l'Espagne, elle est présente comme l'Italie de Stendhal, à la manière d'un pays où le fantasme peut se réaliser. C'est la base du roman d'aventures, que les Anglais préféreront placer dans des pays plus lointains et moins classiques.

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08/08/2015

Degolio LXVII: à la recherche de Noscl

Concept_Art_de_Udûn.jpgDans le dernier épisode de cette vibrante série, nous avons laissé nos trois héros (Captain Corsica, le Génie doré de Paris et le Cyborg d'argent) alors que, ayant résolu de partir à la recherche de Sainte Apsara kidnappée par les Ogres, ils venaient de recevoir un conseil de l'éternel Cyrnos: prendre garde à l'évident guet-apens.

- Tu parles sagement, ô mon père, répondit Captain Corsica. Je n'avais pas pleinement pris conscience que ce pût être un piège: je me disais que les Maufaés avaient pris la fuite en emportant Sainte Apsara, et qu'ils avaient eu trop peur d'être rattrapés et surpris par d'autres gardes du corps qu'elle eût eus - et peut-être est-ce le cas, peut-être n'ont-ils simplement pas eu le temps de tuer, d'achever Talcarède. Mais je me tiendrai sur mes gardes; car même en ce cas ils savent que je vais venir la chercher - et redhorndemon-sms-0908.jpgvoici, ils m'attendent de pied ferme, tendant déjà dans l'ombre leurs mains griffues vers moi, et préparant des guets-apens. J'essaierai d'agir ainsi que tu le dis, ô Cyrnos - quoi qu'il m'en coûte de pousser devant moi mes amis, comme si je fusse un pleutre. En vérité, le moment venu, je ne sais si ma fougue et ma rage m'autoriseront à temporiser! Mais il en sera comme les destins en ont décidé. Ne t'inquiète donc point: la volonté des dieux ne peut être contrée, et il n'en sera pas fait autrement que selon leur sagesse.

Et maintenant, mes amis, allons. Adieu, mon père.

Les trois héros, alors, saluèrent le roi de la Corse immortelle, puis, ayant reçu l'autorisation de s'en aller, sortirent de la grand-salle.

Après avoir vérifié leurs armes, ils s'élancèrent vers le vaisseau de Captain Corsica, et y montèrent. Sans tarder, celui-ci s'éleva dans les airs et prit la direction de l'ouest. Il descendit, ainsi, la vallée mystérieuse de Cyrnos, suivant le cours de la rivière argentée qui déroulait ses plis dans les prés landscapes nature forest valley fantasy art painted artwork drawings 2000x1400 wallpaper_www.wallpaperhi.com_7.jpgd'émeraude. Et puis, soudain, il tourna à droite, dans une autre vallée, où coulait une rivière aux flots moins purs avant de se joindre à la précédente.

Le Génie d'or alors demanda si Captain Corsica s'était souvent rendu en ces lieux indiqués à lui par Talcarède; car peut-être eût-il été utile que celui-ci leur montrât le chemin.

- En vérité, répondit le héros de la Corse libre, je connais parfaitement l'endroit. Je sais sur quelle tombe Sainte Apsara a prié, car c'est là que je la trouvai, jadis. Et pour que tu saches ce qui me lie à elle, je vais brièvement te raconter son histoire. Écoute, toi aussi, Cyborg, car il faut que tu connaisses les secrets de notre royaume.

Sachez que Sainte Apsara, appelée par les hommes Dévote Réparate-Brown, est née dans l'illustre cité de Noscl, sur la terre de Valdaresca, alors qu'elle était florissante, radieuse, belle, et qu'elle semblait taillée dans le quartz. Des gemmes rayonnantes ornaient ses portes et ses fenêtres - comme si elle avait su tirer le meilleur de la terre, en saisir les racines les plus profondes et les faire paraître au jour. 9c71dad66c414f1ce6960c06a7479dcf.jpgElle était si splendide que les hommes qui parvenaient à l'apercevoir la croyaient stuée parmi les étoiles; et ils prenaient ses cristaux pour des astres.

La forêt qui l'entourait était aimable, verdoyante, et ses arbres balançaient sur ses toits leurs branches souples et odorantes; et ils prolongeaient la ville en accueillant des familles vivant dans leur entrelacs comme dans des loges, des maisons de bois vivant. Noscl réalisait une forme de symbiose entre le minéral et le végétal: les deux s'y confondaient

Les arbres les plus fréquents y étaient des hêtres et des châtaigniers - et leurs fruits avaient en eux comme une lueur. Les anges fréquemment se promenaient parmi eux, admirant leur beauté - et parfois ils passaient les portes d'or de la cité de marbre.

Mais ce récit doit momentanément s'interrompre, la place manquant; et laisser pour la prochaine fois la révélation de la cité de Noscl, ses origines, sa fin, son destin!

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04/08/2015

La nation, une fiction rhétorique?

Louis_XV_by_Maurice-Quentin_de_La_Tour.jpgOn dit souvent que les religions ont été inventées par les rois pour mieux asservir le peuple. C'était plus ou moins l'idée de Voltaire, et le fait est que sous Louis XV, le roi de France ne croyait guère en Dieu mais protégeait l'Église parce qu'il en avait besoin: que le peuple crût à sa nature divine l'arrangeait. Peut-être aussi qu'il avait peur des prêtres: qu'il savait que leurs intrigues pouvaient réduire à néant ses décisions et monter le peuple contre lui. Mais Voltaire préférait penser que le roi était tout-puissant: l'idée l'en arrangeait, car lorsqu'il se dressait contre l'Église, il craignait pour sa vie, et espérait se sauver par la protection secrète de la Cour. Au bout du compte, chacun crée les fictions qui lui conviennent et vont dans le sens de ses intérêts. Nul besoin pour cela qu'il y ait un enjeu religieux explicite.

On admet volontiers que la France moderne a pareillement créé une fiction nationale, imposant rétroactivement à des contrées exotiques une identité qui arrange l'État central: on pense aux départements et territoires d'outre-mer, bien sûr, mais aussi aux régions périphériques qui n'ont parlé français que parce que Paris l'a voulu et ne sont devenues agnostiques que parce que Jules Ferry l'a entrepris. Car par l'agnosticisme il faut entendre le fameux rationalisme à la française, que la Savoie avant son rattachement ne connaissait pas vraiment, et qu'à mon avis les régions qui ne gregoire.jpgparlaient pas français spontanément ne connaissaient pas non plus. L'abbé Grégoire en atteste, puisqu'il liait le breton et l'alsacien à la superstition...

Bref, l'identité nationale est comme une mythologie, et elle est destinée au culte de l'État, et elle a sa langue sacrée.

Mais peu importe, peut-être. L'important serait de savoir si cette mythologie a une telle valeur qu'elle est légitimée à remplacer celles qui avaient cours autrefois. Et la réponse officielle, partagée par nombre de philosophes, en particulier ceux qui ont droit à la parole, on la connaît: bien sûr que cette image de la France universellement philosophique correspond à un idéal humain qui dépasse de tous les bords l'image de la France catholique et morcelée que nous offre l'état antérieur! Il n'y a donc rien à dire: même si c'est fictif, la fiction contient une vérité qui tient de l'absolu.

Pourtant, la France apparaît dans le monde comme isolée: le rationalisme au fond ne concerne qu'un tiers environ de l'humanité. Même en Europe, cette tendance paraît minoritaire. On a pu croire que cela allait changer, que le monde suivrait la France, qui était à la pointe de l'Évolution: il y avait des prophètes, pour le dire. Mais après une période incertaine, cela a reculé. Et la nation s'en recroqueville.

Or, toute fiction a une part d'imperfection. Il s'agit aussi de l'adapter au réel. Sinon, elle se brise d'un coup. Et c'est un fait qu'il n'est pas absolument obligatoire de s'arrêter aux portes du mystère, comme le veut le rationalisme: on peut y pénétrer, et le monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, ou une autre religion, n'a pas à être chassé de la sphère culturelle. C'est bien là qu'est une sorte de thumb-x480-1423157409.jpeglimite fatale à la fiction d'une France entièrement philosophique. Car les statues par exemple de la Vierge qui ornent les places publiques en Savoie viennent bien du monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, et elles sont une réalité: elles correspondent à un sentiment profond, dans le peuple. La peur face au monde du mystère, cette peur qui empêche d'en créer des représentations, ne peut pas être érigée en système. Rien n'empêche en effet de conserver une certaine logique au sein de l'Inconnu: Victor Hugo l'a dit.

La tradition française est partiale; il lui manque quelque chose. Et c'est ce que signifient les problèmes identitaires de la France actuelle face à ses régions, ses banlieues, ses voisins. Elle doit encore trop à Voltaire, au règne de Louis XV.

09:23 Publié dans Culture, France | Lien permanent | Commentaires (14) | |  Facebook

02/08/2015

La Savoie et sa littérature catholique

images.jpgLa grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.

Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.

Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.

Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est obpicL2A34P.jpegle cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.

C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.

09:23 Publié dans Région, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook