09/09/2015

Certification, narration, dissertation

p27-collegeRaoulBlanchard-ph1.jpgEn France, pour enseigner au Collège, il faut passer un concours national de recrutement appelé Certificat d'aptitude des professeurs de l'enseignement secondaire, et en Lettres, il est remarquable que l'épreuve la plus importante y soit une dissertation. C'est remarquable, car durant ses quatre années de Collège, les programmes le disent clairement, l'élève doit apprendre à écrire un récit, à pratiquer la narration, et ne doit qu'être initié à l'argumentation. Or, dans le concours de recrutement en question, il n'y a aucune épreuve prouvant que le professeur, lui, maîtrise la narration.

Comment cela peut-il s'expliquer? Cela vient-il de ce qu'on méprise les collégiens, et qu'on fait passer le concours surtout pour les lycéens? Il est difficile d'y croire, puisqu'on assure que tous les efforts de l'institution sont mis sur le Collège, qui est le début des ennuis pour tant d'élèves.

Cela vient-il de ce qu'on méprise assez la narration pour s'imaginer qu'elle n'est qu'un sous-genre de l'argumentation? C'est possible: beaucoup ne comprennent pas du tout l'art de la narration; ils croient qu'elle n'est que démonstrative, et qu'elle ne sert qu'à trouver des exemples pour prouver une idée préétablie. Mais là encore, je n'ose y croire: une telle conception n'a-t-elle pas eu des effets catastrophiques sur l'art de la narration en France, et tous les esprits objectifs ne reconnaissent-ils pas que les récits qu'on peut écrire, filmer ou dessiner dans ce noble pays tendent à la nullité, ou du moins histoiresdefantomeschinois202.jpgà la médiocrité insigne? Que c'est en grande partie pour cette raison que les Anglais et les Américains, les Japonais et les Chinois inondent le marché de leurs productions et que les Français ne peuvent plus faire face?

Toujours est-il que le fait est là: on demande à des enseignants d'enseigner quelque chose dont on ne sait pas s'ils le maîtrisent ou non. Et en ce cas, on peut supposer que beaucoup ne le maîtrisent pas.

Il se peut que la cause du phénomène ne soit pas raisonnée: on demande de savoir faire une dissertation simplement parce qu'on voue un culte séculaire à l'intellectualisme, et il est proscrit d'apprendre à l'université l'art du récit parce qu'il fait appel aux sensations et aux faits physiques, concrets, davantage qu'aux concepts.

Il en est qui, ayant étudié en profondeur le problème, comprennent la narration, grâce aux schémas narratifs dont on enseigne la théorie. Mais ils ne mesurent pas souvent la difficulté de mettre en œuvre Ensor 1887 Adam et Eve chasses du Paradis ou Etude de Lumiere.jpgces structures, ne l'ayant que peu fait eux-mêmes. Et puis on feint volontiers de croire qu'elles sont au service d'un message philosophique et moral, et que là est leur intérêt essentiel. La dimension spirituelle du récit, son effet immédiat sur l'âme, est interdite d'évocation: elle choque, ou est niée.

L'idée que la narration fait vivre directement un drame reflétant l'ordre cosmique, sans passer par le concept, heurte la sensibilité rationaliste. On trouve donc normal, en France, de ne pas savoir écrire un récit: au fond on s'en flatte, on déclare qu'on s'est affranchi des contraintes narratives, qu'on a fait exploser les cadres, les codes! C'est très pratique: la révolution artistique a bon dos.

On trouve normal, aussi, de demander aux enfants de savoir faire quelque chose qu'il est un peu ridicule de savoir faire, mais qui prépare à autre chose: on trouve normal de penser que les enfants sont bêtes par nature.

Moi je pense que la narration est plus intelligente que la dissertation, en fait.

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