17/09/2015

Robert Desnos et les mondes supérieurs

Robert Desnos.jpgJ'ai lu un recueil de Robert Desnos - choix de poèmes trouvé sur mon lieu de travail -, et au début j'ai été rebuté par l'excès de sa fantaisie, quoique charmé par la richesse de ses images. Mais avec les années il a cherché des formes stables, et cela a créé des images plus claires, mythologiques par essence - car il croyait réellement au monde spirituel. Il a par exemple composé ces vers sublimes, consacrés à l'Étoile du matin:

Face au ciel, et cherchant dans les nuages en marche
Des géants abrutis par le froid et la nuit,
Je verrais se creuser des tunnels et des arches
Et des arbres de lueurs porter des lueurs de fruits.

Tout au fond d'un cratère écrasant de vertiges
Apparaîtrait l'étoile aux pointes de cristal,
La rose du matin détachée de sa tige,
La belle promeneuse au regard sans rival.

Robe de velours noir et diadème éclatant
De la boue de comète à la soie du corsage,
Collier brisé laissant tomber tant de diamants
Que l'herbe autour de moi pleure comme un visage.

Je t'enferme en mes yeux clos sur ta belle image
Aux ténébreux jardins roués par les éclairs
Que ta robe et tes pieds laissent sur leur passage
Quand tu sors de la mer tumultueuse de l'air.

Cette image d'une femme pleine de foudres et de lumière, déesse et en même temps être aimé, est bien digne des plus grands; on dirait qu'il a distingué dans le ciel, et à travers une forme terrestre, un des Grands Transparents dont parlait André Breton.

Peu à peu néanmoins il est devenu classique, et obscurément cela peut expliquer qu'il soit sorti du groupe des Surréalistes. De plus en plus ses formes étaient régulières, ses pensées nettes, mais les images devenaient moins riches. Toutefois il garda sa conviction qu'il existait des dimensions supérieures, et il l'exprima un jour avec suffisamment de suggestivité pour qu'on lui gardât toute son admiration:

Or qui de nous n'imagine ou pressent,
Ombres vaguant hors des géométries,
Des univers échappant à nos sens?

Au carrefour des routes en obliques
Nous écoutons s'éteindre un son de cor,
Toujours renaissant, toujours identique.

Cette vision du ciel et de la rose
Elle s'absorbe et se dissout dans l'air
Comme les sons dont frémit notre chair
Ou les lueurs sous nos paupières closes.

Nous nous heurtons à d'autres univers
Sans les sentir, les voir ou les entendre
Au creux d'été, aux cimes de l'hiver,
D'autres saisons sur nous tombent en cendre.

ob_6f6aac_desnos-photo-par-man-ray.jpgLes deux premières strophes ressemblent à la poésie de Lovecraft, ou de ses amis conteurs et poètes Robert E. Howard et Clark Ashton Smith; or, je l'adore - ou en tout cas l'adorais quand je la lisais. Robert Desnos est pour moi l'un des meilleurs poètes français du vingtième siècle, même s'il n'a pas toujours su donner une organisation claire à ses images grandioses. Comme beaucoup, il reculait à l'idée qu'elle pût ressembler à celle des vieilles religions et mythologies. Mais à cet égard il fut moins intransigeant ou agressif qu'André Breton. Il participa joyeusement à la culture populaire, au folklore parisien, à travers les textes qu'il consacra à Fantômas; il ne resta pas dans les hauteurs orgueilleuses et abstraites où nombre de ses contemporains se sont malheureusement confinés.

C'est un pionnier, un précurseur.

08:47 Publié dans Littérature & folklore, Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

Commentaires

"Hélène Richard-Favre@ Pourquoi laisser passer ça ?
"Allons, Géo, allons...

Écrit par : Géo | 16/09/2015"

Écrit par : Géo | 16/09/2015 "

Effacé, si on veut. Il y a effacer et effacer, si vous voyez ce que je veux dire.

Écrit par : Géo | 17/09/2015

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