29/09/2015

Science de l'Académie royale de Savoie

Raymond2.jpgL'Académie de Savoie est née en 1820, fondée par Alexis Billiet, grande figure religieuse du temps, le comte Mouxy de Loche, déjà membre de l'Académie de Turin, le comte Xavier de Vignet, beau-frère de Lamartine, et Georges Raymond, professeur de philosophie au collège royal de Chambéry. Le but en était de promouvoir les arts et les sciences en Savoie et de la soutenir dans ses efforts de restauration et de rénovation, mais l'esprit en était jusqu'à un certain point romantique, dans le sens où on regardait la science comme menant à Dieu, si elle était poussée au bout d'elle-même. On prenait la Révélation pour la science suprême, et la science ordinaire était amenée à la confirmer. D'une certaine manière, on assumait l'encyclopédisme et le progrès scientifique, mais on voulait les concilier avec la religion.

Cela peut rappeler le projet de l'Athenaeum de Frédéric Schegel, qui, vers 1800, voulait créer une forme d'encyclopédisme chrétien. La différence étant que, entouré de poètes tels que Novalis, il concevait que, pour combler le fossé existant entre la science et la religion, la poésie était fondamentale. La poésie, devenue mythologie par le déploiement discipliné de l'imagination, était une voie d'exploration du réel dans sa dimension secrète, cachée. Le monde des causes se manifestait à elle.

Les Savoyards étaient plus hésitants: l'imagination leur faisait peur. Ils restaient prudents, en la matière. Mais ils rejetaient surtout les imaginations excessives, non disciplinées, embrassant des concepts abstraits et énormes. Ils accusaient les savants en vogue de créer des hypothèses farfelues fondées sur la puissance mécanique des grands ensembles ou des grandes périodes, ou sur les propriétés supposées de la matière. En géologie, par exemple, ils éprouvaient une répulsion quasi physique pour la théorie de la Terre au départ boule de feu incandescente puis refroidie, passée de l'état de feu liquide à l'état de terre dure. Ils étaient choqués par cette conception mécaniste et linéaire de la vie du Globe terrestre.

Georges-Marie Raymond (1769-1839) lui préférait une imagination plus modeste, qu'un jour il proposa: la Terre vivait simplement du rythme créé par l'alternance du jour et de la nuit, le soleil donnant le jour ce qui manquait au foyer central terrestre pour créer la chaleur nécessaire à la vie. L'idée d'une 4323-terre-et-soleil-WallFizz.jpgmécanique unilatérale le révulsait, et celle d'un rythme, d'une harmonie sagement ordonnée par la Providence, au contraire lui plaisait. Son imagination pouvait se déployer, pour rendre cette harmonie, ce rythme. Mais elle n'allait pas au-delà, et encore demeurait-il modeste dans ce qu'il proposait.

Louis Rendu (1789-1859), comme lui professeur de science au collège royal de Chambéry, futur évêque d'Annecy, refusait d'admettre que les montagnes se fussent formées par l'action mécanique des profondeurs incandescentes, comme on le pensait autrefois. Pour lui elles étaient issues de la cristallisation: la Terre avait été pleine d'eau, imprégnée d'eau, à demi liquide, et l'eau, en s'évaporant, avait provoqué des cristallisations, et les montagnes en étaient le plus gros exemple. L'échange entre le solide et le liquide et la vie propre des formes lui semblaient plus conformes à une vision de la nature également dominée par le rythme et l'harmonie. L'imagination en était modeste, mais elle était plus belle que celle des catastrophes mécaniques: l'esthétique en était plus nette, et elle semblait plus conforme à la nature même.

Les Savoyards rejetaient donc les délires romantiques, à proprement parler, mais ils allaient quand même dans le sens d'une imagination disciplinée fondée sur l'art, les équilibres, les rythmes, les harmonies. Or, à ce titre, ils entretenaient des liens avec la science romantique allemande, même s'ils sont allés moins loin: car on y range les travaux de Goethe, pourtant auteur également classique, sur les plantes.

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27/09/2015

Mur d'Hadrien et légendes modernes (Bède)

The_Venerable_Bede_translates_John_1902.jpgJ'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite par Bède le Vénérable vers 730. Il évoque beaucoup de choses passionnantes dont je traiterai par ailleurs, mais un trait m'a amusé, car il rend problématique un symbole que les historiens modernes ont créé.

On apprend, en effet, que le fameux mur d'Hadrien, présenté en général comme la limite septentrionale de l'Empire romain, n'eut pas ce sens pour ses contemporains. Car Bède assure qu'il a été bâti par les Romains parce que ceux-ci en avaient assez de protéger les Bretons contre leurs envahisseurs - Pictes, Scots, Danois. Ils ont organisé une collecte auprès des Bretons eux-mêmes pour bâtir le mur selon leurs plans, puis le leur ont confié, pour qu'ils se protègent seuls. Et ils sont partis, pour ne jamais plus revenir.

Le plus amusant est que Bède assure que les Bretons, après s'être organisés en corps d'armée pour veiller sur le mur et guetter l'ennemi, se sont enfuis dès le premier assaut, de telle sorte que le mur n'a servi à rien. C'est ce qui a poussé ensuite les Bretons à demander de l'aide aux Saxons, lesquels, après être arrivés sur l'île, ont finalement mur-d-hadrien-represente-frontiere-l-empire-alors-qu-il-atteignait-son-apogee-iie-apres-348850.jpgdécidé de s'allier avec leurs ennemis, en particulier les Irlandais. Ceux-ci ont eu une influence profonde sur les Anglo-Saxons et ont provoqué leur conversion au christianisme, pour une large part.

On apprend également, en lisant Bède, que les historiens sérieux qui nient l'essentiel des légendes courant sur le roi Arthur s'appuient en réalité sur son texte. Car ils disent qu'il n'y eut pas de roi breton appelé Arthur, mais un dignitaire romain nommé Ambroise, qui combattit avec succès, pour les Bretons, les ennemis de ceux-ci. Et c'est simplement ce que dit Bède.

Il apparaît comme plus fiable que Geoffroy de Mounmouth, prélat qui vécut quatre siècles plus tard et raconta l'histoire d'Arthur en la mêlant de merveilleux. On dit notamment que Geoffroy glorifiait les Bretons de façon fallacieuse. Mais Bède, de son côté, fait beaucoup de reproches aux Bretons, dont il estimait la religion et l'état d'esprit peu recommandables. Il les accuse de n'avoir pas cherché à éclairer les Anglo-Saxons de la lumière du christianisme, mais plutôt d'avoir tenté de les exterminer, sans égard même pour ceux qui s'étaient déjà convertis. Un prince breton appelé Cadwal est blâmé pour avoir tué les femmes et les enfants: les débats sur les génocides sont plus anciens qu'on croit. Il dit aussi que les edwin_deira.jpgBretons n'ont pas abandonné les déviances doctrinales propres aux Celtes, contrairement aux Irlandais. Il les aimait peu.

Le merveilleux était également présent chez Bède: il évoque des miracles et des visions du monde spirituel, du paradis, de l'enfer, des anges, des démons, acquises soit par des religieux, soit par des rois. En particulier, le roi Edwin est présenté comme un sage, conversant avec sa conscience en silence et rêvant d'anges qui l'éclairent. Les rois bretons, en revanche, n'ont pas le même privilège; Bède d'ailleurs dit qu'il n'entend pas parler des impies. Quand Geoffroy de Monmouth assure que Merlin, conseiller d'Arthur, était né d'un être spirituel solidifié jusqu'à avoir pris forme humaine, apparaît-il comme plus fabuleux? Il s'enracine en tout cas davantage dans le paganisme.

Il est quand même troublant que notre époque préfère la version qui glorifie les Romains et leurs auxiliaires, qu'Arthur était réputé combattre, que celle qui glorifie leurs ennemis. Le mur d'Hadrien fait rêver, et on a préféré ne pas suivre Bède, qui le présente comme une entreprise vaine: la ligne Maginot du temps.

Les grosses ruines romaines n'ont pas toujours l'importance qu'on voudrait.

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25/09/2015

Tum Teav: drame khmer

tum_teav.jpgChaque époque a eu son drame amoureux légendaire: l'Antiquité avait Pyrame et Thisbé, le Moyen Âge Tristan et Iseut, les temps modernes Romeo et Juliette. Du moins en Occident. Au Cambodge, on raconte l'histoire de Tum et Teav.

Je l'ai lue en traduction anglaise, après l'avoir achetée à Kampot. Les Cambodgiens l'étudient au cours de leurs études secondaires. C'est leur grande œuvre classique.

Selon la tradition, elle vient de récitants: le Cambodge autrefois n'avait pas de littérature écrite stable; les moines écrivaient parfois ce qui était récité, mais leurs manuscrits se perdaient: ils n'étaient pas regardés comme devant être conservés. L'idée de graver des paroles dans le marbre et d'immortaliser les écrits vient essentiellement des anciens Romains. On effectue un sacrifice au Bouddha en consacrant des heures à faire des manuscrits, mais aussi en les brûlant, me disait mon oncle, qui a écrit un livre sur Kampot.

Le Cambodge est particulièrement dans la situation de n'avoir pas eu de littérature écrite clairement établie. Outre Tum Teav, les textes consacrés sont des adaptations locales de textes bouddhistes et hindouistes classiques, en particulier le Râmâyana. Mais cette histoire d'amour malheureux est originale et a pour cadre le Cambodge même: d'où son importance pour les Khmers.

Elle raconte qu'un jeune moine qui chantait dans les villages pour mieux vendre ses paniers est un jour tombé amoureux d'une jeune fille, qui l'aima aussi. Quittant son monastère malgré l'avis contraire du supérieur, il parvient à s'unir à elle.

Or, le Roi désire une nouvelle concubine: il fait envoyer ses agents, qui tombent sur Teav. Lorsque celle-ci parvient à la Cour, Tum est présent: il s'est fait engager comme poète officiel, et le Roi a une tumteav2.jpggrande affection pour lui. Habilement Tum révèle ce qu'il en est, et le Roi, un homme bon, le marie officiellement à Teav, acceptant de renoncer à elle.

Mais ce n'est pas du goût de la mère de la jeune fille, qui rêvait de lui faire épouser le fils du gouverneur de Tbaung Khnom; elle attire Teav en se prétendant malade et prépare les noces.

Tum l'apprend et en parle au Roi, qui, furieux, écrit une lettre indiquant sa volonté et la remet à Tum. Celui-ci se rend sur les lieux du mariage, mais, au lieu de remettre la lettre au gouverneur, il se rend auprès de Teav, qu'il accuse de l'avoir oublié. Comme il n'en est rien, ils s'embrassent et se caressent, et la mère de Teav les voit; elle les dénonce au gouverneur, qui fait battre à mort le jeune homme à l'arrière de son palais. Teav le voyant sans vie se suicide. Le Roi, apprenant ce qui s'est passé, exécute les coupables et leurs familles.

À l'époque du communisme, on prétendait, à Phnom Penh, que si Tum et Teav avaient vécu sous le gouvernement du Parti, ils auraient trouvé une structure sociale adaptée à leur amour. Cela rappelle la propagande qui dit que dans la République enfin le bonheur est possible, tandis qu'avant, non. Mais dans le poème, la nature même est mauvaise: le bonheur terrestre, impossible. Tum est puni parce qu'il n'a pas obéi au supérieur de son monastère; mais il n'aurait pas connu intimement Teav s'il avait obéi. L'amour rêvé dit des Gandharvas - se fondant sur la musique, la spontanéité, la poésie - est un leurre. Le Roi a beau le favoriser, la Terre n'en veut pas. Il ne manquait pourtant pas de puissance: le texte le dit. Mais le Bouddha en a davantage; et n'a-t-il pas renoncé, lui-même, à l'amour terrestre?

Une histoire tragique, qui à mesure qu'on approche de la fin saisit l'âme.

Elle ne contient pas de merveilleux à proprement parler, mais la nature est abondamment évoquée: le soleil qui se couche sur les rivières et les montagnes, les forêts et leurs arbres, les oiseaux, les singes, les buffles... Les fastes du Roi et du Gouverneur créent une forme de féerie terrestre, et les allusions à la religion locale donnent de la profondeur à l'ensemble. C'est un très beau texte, baigné de mélancolie, de nostalgie.

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21/09/2015

Clarté des vertus historiques (Jean-Jacques Rousseau)

CATON-L-ANCIEN.jpgJean-Jacques Rousseau recommandait, dans ses écrits sur l'éducation, de raconter l'histoire des grands hommes de l'antiquité grecque et latine. Les idées abstraites ne fonctionnent pas: il faut placer sous les yeux intérieurs de l'enfant des images claires, qui puissent l'animer intérieurement. Il avait mille fois raison.

Dans les temps anciens, on l'avait fait avec les saints du christianisme. Jésus lui-même servait de modèle éducatif absolu.

En Inde, les héros mythologiques, incarnant des divinités, servent toujours de modèles: Rama, en particulier, reste l'image de l'idéal, pour les hommes; Sita, pour les femmes. Il n'est pas douteux que les héros fils des dieux aient eu un un tel rôle en Grèce, et qu'à Rome les héros divinisés - Énée, Romulus, Auguste - aient été dans le même cas.

Il est donc remarquable que Rousseau, rejetant les figures religieuses et mythologiques, veuille qu'on ne retienne que l'histoire profane, telle qu'on la trouve chez les écrivains rationalistes antiques, notamment Plutarque. Il est évident qu'il ne faisait à cet égard que suivre la mode de son temps - et qui continue à s'imposer au nôtre dans les classes instruites: il s'agit de vouer un culte aux grands hommes de l'histoire réelle.

Mais le peuple préfère les héros mythologiques que sont les super-héros venus d'Amérique. Et je dois reconnaître que quand j'étais petit c'était mon cas, et que jusqu'à un certain point cela n'a pas changé.

Maintenant il faut saisir ce qu'a de bonne la position rationaliste de Rousseau. Les vertus incarnées par des personnages historiques ont l'avantage d'avoir des contours nets. Dans la mythologie, on crée hhfhjpg-bbd5bbd5-a7491.jpgvolontiers de la confusion, et les Romains le ressentaient: Virgile, avec Énée, crée délibérément un héros pur, pieux, parfait - ou presque. Du coup, certains l'ont trouvé froid, sans vie.

Et c'est le défaut des héros aux vertus trop claires, trop démonstratives. Paradoxalement, la mythologie donne une vie aux héros en matérialisant, à l'extérieur d'eux-mêmes, ce qui habite leur âme. Car il ne faut pas forcément trouver une autre source au merveilleux, sauf qu'évidemment dans la pensée magique les forces intérieures sont la résonnance individuelle de forces cosmiques divines. Elles ne sont pas limitées à une personne. C'est ce qui permet d'animer un personnage sans lui faire perdre de son dynamisme, sans atténuer ses actions. Car la psychologie dans le réalisme se manifeste comme une digression, un ralentissement de l'action, et donc un affaiblissement du héros.

D'ailleurs quelle valeur donner à une âme qui n'agit pas selon les lois morales de l'univers? Elle ne peut pas motiver ceux qui l'observent.

Tel est le dilemme de l'éducation: si elle veut être efficace, elle est obligée d'en venir à la mythologie. Si elle en reste au réalisme, elle tend à ne s'adresser qu'à l'intelligence; elle ne parle pas au cœur. Et pourtant, dira-t-on, la mythologie tend à enseigner des mensonges. Et donc elle apprend à mentir: c'est ce dont Rousseau l'accusait.

Lorsque, en Asie du sud-est, on raconte, encore aujourd'hui, la vie canonique du Bouddha, qui a parlé dans le monde divin aux anges et lutté sur terre contre les démons, on est dans une histoire mythologique qu'on croit vraie: c'est l'avantage de l'éducation qu'on y donne. Le dilemme est résolu.

08:33 Publié dans Education, Jean-Jacques Rousseau, Philosophie, Thaïs & Khmers | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

19/09/2015

Degolio LXX: l'apprivoisement de la nymphe

r169_457x257_18567_Clouds_2d_sci_fi_spaceship_clouds_landscape_mountains_picture_image_digital_art.jpgDans le dernier épisode de cette ésotérique série, nous avons laissé Captain Corsica, le Génie d'or et le Cyborg d'argent alors qu'ils se dirigeaient vers les ruines de Noscl dans le vaisseau spatial du premier, et que celui-ci racontait comment il avait retrouvé Sainte Apsara après qu'elle avait eu erré durant des siècles dans la forêt perdue de Valdaresca. Il continua ainsi son récit:

Combien d'années avait-elle dû, cette nymphe, hanter la forêt de Valdaresca sans vieillir, devenant sa mystérieuse déesse? Je ne puis les compter. J'avais peine à croire qu'elle n'eût pas disparu, qu'elle ne se fût pas dissipée, avec le temps, dans l'air limpide - qu'elle ne fût pas devenue un spectre, comme l'étaient devenus tant d'hommes de Noscl qui avaient échappé à la ruine de leur cité: car après avoir erré sur Terre, ils s'étaient vidés de leur substance et dreaming-nymph.jpegétaient devenus de légères vapeurs - gémissant de ne pouvoir plus rien saisir.

Par quel miracle avait-elle résisté? Se pouvait-il que la forêt de Valdaresca contînt encore sa force de jadis, quelque éclat venu des gemmes fabuleuses?

Longtemps je la poursuivis, scrutant les traces de ses pieds nus, qui pourtant ne faisaient qu'effleurer la terre. Mais ils laissaient derrière eux une fine lueur, errant par les herbes. Et un jour, je la surpris, endormie au bord d'une fontaine. En me voyant, les deux biches qui étaient couchées à ses côtés se levèrent et s'enfuirent; mais comme elle était lasse, elle ne se réveilla pas. Je m'approchai, et pus constater qu'elle était demeurée jeune et belle, comme au temps du grand désastre. Et à son cou, merveille des merveilles! un joyau brillait: une des cinq gemmes perdues de Noscl! Teldur n'en avait rapporté que quatre, dans le royaume céleste; une avait été laissée, égarée, et voici! je la retrouvai au cou de la fille de Teledïn.

Je fus ébloui; et je restai coi, pétrifié, épouvanté. Un secret venait de m'être révélé. Sainte Apsara avait reçu ce joyau en héritage, et durant plusieurs éons l'avait porté. Il l'avait conservée des vents de la terre périssable, l'empêchant de se dissoudre dans l'air, de se dématérialiser.

Elle s'éveilla; et comme elle me voyait parfaitement immobile, l'œil grand ouvert sur son brillant cristal, agenouillé près d'elle comme stupéfait, elle ne bougea pas; ne se sauva pas. Elle avança sa main, et me toucha; puis me caressa la joue, comme pour se demander si j'étais un homme ou une bête, ou bien quelque statue nouvellement posée sur cette berge. Je la regardai, elle retira sa main; mais je tendis la mienne, et elle y mit la sienne, après avoir hésité. Dans ses yeux d'obscurs souvenirs semblaient remonter à la surface.

Soudain, elle se leva, et se fondit dans l'air. Elle devint un souffle: car elle avait cette faculté. Et je dus la saisir de mes charmes, et commander aux vents de ne point la laisser passer. Elle se retourna vers moi, et m'envoya des bourrasques pareilles à des massues; et je me protégeai d'un bouclier magique, que je forgeai.

Et puis je me souvins, je me rappelai les récits qu'on m'avait faits, et je prononçai son nom; alors elle s'arrêta. Et reprenant sa forme humaine elle chut sans connaissance, comme submergée par l'émotion, Achilles-224x300.jpget par les souvenirs ramenés par ce mot qu'elle n'avait plus entendu depuis des siècles et par lequel ses parents l'avaient nommée. Je la pris dans mes bras, et la menai auprès de Cyrnos.

Celui-ci la reconnut, la fit installer dans une chambre et chargea plusieurs demoiselles de veiller sur elle. Et peu à peu, avec les semaines, les mois, elle retrouva sa pleine conscience. Elle me remercia. Mais elle demeurait triste et solitaire, demeurant souvent seule dans les jardins du roi. Et le reste du temps, elle refusait de voir d'autres personnes que ses plus proches amies, les demoiselles qui s'étaient occupées d'elle. Moi-même je ne pouvais la voir que brièvement, et parce qu'elle se faisait un devoir de m'être reconnaissante.

Et voilà ce que je sais d'elle, et comment je peux me diriger sans souci vers les ruines de Noscl, et même vers la tombe de ses parents, où plusieurs fois j'eus l'honneur de l'escorter. Car plus tard, nous nous rapprochâmes, quand elle vint inopinément me sauver des griffes du terrible Lestrygon.

Mais le récit doit en être remis à plus tard, mes amis; car voyez! nous arrivons.

Ainsi prend fin le discours de Captain Corsica; et la prochaine fois, nous aurons le plaisir d'accompagner nos héros parmi les ruines de Noscl, à la recherche de Sainte Apsara.

09:01 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

17/09/2015

Robert Desnos et les mondes supérieurs

Robert Desnos.jpgJ'ai lu un recueil de Robert Desnos - choix de poèmes trouvé sur mon lieu de travail -, et au début j'ai été rebuté par l'excès de sa fantaisie, quoique charmé par la richesse de ses images. Mais avec les années il a cherché des formes stables, et cela a créé des images plus claires, mythologiques par essence - car il croyait réellement au monde spirituel. Il a par exemple composé ces vers sublimes, consacrés à l'Étoile du matin:

Face au ciel, et cherchant dans les nuages en marche
Des géants abrutis par le froid et la nuit,
Je verrais se creuser des tunnels et des arches
Et des arbres de lueurs porter des lueurs de fruits.

Tout au fond d'un cratère écrasant de vertiges
Apparaîtrait l'étoile aux pointes de cristal,
La rose du matin détachée de sa tige,
La belle promeneuse au regard sans rival.

Robe de velours noir et diadème éclatant
De la boue de comète à la soie du corsage,
Collier brisé laissant tomber tant de diamants
Que l'herbe autour de moi pleure comme un visage.

Je t'enferme en mes yeux clos sur ta belle image
Aux ténébreux jardins roués par les éclairs
Que ta robe et tes pieds laissent sur leur passage
Quand tu sors de la mer tumultueuse de l'air.

Cette image d'une femme pleine de foudres et de lumière, déesse et en même temps être aimé, est bien digne des plus grands; on dirait qu'il a distingué dans le ciel, et à travers une forme terrestre, un des Grands Transparents dont parlait André Breton.

Peu à peu néanmoins il est devenu classique, et obscurément cela peut expliquer qu'il soit sorti du groupe des Surréalistes. De plus en plus ses formes étaient régulières, ses pensées nettes, mais les images devenaient moins riches. Toutefois il garda sa conviction qu'il existait des dimensions supérieures, et il l'exprima un jour avec suffisamment de suggestivité pour qu'on lui gardât toute son admiration:

Or qui de nous n'imagine ou pressent,
Ombres vaguant hors des géométries,
Des univers échappant à nos sens?

Au carrefour des routes en obliques
Nous écoutons s'éteindre un son de cor,
Toujours renaissant, toujours identique.

Cette vision du ciel et de la rose
Elle s'absorbe et se dissout dans l'air
Comme les sons dont frémit notre chair
Ou les lueurs sous nos paupières closes.

Nous nous heurtons à d'autres univers
Sans les sentir, les voir ou les entendre
Au creux d'été, aux cimes de l'hiver,
D'autres saisons sur nous tombent en cendre.

ob_6f6aac_desnos-photo-par-man-ray.jpgLes deux premières strophes ressemblent à la poésie de Lovecraft, ou de ses amis conteurs et poètes Robert E. Howard et Clark Ashton Smith; or, je l'adore - ou en tout cas l'adorais quand je la lisais. Robert Desnos est pour moi l'un des meilleurs poètes français du vingtième siècle, même s'il n'a pas toujours su donner une organisation claire à ses images grandioses. Comme beaucoup, il reculait à l'idée qu'elle pût ressembler à celle des vieilles religions et mythologies. Mais à cet égard il fut moins intransigeant ou agressif qu'André Breton. Il participa joyeusement à la culture populaire, au folklore parisien, à travers les textes qu'il consacra à Fantômas; il ne resta pas dans les hauteurs orgueilleuses et abstraites où nombre de ses contemporains se sont malheureusement confinés.

C'est un pionnier, un précurseur.

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13/09/2015

Entre panthéisme et christianisme: Teilhard de Chardin

gal-1219169.jpgDans deux précédents articles, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet lors d'un symposium en mai à Cotonou. Il s'agissait de trouver le moyen de concilier le culte des génies des lieux et les grandes vues abstraites occidentales, fondées sur la conception de Dieu qui s'est développée à Rome dans l'antiquité. Et je disais que je parlerais de Teilhard de Chardin.

Car il affirmait qu'il avait dépassé le débat entre les romantiques et les catholiques en étant à la fois panthéiste et chrétien. Comment cela?

Pour lui, le monde avait une âme, et cette âme était le Christ; mais tous les éléments existants avaient une intériorité à laquelle cette âme cosmique parlait, et c'est ainsi qu'il fallait expliquer l'évolution. En effet, ce psychisme universel n'était pas une simple idée placée dans l'intellect humain, mais une réalité polarisant l'ensemble des éléments sensibles. Même l'atome était doué d'un début de psychisme, disait-il. Sa polarité négative ou positive en était l'expression, et manifestait son rapport intime avec le centre mystique du cosmos.

L'esprit n'était pas dans tel ou tel élément, poursuivait-il, mais dans la force même qui l'avait fait apparaître, élaboré. Ce qui maintenait entre eux les atomes pour former un corps n'était rien d'autre que la force psychique de l'univers particularisée. Et plus l'évolution avançait, plus les corps englobaient Point_Omega_01..jpgle rayonnement spirituel proche du centre mystique cosmique. L'homme y parvenait mieux qu'aucun autre être.

Il s'agit donc, si on veut concilier l'animisme et le christianisme, d'avoir une vision claire de ce tissu psychique de l'univers auquel croyait Teilhard, et qu'il regardait comme polarisé, centré - et, donc, hiérarchisé.

Or, de mon point de vue, cela se montre convenablement si on n'en reste pas aux extrêmes: lorsque Teilhard parlait de l'univers centré vers le point Oméga d'un côté, et du psychisme de l'atome de l'autre, il créait une théorie: il formait une hypothèse, de son propre aveu. La vraie difficulté est de remplir l'abîme qui se trouve entre les deux.

Là est le rôle des poètes: des esprits élémentaires aux anges, des anges à Dieu - eux seuls peuvent, selon leurs capacités, remplir les cases vides.

L'un de ceux qui l'ont le mieux fait est indéniablement Goethe. Dans Faust, il évoque les êtres élémentaires, les divinités terrestres, les saints célestes, les anges, le diable, Dieu. Il fait le tour de la création. Il est vrai qu'il eut du mal à évoquer le Christ, quoique ce fût son dessein: Faust est finalement emmené au Ciel par la sainte Vierge. Mais la poésie romantique par excellence s'efforça de créer ces Melusinediscovered.jpgponts, en particulier celle de l'Allemagne. Elle doit servir de modèle.

D'ailleurs, elle a été approuvée par les Surréalistes, notamment André Breton. Et certes, celui-ci rejetait le christianisme; mais il a chanté Mélusine, les divinités terrestres, et a évoqué les Grands Transparents. Il a montré comment l'esprit féminin pouvait s'opposer à la fois au matérialisme analytique et à la métaphysique abstraite d'un dieu inaccessible à la poésie; et Charles Duits l'a suivi. Robert Desnos, pareillement, créa des figures de femmes célestes, somptueuses et pleines d'éclairs.

Goethe les avait précédés, en invoquant l'éternel féminin.

Tant qu'on en restera au rationalisme, il restera impossible de concilier les esprits des rivières du peuple Sawa, au Cameroun, et le dieu abstrait des Occidentaux.

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11/09/2015

Stephen R. Donaldson et le roman mainstream

1904144381_11f6af6706_z.jpgStephen Donaldson est mon auteur vivant préféré. Il est l'auteur de Thomas Covenant the Unbeliever (1977), un roman impressionnant dans lequel un lépreux affronte ses propres démons en entrant dans un monde où ses différentes tendances intimes sont matérialisées. Ce n'est d'ailleurs pas explicite: apparemment, il ne s'agit que d'une histoire de fantasy dans laquelle un homme est projeté dans un autre monde plein de choses merveilleuses, angéliques ou démoniaques, comme dans le Narnia de C.S. Lewis. Mais cherchant le lien entre cet univers mythologique et notre monde, j'ai demandé un jour à l'auteur, par une lettre, si son pays plein de géants et de monstres, d'immortels et de divinités, pouvait être considéré comme une mythologie de l'Amérique primitive. Mais il m'a dit que non: il s'agit plutôt d'un monde intérieur, allégorique.

Cependant, Donaldson croit à l'âme humaine, et aux forces qui l'habitent: il est spiritualiste. Son monde exige donc qu'on ait foi en lui, en ce qu'il manifeste. La vie morale pour lui n'est pas un leurre: elle est ce qui importe; elle est substantielle.

Mais il ne la cherche pas dans le monde extérieur, physique, comme le faisaient les romantiques, et il continue à distinguer les phénomènes extérieurs du monde intérieur; les deux ne se rencontrent pas. Il en allait ainsi dans l'allégorie médiévale; et il y en avait de belles. Le Roman de la rose, de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, en est le plus digne exemple, au treizième siècle. Ou l'était, peut-être, jusqu'au roman de Donaldson.

Celui-ci m'a encore impressionné, plus tard, avec son recueil de nouvelles Reave the Just (1999). Car cette fois, pas de monde second: les figures mythologiques sont présentes dans l'univers des héros 51DHHHM36FL._SY344_BO1,204,203,200_.jpghumains. Elles peuvent matérialiser des tendances profondes de l'âme humaine – si profondes qu'elles se confondent avec les esprits, les anges. Le plus beau est que Donaldson a des conceptions morales élevées, non naïves, et que ses êtres spirituels sont d'abord là pour permettre aux hommes de se découvrir eux-mêmes, de s'accomplir, de trouver le fond de leur propre héroïsme, de leur liberté. Ils font peu de miracles: pour l'essentiel, ils se contentent de montrer la voie.

Mais ce qui a achevé de me rendre son admirateur est que dans une interview filmée il a déclaré que le roman mainstream, réaliste, était essentiellement nihiliste dans la lignée de Jean-Paul Sartre, et que le roman d'imagination ne pouvait pas l'être. Dans la science-fiction, ne donne-t-on pas un futur à l'être humain? Et dans la fantasy, les forces morales intimes sont des figures réelles, non des illusions.

Résister à l'impérialisme germanopratin, alors, c'est faire de la science-fiction ou de la fantasy. Par ces genres seuls peut-on donner une vision différente de l'être humain, qui le rétablisse dans toute sa dignité. Il a infiniment raison. L'imagination affranchit toujours l'humanité, et lui fait vaincre la fatalité des lois physiques. Lovecraft lui-même reconnaissait que son fantastique en entretenait l'idée.

Mais Donaldson est peut-être pour moi le plus grand écrivain que l'Amérique ait connu.

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09/09/2015

Certification, narration, dissertation

p27-collegeRaoulBlanchard-ph1.jpgEn France, pour enseigner au Collège, il faut passer un concours national de recrutement appelé Certificat d'aptitude des professeurs de l'enseignement secondaire, et en Lettres, il est remarquable que l'épreuve la plus importante y soit une dissertation. C'est remarquable, car durant ses quatre années de Collège, les programmes le disent clairement, l'élève doit apprendre à écrire un récit, à pratiquer la narration, et ne doit qu'être initié à l'argumentation. Or, dans le concours de recrutement en question, il n'y a aucune épreuve prouvant que le professeur, lui, maîtrise la narration.

Comment cela peut-il s'expliquer? Cela vient-il de ce qu'on méprise les collégiens, et qu'on fait passer le concours surtout pour les lycéens? Il est difficile d'y croire, puisqu'on assure que tous les efforts de l'institution sont mis sur le Collège, qui est le début des ennuis pour tant d'élèves.

Cela vient-il de ce qu'on méprise assez la narration pour s'imaginer qu'elle n'est qu'un sous-genre de l'argumentation? C'est possible: beaucoup ne comprennent pas du tout l'art de la narration; ils croient qu'elle n'est que démonstrative, et qu'elle ne sert qu'à trouver des exemples pour prouver une idée préétablie. Mais là encore, je n'ose y croire: une telle conception n'a-t-elle pas eu des effets catastrophiques sur l'art de la narration en France, et tous les esprits objectifs ne reconnaissent-ils pas que les récits qu'on peut écrire, filmer ou dessiner dans ce noble pays tendent à la nullité, ou du moins histoiresdefantomeschinois202.jpgà la médiocrité insigne? Que c'est en grande partie pour cette raison que les Anglais et les Américains, les Japonais et les Chinois inondent le marché de leurs productions et que les Français ne peuvent plus faire face?

Toujours est-il que le fait est là: on demande à des enseignants d'enseigner quelque chose dont on ne sait pas s'ils le maîtrisent ou non. Et en ce cas, on peut supposer que beaucoup ne le maîtrisent pas.

Il se peut que la cause du phénomène ne soit pas raisonnée: on demande de savoir faire une dissertation simplement parce qu'on voue un culte séculaire à l'intellectualisme, et il est proscrit d'apprendre à l'université l'art du récit parce qu'il fait appel aux sensations et aux faits physiques, concrets, davantage qu'aux concepts.

Il en est qui, ayant étudié en profondeur le problème, comprennent la narration, grâce aux schémas narratifs dont on enseigne la théorie. Mais ils ne mesurent pas souvent la difficulté de mettre en œuvre Ensor 1887 Adam et Eve chasses du Paradis ou Etude de Lumiere.jpgces structures, ne l'ayant que peu fait eux-mêmes. Et puis on feint volontiers de croire qu'elles sont au service d'un message philosophique et moral, et que là est leur intérêt essentiel. La dimension spirituelle du récit, son effet immédiat sur l'âme, est interdite d'évocation: elle choque, ou est niée.

L'idée que la narration fait vivre directement un drame reflétant l'ordre cosmique, sans passer par le concept, heurte la sensibilité rationaliste. On trouve donc normal, en France, de ne pas savoir écrire un récit: au fond on s'en flatte, on déclare qu'on s'est affranchi des contraintes narratives, qu'on a fait exploser les cadres, les codes! C'est très pratique: la révolution artistique a bon dos.

On trouve normal, aussi, de demander aux enfants de savoir faire quelque chose qu'il est un peu ridicule de savoir faire, mais qui prépare à autre chose: on trouve normal de penser que les enfants sont bêtes par nature.

Moi je pense que la narration est plus intelligente que la dissertation, en fait.

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05/09/2015

Degolio LXIX: une lueur parmi les ruines

81c17cedfd042305f509d24fc9d913ca.jpgDans le dernier épisode de cette cosmique série, nous en avons appris davantage sur la ruine de la fabuleuse cité de Noscl, mise à bas par les Ogres infects; et Captain Corsica dans l'épisode d'aujourd'hui continuera son récit, fait pour le Génie d'or parisien et le Cyborg d'argent, gardien de Bonifacio. Rappelons que les hommes de la cité radieuse avaient refusé d'émigrer vers le royaume du ciel, comme l'avaient demandé les dieux. Captain Corsica donc poursuit son discours:

Les quelques survivants de Noscl s'amendèrent, et furent emportés dans la cité de Dordïn, qu'on nomme Astalcur. Mais voici! les parents de Sainte Apsara avaient été tués sous ses yeux par l'Ogre abominable Estraled, et elle avait été saisie de terreur, et s'était enfuie. On ne la retrouva pas de longtemps, et on la crut perdue - tuée ou emmenée dans l'abîme par les Ogres qui étaient parvenus à fuir de devant la face de Teldur dont mille éclairs fusaient, sa colère ayant l'allure d'une tempête.

Or, beaucoup plus tard, alors que je chassais parmi les ruines de Noscl et dans la forêt de Valdaresca dont la lumière s'était éteinte, et qui était réduite désormais à un chaos d'arbres hideux, pâle descendance des véritables châtaigniers et hêtres anciens, j'eus une vision étrange: une jeune fille nue, aux yeux hagards, l'air folle, errait parmi les ombres, pareille à un animal sauvage; et elle avait pour compagnons des oiseaux et des biches. Je ne le savais pas, mais j'avais retrouvé celle qu'on nomme Sainte Apsara - et qui eut jadis un autre nom, que je vous cacherai.

La chute de Noscl est advenue il y de formidables éons, avant même ma naissance: alors, Cyrnos était jeune, et je n'étais qu'un rêve. Mais si mon père est vivant depuis de nombreux millénaires, sache que la longévité des hommes de Noscl était plus grande encore. Leur corps se régénerait à l'infini, et la Terre n'avait point de prise sur eux, notamment grâce aux gemmes rapportées d'Astalcur, et qui avaient été la cause du désastre. Ils étaient immortels, certes; mais aussi pareils à des dieux.

Ils eussent pu vivre dans le Ciel, mais ils n'y avaient pas eu un corps solide et puissant comme sur la Terre: car ils se revêtaient de ses éléments, et acquéraient une force plus grande. C'est précisément pour cette raison qu'ils s'y étaient installés, n'avaient pas voulu s'en couper. Ils aimaient la sensation de tumblr_moy2hrS8kd1rtviq3o1_1280.jpgvivre dans un corps pleinement solide. Ils craignaient, s'ils partaient, de se dissoudre dans la lumière, et de n'y avoir plus de force; d'y perdre leur corps fait d'éther et né de la Terre à une époque fabuleuse, qui la voyait se confondre avec plusieurs astres – en particulier celui qu'on nomme planète Mercure. En restant, ils étaient certains de demeurer maîtres d'une terre, d'un règne.

Bien sûr ces êtres ressemblaient beaucoup aux hommes de Cyrnos: tu l'as compris. Mais ils étaient plus nobles encore, et étaient pour nous ce qu'étaient les dieux pour eux, ou ce que nous sommes pour les mortels. Et leurs nefs parcouraient les étoiles majestueusement, et les hommes de la Terre les vénéraient comme des êtres célestes. Ils commandaient aux éléments, et créaient des êtres vivants; ils connaissaient les secrets de la médecine, et d'eux pouvaient venir et la vie, et la mort.

Mais il était dit que la Terre serait réservée à ses derniers nés.

Or, j'essayai de me saisir de Sainte Apsara; mais elle me fuyait, et me regardait comme l'eût fait une biche effarouchée. Cependant sa beauté m'apparut; je fus stupéfait. Et mon cœur, je dois dire, fut saisi d'amour. Mais je n'en pris conscience que plus tard.

C'est sur ces mots tendres, ô lecteurs, que nous mettons fin à cet épisode. La prochaine fois, nous apprendrons comment Captain Corsica parvint à dompter cette divinité agreste, cette immortelle de la forêt perdue. Ne manquez cela sous aucun prétexte!

09:05 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/09/2015

De l'animisme au christianisme: complément de réflexion

musee-national-yaounde-cameroun-jewanda.jpgAvant-hier, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet au symposium de Cotonou, au Bénin, sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique; elle montrait que les trois piliers de l'Afrique, l'Islam, le christianisme et l'animisme, pouvaient vivre ensemble et s'enrichir mutuellement. Et je disais que, étant allé au Cameroun et ayant lu des livres sur ses traditions, la difficulté m'était apparue, de concilier les vues globales, d'inspiration rationaliste et occidentale, et les génies des lieux, le sentiment des sols particuliers, tel qu'il s'était déployé en Afrique lorsque s'étaient créées les différentes chefferies.

J'aimerais évoquer un trait qui m'a été raconté au musée national du Cameroun, à Yaoundé, par le conservateur. Il laissait entendre que le Cameroun n'avait pas reçu une existence claire pour tous les Camerounais: ses institutions, héritées de l'empire colonial allemand, puis français, ne parlaient pas toujours beaucoup aux citoyens. Le président, Paul Biya, pour se rendre présent à tous, avait donc entrepris de rencontrer les différentes tribus, et d'y subir à chaque fois l'initiation spécifique. Par exemple, dans une certaine communauté, il avait dû plonger dans l'eau de la rivière - comme dans les vieux baptêmes chrétiens -, et en ressortir sec - comme dans le principe de l'ordalie. Il n'avait pas pénétré l'eau physique, mais l'eau spirituelle - l'éther de l'eau -, et forcément rencontré ses habitants, divinités terrestres que connaissaient aussi les anciens Grecs et Romains: on peut lire chez Ovide de 8_6i8rq.jpgquelle façon les dieux des fleuves et des rivières sont importants. Paul Biya est président du Cameroun depuis des décennies. Certains l'accusent de trop s'appuyer sur les tribus locales, et de ne pas assez faire prévaloir l'État global; mais il faut regarder aussi de près ce qui touche les Camerounais de l'intérieur.

Est-ce qu'en France on ne fait pas prévaloir le prestige de Paris pour imposer ses coutumes et en faire des lois globales, tout en prétextant leur universalité? Illusion qui fait souvent de Paris une ville universelle, alors qu'elle a son génie propre, son histoire spécifique, et qu'elle se saisit dans un temps et un lieu donnés. Paris n'est pas en Savoie, et Paris n'existait pas - ou quasiment pas - sous l'empereur Auguste: son importance est née sous les rois francs, qui en ont fait une ville puissante. Or les Francs ne sont pas forcément le modèle de l'humanité entière. Et il n'est pas réel que les lois soient votées équitablement par l'ensemble des Français: Paris y a un poids coutumier. Marianne, divinité parisienne, est exportée ailleurs. La république en France a aussi ce sens. Le bleu du drapeau est pour Paris.

La différence avec le Cameroun, et sans doute d'autres pays d'Afrique, apparaît immédiatement: les capitales n'y rayonnent pas forcément, n'y imposent pas leur prestige, leur autorité. On ne peut donc pas donner de leçon de démocratie; l'esprit universaliste, en France, est bien moins répandu qu'on le prétend. Depuis que la France est devenue un pays de second rang, on a vu beaucoup de vieux universalistes devenir nationalistes – quoiqu'ils disent pour s'en défendre: leur nationalisme s'appuyant sur la belle tradition républicaine de Paris, il n'a rien à voir selon eux avec les autres nationalismes!

Mais qui dit que les traditions locales sont forcément laides? Cela ne les rend pas universelles pour autant.

L'Afrique ne peut donc pas imiter la France. Il faut trouver de nouveaux modèles, de nouvelles formes. Et, parmi les écrivains français, quelqu'un qui peut à cet égard être médité, c'est Teilhard de Chardin. Car il voulait concilier le panthéisme et le christianisme, l'esprit global et l'esprit des éléments. J'y reviendrai, à l'occasion; et je montrerai comment les idées de Teilhard de Chardin amènent à concevoir le modèle fédéraliste, lorsqu'il s'agit d'organisation politique.

09:12 Publié dans Monde, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/09/2015

Les trois piliers de l'Afrique selon Jean-Martin Tchaptchet

jean.jpgÀ Cotonou, au Bénin, les 27 et 28 mai 2015, eut lieu un symposium sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique. Mon ami Jean-Martin Tchaptchet y participait. Son intervention s'appuyait sur le père de l'indépendance ghanéenne, Nkwame Krumah, qui pensait que l'Afrique a trois piliers naturels: l'animisme, le christianisme et l'Islam, et qu'ils peuvent vivre ensemble en harmonie.

Je suis allé au Cameroun et ai lu plusieurs ouvrages sur son histoire et ses traditions. Il m'a paru difficile d'établir un lien précis entre l'apport européen, d'inspiration chrétienne et rationaliste, et la tradition animiste. Cela se traduisait politiquement, puisque l'Occident a créé les États africains, délimité leurs frontières, tandis que le peuple africain s'était de lui-même organisé en différentes chefferies aux territoires modestes. Berlin, Paris, Londres avaient imposé de l'extérieur des formes globales, abstraites, et l'Afrique avait créé des formes locales, liées au sol, au terrain. En quelque sorte, le dieu théorique qui est partout s'opposait aux génies des lieux.

Or, de tous les livres que j'ai lus, celui qui l'exprime le mieux a précisément été écrit par Jean-Martin Tchapchet: c'est celui appelé La Marseillaise de mon enfance.

Cet émouvant récit montre de quelle façon, chez le jeune Jean-Martin, la culture du village s'opposait à celle qu'apportait le lycée français de Yaoundé. Dans la première, régnaient rites d'initiation et merveilleux: le roi de Bangangté rendait invisible l'attaquant de l'équipe de football locale pour lui bangangte.jpgpermettre de marquer des buts contre les équipes voisines. Au lycée français, Jean-Martin apprenait un tas de choses qui pour lui ne correspondaient à rien, issues de programmes élaborés à Paris: c'était les fraises, la neige, toutes choses que Jean-Martin n'avait jamais vues. Il s'en est sorti en apprenant par cœur tout ce qu'on lui enseignait, sans chercher à comprendre; il a compris plus tard. On peut apprendre sans comprendre; c'est même indispensable, à un certain âge. Par la suite, on crée des liens entre les différents éléments de sa mémoire, et la lumière se fait. Le préjugé qui dit le contraire méconnaît un aspect fondamental de l'âme humaine.

Pour autant, il ne faut pas dérouter les élèves par un monde qu'ils ne connaissent pas: beaucoup réagissent mal, et développent un sentiment de rejet.

Mais quel lien Jean-Martin pouvait faire entre les deux cultures? Il n'en trouvait pas.

À vrai dire, le problème s'est déjà posé dans l'antiquité. Le poète chrétien Prudence (348-405) reprochait aux païens de croire au génie de Rome; il les accusait de mettre des divinités partout, d'accorder un destin même aux poutres!

Cependant, il avait, pour le soutenir, deux solides cannes. D'abord, son Christ s'appuyait sur un homme qui avait vécu quelques siècles auparavant dans l'Empire romain: il restait relativement concret; ce genii_8.jpgn'était pas encore le dieu abstrait du rationalisme - entité qui n'est plus même une personne, tant elle est intellectualisée. Ensuite, Prudence disait que même si le génie de Rome existait, il s'était rallié au Christ, et était heureux que Rome fût devenue chrétienne! Et c'est là que le génie du christianisme ancien apparaît.

Car au Moyen Âge, les génies des lieux sanctifiés furent assimilés aux anges: désormais, ils servaient le Christ. Les saints à leur tour furent désignés pour protéger les communautés paroissiales. Cela a certainement favorisé le féodalime et explique l'organisation du Saint-Empire romain germanique; mais c'est de là, aussi, qu'est issu le fédéralisme. Les communautés extérieures à l'ancien empire de Rome développèrent sourdement l'idée que leur génie était égal ou équivalent à celui de celle-ci. Et un ensemble cohérent s'est fait jour.

Il est donc possible de lier le génie des lieux à l'organisation globale: d'en faire un tout harmonieux. Il faut que l'ensemble parle, et que la cohérence entre l'être de l'ensemble et l'être des parties apparaisse. Mais il faut à mon sens que l'imagination peuple le fossé qui est entre les deux, par des figures en quelque sorte intermédiaires.

Jean-Martin Tchaptchet est poète: et qui mieux qu'un poète peut créer ce genre de figures? Cela peut être sa mission.

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