13/10/2015

Vierge déesse en Savoie romantique

73183_1_photo4_g.jpgEn 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.

Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.

Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.

Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:

L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu

Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.

Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la virgen_de_los_angeles_mnac003950-000_000129_c.jpg_1306973099.jpgVierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.

Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.

07:18 Publié dans Littérature & folklore, Poésie, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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