23/10/2015

Essence spirituelle de l'organisation politique

153814686ce314e98578b5635e41fd8d.jpgAu quatorzième siècle, Thomas III, marquis de Saluces, écrivit en français un roman allégorique inspiré par la mythologie arthurienne, Le Chevalier errant. On y trouve l'idée que l'organisation sociale est calquée sur celle du monde spirituel: au sommet le souverain représente Dieu, ensuite viennent ses anges principaux, et puis la multitude des esprits. La hiérarchie humaine imite la hiérarchie angélique. Or, je ne crois pas douteux que la stabilité, et la force de l'organisation sociale des temps anciens viennent de cette idée.

On peut remarquer que l'absolutisme français est allé de pair avec une conception rationalisée du monde divin. Le gallicanisme n'aimait pas qu'on évoque les anges: il voulait qu'on se concentre sur le Christ-Roi. La noblesse devait donc cesser de tamiser la lumière royale, et être englobée; elle devait venir à Versailles.

Le centralisme républicain lui-même imite la vision théiste de Voltaire: le monde spirituel se réduit à un dieu abstrait, impersonnel, intellectuel, global, que matérialise l'État. Seul élément d'humanité, et écho pour moi indéniable de la sainte Vierge patronne de la France, la sympathique Marianne, qui est comme une personne émanée du tout impersonnel et indifférencié: c'est par elle que Lamartine au dix-neuvième siècle, De Gaulle au vingtième, ont relativisé le rationalisme des Lumières et conservé une part de romantisme; c'est par elle aussi que la France est demeurée une personne, comme disait De Gaulle - qu'elle pouvait être aimée.

Mais c'est là qu'est la difficulté, la contradiction. Car de deux choses l'une: soit le monde est dirigé par des principes impersonnels et Marianne est une fiction sans réalité - et la France est menacée de dissolution par la mondialisation, la dépersonnalisation globale; soit Marianne renvoie bien à une réalité spirituelle justifiant ontologiquement l'existence de la France, et en ce cas il n'est pas vrai que la divinité soit dénuée de personnalité, d'amour. Or, si un lieu défini, le territoire français, particularise la divinité _MG_0998.jpgjusqu'à y faire distinguer la belle Marianne, il est logique de considérer que cette émanation sacrée ne soit pas la seule, et que les lieux plus particuliers de la France qui ont aussi reçu un nom, aient leurs protecteurs propres. Ils peuvent, certes, être soumis à cette Marianne reine des génies locaux; mais ils n'en existent pas moins à part entière. Oui, la Savoie a son génie propre, comme un chevalier servant de la France; et le Berry aussi, la Picardie pareillement.

On ne peut plus tenir la position des gallicans, qui tendaient au rationalisme sans y aller complètement, ni celle de leurs héritiers, de Lamartine à De Gaulle. Car soit on devient rationaliste absolument et on dit que la France même est une illusion, soit on admet consciemment l'existence de son âme particulière, et on est bien obligé d'admettre que le monde de l'âme se décline en nuances, et que dans chaque nuance il existe à nouveau des nuances, des singularités. Dans la lumière il y a des couleurs, dans les couleurs il y a des tons.

La France est donc à la croisée des chemins: si elle veut subsister face à la mondialisation, elle doit s'appuyer sur ses régions, leur donner une existence pleine et entière, en reconnaître l'existence ontologique, leur présence dans ce que Serge Lehman appelait le plasme spirituel. Marianne ne suffit plus: seule, elle est par trop évanescente; il faut qu'apparaissent, autour d'elle, d'autres allégories vivantes - pour la soutenir, la défendre, la rendre visible dans la lumière englobante du tout indifférencié.

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