27/10/2015

Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.

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Commentaires

La synthèse est aujourd'hui permise par les réseaux sociaux et autres outils numériques qui permettent la communauté en exacerbant l'exhibitionnisme narcissique.

Écrit par : PIerre Jenni | 27/10/2015

Mais peut-être pas la communauté organisée, satisfaisante aussi sur le plan moral, dans les lois appliquées.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

ça vient. En quelques clics, les paysans se sont retrouvés devant le palais fédéral pour revendiquer un prix du lait viable. Même plus besoin des syndicats.

Écrit par : PIerre Jenni | 27/10/2015

Mais ensuite entre eux ils se battent pour des morceaux de terrain. Ils sont pleinement individualisés.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

Le changement de paradigme qui se profile grâce à la troisième révolution industrielle demande un peu de temps pour s'ancrer dans les consciences. Nous sommes encore incapables de mesurer la profondeur du changement apporté par l'internet qui a déjà plus de 25 ans.
Vraisemblablement c'est la notion même de propriété qui risque d'être remise en question et qui est à la base du matérialisme et la conséquence de l'individualisme. Patience !

Écrit par : PIerre Jenni | 27/10/2015

Oui, mais sans conscience des esprits invisibles unitaires qui organisent les individus entre eux je crois que rien ne sera jamais construit, et qu'il est possible d'émietter et de pulvériser tout à l'infini, qu'il n'y a pas de fond à la chose, et qu'Internet n'a pas d'effet en soi bénéfique, qu'il individualise et divise à l'infini aussi, et d'ailleurs il repose sur la propriété privée mobilière, l'ordinateur ou le téléphone que chacun possède.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

Sauf que ces biens ont bientôt un coût qui avoisine zéro, (Rifkin "Zero marginal cost society)et sont déjà accessibles au plus grand nombre.
Ce que j'essaie de dire ici c'est que les changements technologiques bouleversent tant nos vies qu'ils obligent le développement de la conscience et favorisent la compréhension du monde.
On peut déjà sentir dans diverses créations culturelles, notamment dans des films grand public comme "Avatar", l'éveil de la notion de communauté invisible et le caractère lié de toute chose.

Écrit par : PIerre Jenni | 27/10/2015

Tout d'abord il est agréable de voir enfin des gens connaitres mieux historiquement les mouvements de gauche et de ne pas faire d'amalgamme en permanence comme j'ai pu en voir.

Cela dit je me permets de dire une chose par rapport à vos propos. L'anarchie n'est pas du tout incompatible avec le caratère religieux ou sprituel. Pour ma part, j'ai eu une éducation chrétienne traditionnel. C'est parce que j'ai eu la force de me plonger dans l'Histoire des mouvements de gauche que j'ai mieux compris ce qui n'a pas jouer. Si on regarde de manière attentive, au sein des anarchistes, nous avons des personnages pas du tout athé. Tolstoï, également anarchiste avait une vision de l'anarchie qu'il compare volontiers à des communauté chrétienne. Ce dernier s'est même marié religieusement (il me semble).
Il ne faut pas prendre la volonté de Staline d'en finir avec la religion comme étant une idée générale de la gauche. C'est archifaux.
De plus la pensée anarchiste n'étant pas déterminée et en perpétuelle mouvement vit avec son siècle et aurait plus tendance à aller dans la tolérance.
Proudhon était à son époque comme la plupart des européens, un anti-juif, cette pensée à aussi évoluée aujourd'hui.

L'Histoire de l'anarchisme rime avec l'anarcho-syndicalisme. Je sais que vous comprenez de quoi je parle, vous qui avez cité, Stirner et Steiner. Un syndicats avait pour vocation a instruire les ouvriers et de leur donner une éducation. Il y avait un but social. Aujourd'hui les syndicats ne servent plus à rien. On peut le dire ce paradigme a également changé. Tout est en mouvement en définitive ; c'est ce que le bouddisme enseigne d'ailleurs.

Écrit par : plumenoire | 27/10/2015

Plumenoire, Steiner n'a pas cessé d'être anarchiste en intégrant le spirituel à sa réflexion sociale. Je parlais seulement d'Onfray, qui se réclame à la fois de Proudhon et du matérialisme.

Néanmoins il faut signaler que Steiner a été contraint d'arrêter son enseignement dans une université populaire parce qu'on contestait que l'art pût être autre chose que réaliste. Or le réalisme en art rend pareillement dénué de sens le proudhonisme, car l'esprit d'une communauté appartenant à l'invisible, il ne peut être rendu accessible que par la représentation artistique. En ce sens, André Breton et ses amis tentant de donner à voir les Grands Transparents était plus utile au peuple que les adeptes du naturalisme, celui-ci au fond faisant triompher l'individu, c'est à dire l'homme assimilé à un organisme corporel, et donc le libéralisme.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

Pierre Jenni, pour moi la technologie ne provoque pas de progrès de la conscience spirituelle, seul l'art le permet. Je ne crois pas qu'"Avatar" tire son inspiration de la technologie, mais plutôt de la mythologie. Au sein de l'histoire de l'art, il y a le courant qu'on appelle science-fiction, et que ses adeptes affirment être une inspiration poétique née des machines; mais ce n'est pas ma façon de voir, pour moi la technologie n'y est qu'une justification de pensées mythologiques, qu'on n'ose pas exprimer telles quelles dans un contexte culturel dominé par le matérialisme.

Ainsi, on ramène l'idée d'un esprit collectif à l'idée d'une connexion à distance par le biais des machines, le téléphone ou l'ordinateur. Mais dans mon article, j'ai bien parlé d'un esprit qui tenait les hommes ou un groupe d'hommes directement par les profondeurs de l'âme. Il s'agit de cela, et je ne crois pas que des machines appartenant en propre à des individus, fussent-elles aisées à l'achat, puissent être dites dégagées de la propriété privée et mettre fin à l'individualisme. Je crois au contraire qu'elles favorisent l'individualisme mondial, dont profite le libéralisme, et que leur production et leur utilisation s'inscrivent bien dans l'économie qu'on appelle néolibérale. Le libéralisme a d'ailleurs bien pour corollaire l'abaissement des prix des produits les plus courants.

La collectivisation ici renvoie seulement au gouvernement qui pourra le mieux contrôler cette technologie, qui pourra le mieux l'utiliser à son profit, afin de créer une sorte de gouvernance mondiale unitaire; et il est logique que ce réseau émane des Américains, qui s'efforcent de créer ce gouvernement mondial unitaire. Mais pour cela, ils doivent casser les âmes collectives restreintes, les émietter. Ce qui va bien à l'encontre du projet d'Onfray et de Proudhon, et au fond du mien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

On s'est mal compris. Si je n'irai pas jusqu'à spéculer sur l'âme, il ne me viendrait jamais à l'idée que "la technologie provoque le progrès de la conscience spirituelle". En revanche c'est un outil qui y participe et dont les artistes usent, et abusent, pour augmenter leurs capacités.
Moi qui pensais m'exprimer clairement, je suis douché.

Je vous encourage à lire Rifkin, le message est porteur et crédible. Et de toute façon, il faudra bien faire avec, alors autant optimiser le potentiel et l'utiliser à bon escient.

Écrit par : PIerre Jenni | 27/10/2015

Je ne vois pas les choses ainsi. J'ai écouté Rifkin à la radio et à la télé. Je crois qu'il est dans un optimisme théorique.

Pour moi seul l'art qui fait apparaître le monde des esprits collectifs, les Grands Transparents de Breton, peut faire évoluer l'humanité. Ensuite il ne s'agit pas de dire que les machines sont absolument horribles, car au fond elles n'empêchent pas nécessairement l'expression artistique au sens où je l'entends, notamment du surréalisme. Mais je ne crois simplement pas qu'elles amènent aucun progrès social ou moral, en elles-mêmes, et qu'aucune société juste puisse s'appuyer sur elles.

Je ne pense pas que si on n'a pas conscience de ce qui lie spirituellement une communauté de paysans ou d'ouvriers (pour reprendre l'idée d'Onfray), celle-ci soit viable. Les machines à communiquer à distance n'y changeront rien, car si elles peuvent améliorer la productivité, elles n'engagent à rien sur le plan moral. Or c'est de cela qu'il s'agit. Les paysans passent dans les faits leur temps à se battre sur les bornes de leurs champs. On peut dire: avec les images des satellites, tout sera résolu. Mais c'est une blague: elles peuvent être truquées, et les gouvernements qui possèdent ces satellites, lorsqu'ils sont en concurrence avec d'autres, ne s'en privent pas forcément.

Et puis que fait-on, dans le partage collectif, si tout à coup une moraine s'effondre et réduit le champ d'un paysan? Ce n'est pas tant le calcul mathématique qui peut résoudre le problème que la volonté morale de partager. Et d'où vient-elle? De ce que la communauté se sent liée par un esprit unique, que seul l'art représentera, comme il l'a fait à l'époque catholique, en représentant cet esprit collectif sous la forme d'un ange ou d'un saint du ciel. J'en appelle donc aux artistes surréalistes.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

Monsieur Mogenet,

Je ne comprends pas pourquoi vous confondez matérialisme au sens cosmologique ou philosophique avec le "matérialisme" au sens trivial, au sens de valeurs matérielles, de personnes attachées aux biens matériels. Si ce n'est pour dénigrer le premier sens. Qui n'a strictement rien à voir avec le libéralisme. Cf. "matérialisme historique".

Écrit par : Charles | 27/10/2015

Je pense qu'il est difficile d'être sincèrement attaché à des forces spirituelles si on estime qu'elles n'existent pas dans le cosmos. Je sais bien qu'il existe depuis l'antiquité des philosophes ontologiquement matérialistes qui ont pourtant une grande affection pour les valeurs de justice, d'humanité, et ainsi de suite, et ce qu'on nomme justement les biens immatériels. Mais l'attachement à des biens immatériels dans le matérialisme a quelque chose de curieux, du point de vue de la logique pure, et de mon point de vue il vient essentiellement de la tradition, ou de l'éducation, et il coexiste avec la philosophie matérialiste sans trouver avec elle de cohérence particulière. Dans une telle perspective assez répandue, l'homme et ce qui l'habite se différencient totalement de l'univers, il y a en quelque sorte deux mondes qui se superposent. J'y fais bien allusion dans mon article, puisque je dis que notamment dans les classes populaires, un attachement spontané à l'esprit communautaire est resté, même quand dans les discours conscients on n'accorde aucune existence à cet esprit. On peut du reste faire remarquer que Marianne focalise les désirs des Français et que pourtant en toute conscience elle n'est pour eux qu'une idée qui n'a pas de correspondance particulière dans l'univers, qui n'y existe pas en tant qu'âme, par exemple dans les étoiles, où dans l'antiquité on pensait qu'habitaient les génies des peuples.

C'est la situation européenne, qu'on est attaché aux traditions venues des temps anciens, mais qu'on y a une philosophie matérialiste qui selon moi s'oppose à l'essence de ces traditions. Pour moi, le libéralisme, sans se confondre avec lui, s'accorde avec le matérialisme; on peut le contester, mais je pense que l'articulation entre le libéralisme et le matérialisme est souple, et que c'est la force des Américains. L'articulation entre le matérialisme et l'idéalisme communautaire, je ne la vois pas.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

Monsieur Mogenet,

Oui, je pense que le problème est là: vous ne le voyez pas. Les Américains pour la plupart sont tout sauf matérialistes au sens philosophique. Rockefeller était très dévot, par exemple. Et un candidat à l'élection présidentielle qui se déclarerait athée n'aurait aucune chance d'être élu.
Il vaudrait mieux ne pas invoquer non plus la "logique pure". Car celle-ci alliée à la raison n'a que faire des "forces spirituelles" qui n'existent que dans la tête de certaines personnes. Les valeurs se réfèrent à la conscience de chacun et pas à une quelconque entité abstraite et fantaisiste. Du reste ces "entités" ou "forces spirituelles" ont mis des siècles à condamner la peine de mort, et certaines de ces "forces" ne le font toujours pas, notamment aux États-Unis.
Est-il si difficile de comprendre que cette vie ci étant unique avec un début et une fin, que notre planète étant unique avec un début et une fin, elles induisent un ensemble de valeurs à préserver à tout prix: des valeurs basées sur la vie et la préservation de la planète? La vie est création. Au noms de valeurs purement spirituelles on assiste encore et toujours à des destructions. Faut-il vous rappeler certains passages de la Genèse? Les religions nées dans le désert nous y entrainent à marches forcées.

Écrit par : Charles | 27/10/2015

Je ne comprends pas, les valeurs basées sur la vie, dans un monde destiné à mourir, n'existent-elles pas aussi seulement dans la tête des hommes?

Pour moi la vie est aussi une valeur spirituelle, et c'est de cela que je parle. Je ne comprends pas l'articulation entre le matérialisme et la valeur de la vie, puisque dans la cosmogonie matérialiste la vie n'est qu'une brève illusion, une sorte de bizarrerie.

Pour moi je pense qu'on peut n'agir durablement et énergiquement en faveur de la vie que si on croit qu'elle est un principe fondamental de l'univers entier, et qu'elle n'est pas limitée à un bref passage dans l'éternité de la matière. Quelle ambition peut-on avoir si on pense que même en s'efforçant de la préserver, on ne l'empêchera pas de disparaître?

D'une certaine façon, les Américains pensent qu'on pourra l'imposer avec des machines, cela a une certaine logique, même si je n'y crois pas. C'est là leur mysticisme peut-être, ils pensent peut-être que Dieu les aide à faire leurs machines.

Mais le débat n'a rien à voir à mon avis avec la question religieuse. Je dis seulement que l'action humaine se fait en fonction de ce qu'on croit fondamentalement, et non en fonction d'intentions nobles et pures. Je crois que même si on pense qu'il faut préserver la vie, si on pense qu'elle n'est qu'un bref éclair dans la nuit éternelle et qu'on ne pourra pas l'empêcher de disparaître, au moment d'agir, on sera découragé, on n'aura pas l'énergie nécessaire pour créer quelque chose de durable. Je pense la même chose des projets sociaux d'Onfray, car après tout le sentiment communautaire fait partie de la vie, les animaux en ont un bien un, on le voit chez les insectes. Mais personnellement je crois que cela n'est pas d'essence matérielle, mais d'essence spirituelle. Pas religieuse forcément, puisque je l'attribue aussi aux animaux. Matériellement, la pensée humaine est enfermée dans son crâne, et il n'y a pas de communauté.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2015

Monsieur Mogenet,

Vous écrivez: "Je ne comprends pas, les valeurs basées sur la vie, dans un monde destiné à mourir, n'existent-elles pas aussi seulement dans la tête des hommes?"
Bien sûr. Et c'est la conscience de cette finitude qui fait que chaque instant devient extrêmement précieux, parce qu'impossible à rattraper. Pour une conception matérialiste, la vie n'est pas une "brève illusion", ni une bizarrerie (je ne sais pas d'où vous tirez cela...), mais tout le contraire, c'est la réalité fondamentale et unique. Un hapax. L'illusion c'est de croire au supernaturel, à une pseudo-"réalité" qui n'existe pas en dehors du cerveau. La vie est sa propre récompense. Si vous n'avez qu'une croyance, cela revient à bâtir une pensée sur du sable. Mais si cette croyance vous est indispensable pour progresser dans la vie et participer à cette vie, alors pourquoi pas? Mais les croyances ont historiquement été la cause de beaucoup de destructions.
Je vous conseille de lire les matérialistes de l'antiquité. Tout y est déjà dit.
Une dernière remarque: qu'importe l'univers, du moment que nous n'avons aucune prise sur lui, qu'il nous dépasse dans le temps et dans l'espace.
Est-ce qu'Onfray est découragé d'écrire, est-ce qu'il n'a pas l'énergie d'agir, de créer? Visiblement, non. Vous mettez dans la tête des matérialistes des chimères qu'ils n'ont jamais imaginées. Vous pensez à partir de votre propre position et imaginez ce que "doivent" penser les matérialistes alors que ce qu'ils pensent sont aux antipodes. Les matérialistes sont heureux de vivre et de créer. La "récompense" est dans ce qu'ils sont heureux de faire. C'est vrai il y a des "matérialistes" qui sont malheureux: Nietzsche, Camus et... Onfray. Mais il n'est pas difficile de comprendre pourquoi.

Écrit par : Charles | 28/10/2015

N'y eut-il jamais des "ouvriers" éduqués voire instruits au mieux des possibilités sans les syndicats? Femmes de chambre étudiant en cachette en leurs temps libre?

Est-il faut d'avoir le sentiment que la gauche "formatait" les esprits à sa guise selon ses idéologies et "besoins" du moment?


N'a-t-on pas dit de l'Eglise qu'elle était le théâtre des pauvres (avec à la tribune l'"ouvrier" chantant Mozart)?!

En apprenant de la vie, en apprenant la vie on constate qu'on ne fait que passer, que tout change tout le temps nos cellules y compris en même temps que nous dépendons étroitement les uns des autres tels ces petits enfants, demain, si on continue à tout polluer qui porteront des masques à survivre leur venant des exploits techniques et industriels des "vivants" d'aujourd'hui, soit: du "progrès"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 28/10/2015

Traditionnellement, l'Eglise instruisait les paysans, Myriam. Pour les ouvriers, je ne savais pas qu'ils étaient instruits par les syndicats. Il y a aussi eu des patrons qui ont ouvert des écoles pour les enfants des ouvriers, les écoles Steiner se sont créées de cette façon, un industriel allemand a demandé à Steiner d'ouvrir une école pour les enfants de ses ouvriers.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/10/2015

Charles, pour Onfray et son bonheur d'écrire, lui-même a sans arrêt dit, ces derniers temps, qu'il tenait de son père et de son exemple les valeurs qui étaient les siennes. Or, son père était paysan, et il y a encore peu les paysans étaient instruits par les prêtres, dans le sens que j'ai donné dans mon article. Il entre exactement dans le cas dont je parle, et c'est pour cette raison que j'en parle: il est encore dans le fétichisme vis à vis du groupe comme le sont les paysans depuis le Moyen Âge et la création des communautés paroissiales; il l'est par transmission, instinctivement. C'est grâce à cette ascendance paysanne qu'il a de l'énergie, mais cela s'estompera et s'estompe au fil des générations.

Vous connaissez Emmanuel Todd? Il dit que les régions athées depuis longtemps s'effondrent sur le plan économique et que les régions récemment rendues agnostiques et toujours spontanément héritières du catholicisme sont les seules à gagner de l'argent. C'est pareil.

Les matérialistes antiques, je les ai lus, en tout cas j'ai lu Lucrèce. Ils sont aussi la cause de l'effondrement progressif de l'Empire romain, qui ayant perdu ses fondements spirituels a cessé d'apparaître comme profondément légitime, tant à ses partisans qui ne le défendaient plus avec la même force qu'à ses ennemis qui ne le craignaient plus avec la même profondeur. C'est en tout cas ma façon de voir.

Pourquoi, dites-vous, faut-il se soucier de l'univers sur lequel on n'a aucune prise? Mais parce que l'univers global a des lois qui s'imposent à ses parties. Si on veut agrandir une pièce dans une maison sans tenir compte de l'architecture globale ou des lois de la physique, ça cause l'effondrement de la maison. Si on veut que la vie s'impose sur Terre, il faut d'abord l'imposer dans l'univers, car la Terre n'a rien d'un morceau isolé qui peut vivre tout seul. On ne peut pas l'imposer sur une planète qui un jour perdra son soleil et donc sa source de vie.

Mais vous voyez, si on vous écoute, on se dit: les matérialistes croient en la vie, mais de façon isolée, détachée du reste de l'univers sur lequel ils disent qu'on n'a pas de prise. Mais alors, comment prétendre qu'on peut imposer la vie dans une communauté, comme le fait Onfray? Est-ce qu'en réalité on ne peut pas l'imposer seulement à un individu, c'est à dire soi-même? Quelle prise a-t-on sur les autres? Et surtout, dans le système proudhonien, sans police ni prison, il n'y en a aucune! Chacun fait ce qu'il veut.

Donc la vie promue de façon absolue mais sans prise sur une globalité qui elle-même impose la mort, cela conduit bien à l'individualisme absolu et au libéralisme à l'américaine.

Moi je dis: celui qui veut créer la vie dans une communauté, il faut qu'il montre que, dans l'univers, la vie est un principe constitutif, qu'elle est constitutive de tous les mécanismes globaux: qu'elle est leur cause, et non un effet aléatoire et sporadique. Car une communauté est déjà un ensemble qui va au-delà de la volonté individuelle, elle est déjà à l'échelle de l'univers, du point de vue de l'individu.

La force qui lie une communauté n'est pas une émanation de l'intention individuelle, puisque les individus ont tous des aspirations différentes; cette force communautaire est justement un reflet particularisé des lois globales de l'univers. Ce qui lie les membres d'une communauté ne peut pas être différent de ce qui lie des astres entre eux. Il ne peut pas y avoir dans l'univers un mode de fonctionnement et sur terre un autre, cela n'a pas de sens.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/10/2015

En ville, Rémi, l'Eglise instruisait qu'il s'agisse de musique avec la schola, de théâtre, pour les Fêtes, écoles paroissiales, travaux divers. Apprentissages aussi bien écrire une lettre correctement que d'apprendre à "faire ses comptes"!
En de multiples domaines, soins aux malades, toujours (pas question des princes du Vatican) en rapport avec les plus faibles, pauvres ou démunis plutôt dans l'intention d'orienter vers le spirituel que vers le matériel. Orienter vers le spirituel en passant, bien évidemment, par l'indispensable pour la vie quotidienne mais
Matériel, moyen, certes.
Matériel, but, non.

A propos, Rémi, des syndicats qui instruisaient les ouvriers je cite plumenoire:

"Un syndicat avait pour vocation à instruire les ouvriers et de leur donner une éducation."

Je voudrais savoir qui de Steiner ou de Blavatsky était le/la plus "original"!!

C'est fou comme "on" (Steiner comme Anne Baisant) fait disparaître par moyens et méthodes les gens utiles pour soi d'abord, gênants, embarrassants ensuite parce qu'"en premier"!

Les racines-mère de l'anthroposophie étant, si je ne fais erreur, la théosophie.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 28/10/2015

Pour le savoir, Myriam, il faut lire les deux, Steiner et Blavatsky. Moi je préfère Steiner.

Je n'ai pas dû faire attention à l'idée de Plumenoire. Je crois qu'en principe un syndicat défend les intérêts d'une profession, que c'est sa vocation, mais il est tout à fait exact que les syndicats se sont beaucoup mêlés d'éducation. En France, le syndicat agricole a bien eu un rôle dans la fondation d'établissements d'enseignement, qui sont en principe privés: car c'était un syndicat catholique, qui fondait des établissements enseignant notamment les métiers agricoles.

Le syndicat ouvrier par excellence c'est la CGT, et sa branche dans l'éducation, c'est le SNES, qui est ou était comme la CGT liée au Parti communiste et qui dirigeait en partie l'éducation nationale.

Ensuite il y a eu aussi un enseignement chrétien pour les ouvriers. Car pour les paysans, il y a eu la JAC (jeunesses agricoles chrétiennes) et pour les ouvriers la JOC (jeunesses ouvrières chrétiennes). En Savoie je n'ai pas vraiment entendu parler d'une influence de la JOC, mais je connais surtout la Haute-Savoie, peut-être qu'en Tarentaise la JOC a eu un rôle à jouer. Je crois qu'en Bretagne elle a eu un rôle assez important, il faudrait voir.

Quant aux villes, je ne sais pas non plus. Mais je peux dire ceci: je connais bien les évêques savoyards du dix-neuvième siècle et ils étaient tournés vers la paysannerie; ils rejetaient l'industrialisation, notamment parce qu'elle corrompait les moeurs par l'exode rural, les villes étant pensées comme corruptrices. Je pense donc que l'Eglise a globalement essayé d'empêcher l'industrialisation et que, par conséquent, elle a rechigné à pénétrer la classe ouvrière, y laissant le champ libre aux laïques. C'est du reste un reproche que certains lui ont fait, je crois que Mélenchon est dans cette optique, il aime les théologiens d'Amérique du sud qui ont épousé la cause ouvrière. En France et en Europe ça a pu exister sporadiquement, et la JOC en est témoin. J'ai réédité un livre, "Alpage de mon enfance", dont l'auteur, Guy Chatiliez, était maire de Tourcoing, et un bon chrétien, il était animateur de la JOC; il avait des origines savoyardes, c'est le courant des catholiques de gauche je suppose, des catholiques sociaux. Il y avait aussi dans la Savoie du dix-neuvième siècle un petit courant socialiste évangélique, c'était d'ailleurs le seul socialisme qui y existait!

Quoi qu'il en soit il est indéniable que les syndicats ont toujours eu un rôle à jouer dans l'enseignement professionnel.

Et pour en revenir à Blavatsky et Steiner, le second a dit clairement ce qu'il pensait de la première, que son "Isis Unveiled" était un livre inspiré, mais qu'elle avait pris une voie orientaliste et antichrétienne qui l'avait empêchée somme toute de s'insérer dans la tradition européenne et d'apporter pleinement ce que la théosophie avait à apporter. Ce pli, il fallait en quelque sorte le corriger en se replaçant dans la perspective européenne, et la civilisation de notre temps.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/10/2015

Oui, Rémi, mais, aujourd'hui la "perspective européenne"?
Pourquoi tant de chrétiens se sont-ils tournés et tournent-ils vers ce bouddhisme que Madame Blavatsky s'efforça d'introduire et faire apprécier chez nous?

En aucun cas ces lignes, Rémi, pour avoir le dernier mot.
Juste dire un petit bonjour en passant.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 28/10/2015

Bonjour, Myriam.

Le christianisme en Europe est devenu désuet. Dans un article : http://remimogenet.blog.24heures.ch/archive/2015/09/06/familiarite-iconique-francois-de-sales-joseph-de-maistre-859659.html j'ai essayé de l'expliquer: les figures de la religion se confondent avec le monde ordinaire, elles sont d'un triste réalisme. Les saints et Jésus ont été décrits avec toujours plus de misérabilisme, d'un misérabilisme à la Zola et à la Maupassant. Or la religion a besoin d'images fortes, et l'Orient a su en conserver.

Toutefois l'enjeu n'était justement pas de parvenir à proposer une jolie spiritualité qu'on puisse superposer à la vie quotidienne, pour en quelque sorte la décorer. Le réalisme scientifique la semaine et les icônes orientales le dimanche pour ainsi dire. Ou alors la création de communautés fermées et en conflit avec la majorité. Ce qui était vraiment important, était que l'Esprit pénètre au coeur de la société, qu'il ait une influence sur l'organisation sociale, ou les activités professionnelles, qu'il descende jusque dans la vie européenne ordinaire. Que le dimanche ne s'oppose plus aux autres jours, qu'on ne passe pas la semaine à torturer ses employés et le dimanche à méditer sur le Bouddha rayonnant et universellement compatissant.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/10/2015

Dieu vous entende!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 28/10/2015

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