31/10/2015

Degolio LXXIII: la bataille des monstres aux ailes de peau

forest_dragon_by_gerezon-d63yn2w.jpgDans le dernier épisode de cette farouche série, nous avons laissé nos trois héros (Captain Corsica, le Génie d'or, le Cyborg d'argent) alors qu'ils combattaient trois dragons sortis d'un escalier souterrain, creusé en pleine campagne, et que d'un dragon tué par le Génie d'or était sorti un un être bizarre, muni d'ailes de chauves-souris et d'une queue pareille à un fouet.

Captain Corsica, ayant sorti son poignard, l'enfonça dans le cou du troisième monstre; il le coupa en deux, et, de la même façon, un monstre nouveau, gluant et ailé, se montra. Mais le héros ne lui lança pas le temps d'agir: il lui enfonça le poignard dans le cœur. La créature infecte hurla, car en sus de la plaie, la lame bénie la tourmentait comme un affreux poison: elle étincelait, en sentant l'âme du monstre entrer en elle; mais lui, corrompu et pervers, en souffrait atrocement.

Ses prières ne lui servirent de rien: il fut bientôt plongé dans la mort.

Le Cyborg d'argent, de son bras droit, avait lancé des rayons jaunes sur le monstre déjà blessé par Captain Corsica; il en fut mortellement atteint, mais dans la flamme qui s'était créée sur son corps, le troisième être gluant et ailé sortit, et se jeta sur le Cyborg, qui n'eut pas le temps de riposter. Or sa force était terrible: et il l'avait saisi au cou, et s'employait à l'étrangler; le Cyborg s'efforçait de desserrer son étreinte, mais il n'y parvenait pas.

Pendant ce temps, le Génie d'or luttait contre l'autre monstre ailé, qui s'était élancé au-dessus de lui et lui avait saisi le bras de sa queue; et d'en haut il lui donnait des coups de pied, qui faisaient chanceler le héros. De nouveau, comme avec l'araignée géante, il ne parvenait pas à se dématérialiser: dès qu'un Maufaé le saisissait, un sort, apparemment, pesait sur lui, qui l'en empêchait.

Il lança son bâton vers la bête, mais il la manqua, car, vive comme l'éclair, elle s'était écartée. Le bâton revint dans les mains du Génie, mais il vit alors dans quelle mauvaise posture était le Cyborg d'argent; et, oubliant les coups qu'il recevait et qui le meurtrissaient, il lança son arme vers le monstre qui étranglait son ami, et le bout orné d'une gemme, heurtant sa poitrine, lui fit lâcher prise: si grand était son pouvoir!

Aussitôt le Cyborg d'argent se retourna et put lancer son poing vers la bête, qui en fut presque décapitée; car étonnamment, si sa vigueur était immense, les parties de son corps qui joignaient les efe626e7e74b7014ddf0388967c1b3ed.jpgmembres les uns aux autres n'étaient pas très dures, ni très solides; elles n'avaient pas eu le temps de prendre de la corne, n'ayant été que récemment formées. Le cou, sous la violence du choc, s'était distendu, et rompu; et la bête regarda le Cyborg de ses yeux pleins de malice et de fureur, mais il réitéra ses assauts, et de ses doigts sortirent de nouveaux rayons jaunes, meurtriers, lumière condensée à l'extrême, et le monstre en fut plusieurs fois transpercé, et il tomba mort.

Captain Corsica, de son côté, avait bondi sur le monstre qui attaquait le Génie d'or, et de son fusil, s'en servant comme d'un gourdin, il lui rompit les vertèbres. Le Génie d'or se tourna, et fit jaillir de son bâton, qui lui était à nouveau revenu, un trait de lumière verte: l'aile droite du monstre fut tranchée, se détacha du corps; il tomba, heurtant violemment la terre.

Solcum se précipita et, recevant son bâton dans la main droite, qu'il tenait en arrière, il s'apprêta à l'abattre sur lui, et à l'achever. Mais lorsqu'il vit ses yeux, il s'arrêta; car il lui sembla voir une immense tristesse au fond de ce regard étrange - ainsi qu'un effroi sans nom. Il hésitait, et le scrutait.

Mais cet épisode a atteint sa longueur règlementaire; et la prochaine fois nous saurons pourquoi le Génie d'or hésitait, et ce qu'il fit ensuite! Les héros pénètreront en outre dans l'antre des Ogres, commençant à descendre le fatidique escalier.

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29/10/2015

Le masque du super-héros

hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.

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27/10/2015

Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.

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23/10/2015

Essence spirituelle de l'organisation politique

153814686ce314e98578b5635e41fd8d.jpgAu quatorzième siècle, Thomas III, marquis de Saluces, écrivit en français un roman allégorique inspiré par la mythologie arthurienne, Le Chevalier errant. On y trouve l'idée que l'organisation sociale est calquée sur celle du monde spirituel: au sommet le souverain représente Dieu, ensuite viennent ses anges principaux, et puis la multitude des esprits. La hiérarchie humaine imite la hiérarchie angélique. Or, je ne crois pas douteux que la stabilité, et la force de l'organisation sociale des temps anciens viennent de cette idée.

On peut remarquer que l'absolutisme français est allé de pair avec une conception rationalisée du monde divin. Le gallicanisme n'aimait pas qu'on évoque les anges: il voulait qu'on se concentre sur le Christ-Roi. La noblesse devait donc cesser de tamiser la lumière royale, et être englobée; elle devait venir à Versailles.

Le centralisme républicain lui-même imite la vision théiste de Voltaire: le monde spirituel se réduit à un dieu abstrait, impersonnel, intellectuel, global, que matérialise l'État. Seul élément d'humanité, et écho pour moi indéniable de la sainte Vierge patronne de la France, la sympathique Marianne, qui est comme une personne émanée du tout impersonnel et indifférencié: c'est par elle que Lamartine au dix-neuvième siècle, De Gaulle au vingtième, ont relativisé le rationalisme des Lumières et conservé une part de romantisme; c'est par elle aussi que la France est demeurée une personne, comme disait De Gaulle - qu'elle pouvait être aimée.

Mais c'est là qu'est la difficulté, la contradiction. Car de deux choses l'une: soit le monde est dirigé par des principes impersonnels et Marianne est une fiction sans réalité - et la France est menacée de dissolution par la mondialisation, la dépersonnalisation globale; soit Marianne renvoie bien à une réalité spirituelle justifiant ontologiquement l'existence de la France, et en ce cas il n'est pas vrai que la divinité soit dénuée de personnalité, d'amour. Or, si un lieu défini, le territoire français, particularise la divinité _MG_0998.jpgjusqu'à y faire distinguer la belle Marianne, il est logique de considérer que cette émanation sacrée ne soit pas la seule, et que les lieux plus particuliers de la France qui ont aussi reçu un nom, aient leurs protecteurs propres. Ils peuvent, certes, être soumis à cette Marianne reine des génies locaux; mais ils n'en existent pas moins à part entière. Oui, la Savoie a son génie propre, comme un chevalier servant de la France; et le Berry aussi, la Picardie pareillement.

On ne peut plus tenir la position des gallicans, qui tendaient au rationalisme sans y aller complètement, ni celle de leurs héritiers, de Lamartine à De Gaulle. Car soit on devient rationaliste absolument et on dit que la France même est une illusion, soit on admet consciemment l'existence de son âme particulière, et on est bien obligé d'admettre que le monde de l'âme se décline en nuances, et que dans chaque nuance il existe à nouveau des nuances, des singularités. Dans la lumière il y a des couleurs, dans les couleurs il y a des tons.

La France est donc à la croisée des chemins: si elle veut subsister face à la mondialisation, elle doit s'appuyer sur ses régions, leur donner une existence pleine et entière, en reconnaître l'existence ontologique, leur présence dans ce que Serge Lehman appelait le plasme spirituel. Marianne ne suffit plus: seule, elle est par trop évanescente; il faut qu'apparaissent, autour d'elle, d'autres allégories vivantes - pour la soutenir, la défendre, la rendre visible dans la lumière englobante du tout indifférencié.

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21/10/2015

Degolio LXXII: la fureur des dragons

001.jpgDans le dernier épisode de cette insigne série, nous avons laissé nos héros (Captain Corsica, le Génie d'or, le Cyborg d'argent) alors qu'ils s'apprêtaient à ouvrir la porte du royaume des Ogres, pour y sauver Sainte Apsara enlevée par les Maufaés. Captain Corsica avait tendu le bras vers le loquet, mais le Cyborg d'argent l'en avait empêché, désirant prévenir un piège. Et le héros de la Corse immortelle avait, malgré lui, obtempéré.

Bien lui en prit. Car aussitôt qu'elle fut ouverte, du feu jaillit, et le Cyborg d'argent eut à peine le temps de se protéger de son bras; or, malgré le vivant métal qui le recouvrait, sous le jet, ce bras fondit. Le Cyborg en ressentit de la douleur; car quoi qu'il s'agît d'un membre reconstruit, Tilistal y avait mis de l'éther, qu'il avait lié à son âme.

Il s'agissait de son bras gauche; mais la plaie ne saigna pas. Il ne perdit point trop d'énergie: un éclair fusa de son bras détruit, comme si de la vie s'en échappait, et des étincelles bondirent de l'endroit où il 25185d0ad15d1fd85a6abb517c8f09d3.jpgavait été rompu; mais cela cessa bientôt, et, après avoir senti comme la vie s'écouler de son épaule et avoir mis un genou à terre, ressentant comme une faiblesse, il put se relever. Or, il retrouva rapidement sa vigueur habituelle, par la grâce de l'armure qui lui avait été donnée.

À coup sûr, pensait-il, s'il survivait à cette aventure, Tilistal referait son bras; et si tel n'était pas le cas, il lui en restait un autre, et il était prêt à perdre l'ensemble de son corps pour le service de Captain Corsica et du bien sur Terre!

Pendant que le Cyborg d'argent ainsi songeait, Captain Corsica ne perdit pas de temps; car, épaulant son fusil, il en tira une décharge vermeille qui fut comme une lance, et qui transperça la porte - et aussitôt le feu s'arrêta, et on entendit un hideux grognement: car de l'autre côté était une créature, dont le feu venait.

Le Génie d'or se précipita, pensant achever la bête, mais il eut à peine le temps de se dématérialiser quand un nouveau jet de feu fut lancé: et il passa à travers lui et ne lui fit point de mal.

Trois monstres, en effet, se tenaient au seuil: reptiles effroyables, à tête vaguement humaine, et aux yeux jaunes remplis de malice. Étrangement, ils avaient comme des cheveux, mais qui étaient plutôt des tentacules, ou des vipères, car de minuscules yeux et bouches semblaient se montrer à leurs extrémités.

De la gueule énorme des monstres, le feu jaillissait par traits. Ils avaient par ailleurs des mouvements de cobras, bondissant et se tendant aussi vite que l'éclair. Ainsi, une eau qu'on a accumulée par un barrage, lorsqu'elle trouve une ouverture dans l'amas des pierres amoncelées, s'élance et bondit, semblant défier avec rage et colère les mains qui ont prétendu la contenir. À présent que la porte qu'ils devaient garder était ouverte, les trois dragons, assoiffés de meurtre, s'élançaient, espérant anéantir en un bref assaut leurs trois ennemis.

L'un d'eux toutefois avait été mortellement blessé par le tir de Captain Corsica, et il se tordait à droite de l'ouverture - tandis que de sa plaie du sang noir s'écoulait. Les deux autres se précipitèrent RoD_KeyArt.jpgau-dehors, s'appuyant sur les marches de pierre qu'on apercevait derrière la porte et qui descendaient vers des ténèbres où rien n'était distinct.

Ternifels! s'écria Captain Corsica; car il avait reconnu ces êtres, nés du viol de filles de Noscl par des Géants infâmes, vivant dans les profondeurs. Le Génie d'or se matérialisa à nouveau à leur gauche, de l'autre côté, et abattit sur le crâne du second son sceptre cosmique. Le monstre n'eut point le temps de l'éviter: de la tête défoncée la cervelle jaillit, puante et noire. Mais le corps bougeait encore, et une purulente bave s'écoulait de sa bouche - infectant le sol, consumant l'herbe, ruinant les fleurs. Le Génie d'or lui asséna un second coup, à la base du crâne, et la tête fut séparée du reste; un jet de sang brûlant s'élança, et les héros comprirent qu'ils n'étaient pas au bout de leurs peines, quand ils virent dans le tronc étêté un être gluant, qui soudain sortit et déploya des ailes de peau, s'apprêtant à les assaillir. Il avait une queue longue qui, une fois déroulée, claquait dans l'air.

Ce qu'il en advint ne pourra néanmoins être précisé qu'une fois prochaine. Alors la terrible bataille continuera d'être racontée!

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19/10/2015

Michel Onfray et la décadence de l'Occident

michel_onfray_0.pngBeaucoup s'en prennent à Michel Onfray parce qu'il proclame que l'Occident est en décadence, que les valeurs européennes s'effondrent. Or, c'est une possibilité, et on a le droit de l'énoncer. Personne n'est obligé de soutenir que l'Europe est en progrès constant, s'il n'en a pas envie.

Cela fait partie de la doctrine imposée par les politiques, que d'inventer que l'État ne cesse de faire des progrès et d'emmener l'humanité vers le Paradis. Ils veulent qu'on diffuse ce tableau brillant, et ce n'est pas propre aux socialistes. Déjà du temps de Louis XIV il fallait le peindre. Évidemment. Cela arrange ceux qui sont au pouvoir, puisqu'ils ont les clefs du Paradis. Ils demandent donc à ce que les philosophes subventionnés le répètent à l'envi. Que les professeurs le proclament dans les écoles, que la presse nationale en convainque le peuple, et malheur à celui qui dira autre chose: c'est un ennemi de l'humanité.

Les communistes voulaient naguère contraindre les Surréalistes à l'optimisme, afin de montrer que la ruine des vieilles formes allait forcément créer un bonheur inconnu. André Breton s'est dressé contre une telle prétention, et a rompu avec les adeptes de Karl Marx.

Est-ce pour cela que, pour justifier son idée, Michel Onfray, dans une conférence filmée que j'ai écoutée, a donné, parmi d'autres, l'exemple du Surréalisme? Car pour lui il s'est fondé sur la destruction des vieilles formes.

Mais c'est là que soudain le matérialisme de principe paraît empêcher certains de voir le réel. Car si on n'est pas d'accord avec Michel Onfray, on peut, sans l'insulter, le dire. Et le fait est que la légende selon laquelle les Surréalistes voulaient simplement détruire les conventions anciennes est fausse, puisque Andre-Breton.jpgBreton a proclamé qu'au contraire l'abandon de l'ancienne logique allait permettre le surgissement d'une logique nouvelle, supérieure, qui est celle de l'Esprit.

On peut, à partir de ce moment, affirmer que cette assertion est restée théorique, et que les Surréalistes n'ont rien montré de tel. Et assurément, en général, ils n'ont pas réussi à le montrer. Mais Breton lui-même, dans sa poésie, a déployé des figures spirituelles ayant un lien avec les Grands Transparents, les êtres inconnus qui dirigent l'univers; et seul le risque d'être assimilé à une religion préexistante l'a empêché d'être plus clair et de donner du Surréalisme une autre image. Son génial disciple Charles Duits a, lui, créé un espace mythologique, un monde parallèle dans lequel les dieux sont une réalité. Et de son temps même Malcolm de Chazal, compagnon des Surréalistes, a créé le mythe de l'Île Maurice, et y a montré le Christ s'incarnant. Blaise Cendrars, ancien adepte du Dada, a créé des mythes, dans Le Lotissement du Ciel. Michel Onfray ne regarde que l'apparence.

Joseph de Maistre aussi pensait que la Révolution avait dissous les anciennes formes et en soi n'avait rien créé; mais elle était pour lui l'occasion providentielle d'une grande régénération.

Néanmoins, si on ne regarde que le courant central de la culture, ce qui est bourgeois et se lie à l'État, j'avoue être d'accord avec Onfray. Quitte à, moi aussi, apparaître comme très méchant.

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15/10/2015

Des chefferies à l'État global, le fédéralisme

Jacobs_ladder.jpgPlusieurs Camerounais distingués ont réagi à mes articles sur l'Afrique, qui m'avaient été inspirés par une intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet. Celui-ci est d'origine camerounaise, et comme le Cameroun est le seul pays d'Afrique où j'aie séjourné, c'est celui que j'aime le mieux citer.

Politiquement, mes solutions tendaient au fédéralisme. Car si je dis qu'entre les grandes vues inspirées par le rationalisme occidental et la conception traditionnelle fondée sur les chefferies, il faut trouver un espace imaginal qui comble le gouffre; si je dis qu'entre le dieu abstrait des Européens et les génies des lieux de l'Afrique, il faut élaborer un monde hiérarchisé d'anges qui fassent la navette pour ainsi dire entre les deux (comme dans le rêve que fit Jacob de l'échelle des anges), sur le plan pratique, cela revient à donner une forme de primauté à l'élément régional, intermédiaire.

Ce n'est pas que je cherche à créer un féodalisme dans lequel les petites contrées s'affronteraient alors qu'elles parlent la même langue, car le système des chefferies est bien fondé sur ce culte excessif du génie local. La primauté que je réclame pour l'élément intermédiaire n'est pas liée à une conception absolue, dans laquelle j'estimerais que l'ange de mon village vaut mieux que celui de la France, ou que l'esprit protecteur de Bangangté (où Jean-Martin Tchaptchet est né) est supérieur à celui du Cameroun tout entier: car ce serait une position indépendantiste de désunion, et cela va à l'encontre du fédéralisme. Mais au sein des pays centralisés, il y a un déséquilibre au profit des grands ensembles, et la réaction ne se fait qu'à un niveau extrêmement local; il faut donc accorder, au moins pour un temps, une primauté à l'élément intermédiaire, régional, afin de rééquilibrer les choses.

Mes amis camerounais m'ont dit que leur pays était calqué, dans son organisation administrative, sur celui de la France: il est très centralisé.m-_Users_davidcadasse_Desktop_SEB___CAM_BLOG_04_CAM_LITTORAL_CAM_LT_DOUALA_0033.jpg Les gens de Douala - les Sawa - se plaignent de la suprématie de Yaoundé. Ils ont le sentiment de n'être pas respectés dans leur spécificité. L'État central se sert du français pour imposer sa volonté à tout le monde, et les langues locales ne sont pas soutenues, et n'ont pas l'occasion d'évoluer pour englober de nouveaux concepts, juridiques ou scientifiques. Une position que la France a connue, et connaît encore.

Jean-Martin Tchaptchet me disait néanmoins que son souci, à lui, était le fédéralisme africain: l'union des pays africains dans un seul grand ensemble. Alors c'est le Cameroun qui devenait non plus un absolu, mais une région. Mais le lien avec la France et sa place dans l'Union européenne apparaît immédiatement. Car elle veut continuer à être un absolu: si elle est un absolu face à ses régions - face au Berry, au Limousin, au Languedoc, au Pays basque -, comment peut-elle ne pas l'être face à des ensembles plus grands, l'Union européenne ou l'Alliance atlantique? Il y a à Paris un verrouillage du débat pour que la France ne cesse pas d'apparaître comme un absolu. Et donc, dans les faits, une opposition frontale entre le local et les grands ensembles qui ne se résout pas. Car la seule manière de le résoudre est déjà de relativiser l'ensemble national, en montrant qu'il se subdivise en régions égales entre elles; et dès lors, tout naturellement, l'ensemble national peut lui-même apparaître comme une partie d'un ensemble plus grand. C'est le sel de l'humanisme: car celui-ci ne doit pas être fondé sur une tradition nationale qui se pose comme universelle, mais sur l'humanité réelle!

Le fédéralisme continental - africain ou européen - passe nécessairement par le fédéralisme national. Aucune conception ne peut admettre que ce qui se fait en grand ne se fasse pas en petit, et inversement. L'organisation du monde ne peut pas être différente selon l'échelle: quelle que soit sa taille, un homme a toujours une forme humaine. Le monde multipolaire rêvé par Jacques Chirac se traduit nécessairement par l'instauration de républiques multipolaires.

Le fédéralisme européen ou africain passe par le régionalisme. C'est ce qu'avait compris Denis de Rougemont.

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13/10/2015

Vierge déesse en Savoie romantique

73183_1_photo4_g.jpgEn 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.

Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.

Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.

Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:

L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu

Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.

Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la virgen_de_los_angeles_mnac003950-000_000129_c.jpg_1306973099.jpgVierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.

Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.

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11/10/2015

Les lampes cosmiques de Cyrano

Savinien_de_Cyrano_de_Bergerac.JPGDans Les États et empires de la Lune, Cyrano de Bergerac (1619-1655) a mêlé la satire à des images mythologiques d'une vivacité et d'une beauté rarement vues dans la littérature française. Je voudrais en donner aujourd'hui un exemple.

Le texte fait parler le démon de Socrate: être spirituel originaire du Soleil et qui vit sur la Lune après avoir été banni de la Terre. Cyrano s'inspire de la tradition issue d'Apulée, qui avait fait une dissertation sur les démons et avait cité celui de Socrate comme un des plus nobles et des plus connus. Les démons, dans l'ancienne Grèce, étaient des êtres intermédiaires des dieux et des hommes; en latin, on disait génies.

Le fameux inspirateur de Socrate évoque des sortes de lampes qui étonnent Cyrano: Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers [les habitants de la Lune ordinaires s’éclairent grâce à des vers luisants dont l’éclat se perd assez rapidement]. Ce sont des rayons de Soleil que j’ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dedans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne doit pas vous fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est non plus difficile à moi qui suis né dans le Soleil de condenser des rayons qui sont la poussière de ce monde-là qu’à vous d’amasser de la poussière ou des atomes qui sont la terre pulvérisée de celui-ci.

N'est-ce pas magnifique? Cela ressemble indéniablement à ces gemmes rayonnantes qu'on trouve chez J.R.R. Tolkien, les Silmarils ou l'Arkenstone, et qui ont capté la clarté des astres. Des êtres surnaturels, feanor_with_silmaril_by_steamey-d5ohmzy.jpgmagiques, dont la nature est supérieure à celle des hommes, les ont créées.

Chez Tolkien, certes, les Elfes sont nés de la Terre - mais à une époque où celle-ci était jointe à la terre des dieux, des esprits immortels qui peuvent prendre l'apparence qu'ils veulent, et régentent le monde. À cette époque, même, ni la Lune ni le Soleil n'existaient, et les Silmarils ont pris leur éclat d'arbres enchantés du royaume des dieux; or, c'est d'une fleur et d'un fruit de ces arbres que plus tard furent créés la Lune et le Soleil. Mieux encore, l'une de ces pierres enchantées est devenue l'étoile de Vénus.

Naturellement, un écart considérable existe entre Savinien de Cyrano de Bergerac et Tolkien: le second a assez peu cherché à concilier sa mythologie avec les données de la science, tandis que le premier était disciple de Descartes, et plaçait ses imaginations dans l'astronomie de son temps - comme plus tard le fera Lovecraft, et plus généralement la science-fiction. Tolkien a élaboré son univers à partir des mythologies anciennes, créant un langage propre pour échapper à la censure rationaliste. En ce sens, il entretenait un lien avec Ramuz, qui cherchait à créer des mythes à l'intérieur de l'âme paysanne et usait à cette fin d'un langage spécifique.

Néanmoins, pour le contenu, Tolkien et Cyrano ont des liens évidents, à mes yeux. Consciemment ou non, le premier a créé des Elfes qui rappellent les Démons des anciens - même s'ils sont sans doute plus terrestres, plus matériels. Dans les deux cas, ce peuple a instruit l'humanité, lui a transmis l'enseignement des êtres célestes, et s'est mêlé à elle. Or les légendes en parlent constamment: Joseph de Maistre le rappelait, et, comme je l'ai raconté dans mes Portes de la Savoie occulte, l'art du fromage a été enseigné aux hommes par les fées, dans les légendes savoisiennes; en Corse, la recette du brocciu l'a été par les Ogres.

Le démon de Socrate de Cyrano nous montrait-il les lampes du futur? L'auteur de science-fiction qui n'en est pas convaincu n'a pas les perspectives qu'il devrait avoir.

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07/10/2015

Les Poètes de la Cité récitent l'automne

Geneve_Immeubles_1-3_Promenade_du_Pin.jpgSamedi 10 octobre, dans trois jours à peine, à 14 h 30, les Poètes de la Cité effectueront leur récital d'automne au Lyceum Club International, 3 promenade du Pin à Genève. De grandes figures de la poésie feront résonner leurs vers: l'excellente Valéria Barouch, la radieuse Danielle Risse, la gracieuse Nitza Schall, le puissant Albert Anor, le fougueux Jean-Martin Tchaptchet, l'élégant Galliano Perut, la mystérieuse Dominique Vallée, l'inspiré Yann Chérelle, le viril Denis Meyer, l'éloquent Michaud Michel, la vibrante Catherine Gaillard-Sarron, l'énigmatique Émilie Bilman, la sensuelle Charlotte Mylonas-Svikovsky, la douce Chon Kyong-Wha, le dynamique Bakary Bamba Junior, la passionnée Catherine Cohen, la mélodieuse Maïté Aragonès Lumeras, l'harmonieux Loris Vincent, la soyeuse Linda Stroun, et enfin l'orgueilleux Rémi Mogenet, moi, président de la noble société.

Nombre d'entre nous lirons nous-mêmes nos poèmes; mais pas tous. Et nous serons accompagnés par la merveilleuse Élisabeth Werthmüller, qui jouera de la flûte traversière. Le titre général de cette e_werthmüller.jpgmanifestation est Symphonie de roseaux. La première partie sera consacrée à la nature, la seconde à l'amour, la tierce au voyage et la quarte et dernière au refrain du flûtiste. Il a été en effet imaginé que des poèmes seraient faits, qui contiendraient tous un vers identique, qui est J'ai gagné ma fortune en jouant du pipeau. Vers mystérieux, qui peut être pris au sens littéral, ou ironiquement. Le refrain d'un poème à l'autre sera plaisant, j'en suis persuadé!

Bref, j'invite tous les lecteurs de ce modeste blog à venir assister à cet auguste récital. Pour ceux qui craindraient un excès d'élévation, un étouffement dans les hauteurs, un éblouissement dans la lumière, qu'ils soient rassurés par la présence en cette fête d'une verrée postérieure à la récitation, avec aussi des petits gâteaux et des cacahuètes: cela réchauffera et ramènera au sol.

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05/10/2015

Martinès de Pasqually, Joseph de Maistre, Frankenstein

Martinez_de_pasqualle.jpgMartinès de Pasqually (1727-1774) est le fondateur du courant illuministe martinésiste, animé par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) son disciple. Il est connu essentiellement par un Traité de la Réintégration qu'il aurait écrit en mauvais français vers 1770 et que Saint-Martin aurait corrigé pour que la langue en fût plus nette. Il commente l'Ancien Testament, de la Genèse à l'Exode, en entrant dans des détails inconnus permettant de saisir la portée morale et ésotérique des textes. Il est un des meilleurs textes français du genre.

On y trouve des passages qui peut-être sont à l'origine des idées les plus marquantes du romantisme. En particulier, la théorie, si on peut dire, du monstre de Frankenstein semble être exposée par les mots suivants, adressés à Israël par Moïse: pour procréer ta ressemblance corporelle, tu n'as pas d'autre recours à d'autres principes d'essences spiritueuses que ceux qui sont innés en toi; et si tu voulais, de ton chef, employer des principes opposés à ta substance d'action et d'opération spirituelle divine et temporelle, il n'en proviendrait pas de reproduction, ou, s'il en provenait une, elle resterait sans participation d'opération divine, elle serait mise au rang des brutes; elle y serait même regardée comme un être surnaturel, et elle y répugnerait à tous les habitants de la nature temporelle.

Un être créé par l'intelligence de l'homme, et sans que la divinité ou la nature assume sa création, serait un monstre qui épouvanterait le monde, et qui aurait l'âme d'une bête.

Cela renvoie aussi au Golem, et l'on pense que Pasqually connaissait l'ésotérisme juif; certains disent qu'il l'aurait connu à Alicante, dont il était originaire. Mais le roman de Meyrink date de 1915, et je ne RothwellMaryShelley.jpgcrois pas que Mary W. Shelley (1797-1851) ait connu la légende talmudique. En revanche, une copie du traité de Pasqually circulait à Genève à l'époque où elle y vivait avec son mari Percy et Lord Byron et où elle a eu l'idée de son roman.

Ce qui me paraît également remarquable, c'est que Joseph de Maistre a développé le même genre de concepts pour la Révolution: étant créée par l'intelligence de l'homme, elle est brutale et monstrueuse, artificielle et sans valeur propre; en effet, disait-il, l'homme par lui-même ne crée rien. Il ne peut créer qu'à travers la divinité, que si elle agit par lui. Donc, dans la mesure où la Révolution a une existence effective, elle émane de la Providence. Il disait cela pour expliquer qu'elle se fût imposée militairement. Et il pensait qu'elle venait non de l'intention consciente des révolutionnaires, qui n'était que pure fumée, mais de la volonté cachée de Dieu, qui attendait que l'humanité s'en régénère. En d'autres termes, les idées fallacieuses qui justifiaient la Révolution avaient été placées dans les esprits pour faire agir les hommes dans un sens qu'ils ne soupçonnaient pas. Le modèle en pouvait être les dieux antiques, qui, pour amener les hommes où ils voulaient, suscitaient en eux des passions. Ainsi de Nausicaa, à laquelle Pallas Athéna donne le désir de chercher un mari pour qu'elle trouve Ulysse et le ramène chez son père.

Or, Joseph de Maistre était lui-même grand lecteur de Saint-Martin, et l'un de ses disciples par l'intermédiaire de Jean-Baptiste Willermoz, avec lequel il correspondait et qu'il avait sans doute rencontré.

Le monstre de Frankenstein était donc habité par des puissances élémentaires sauvages et démoniaques, et il n'avait pas de moi supérieur: il n'était pas baptisé, n'avait pas de nom - n'avait rien reçu du Ciel. Or, Pasqually développe aussi l'idée du nom: chaque être doué de raison a un nom secret, et c'est par là que les puissances célestes agissent en lui et qu'il est possesseur d'une âme immortelle. Le problème du nom est bien présent aussi chez Mary Shelley.

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03/10/2015

Degolio LXXI: la porte des Ogres

Anemone_nemorosa-me.JPGDans le dernier épisode de cette exemplaire série, nous avons laissé nos héros (Captain Corsica, le Génie d'or, le Cyborg d'argent) alors qu'ils venaient de se transporter au-dessus des ruines de Noscl dans le vaisseau spatial de Captain Corsica; et celui-ci avait montré ses ruines, interrompant son discours.

Le Génie d'or regarda alors, et aussi le Cyborg d'argent. Une clairière, dans l'épaisse forêt, laissait passer l'éclat d'une rivière d'argent, et montrait des buttes de gazon pleines de fleurs, qui étaient les tombeaux des hommes de Noscl. C'est là, non loin de la rivière, sur la berge de sable clair, que Captain Corsica se posa.

Le vaisseau spatial toucha le sol sans bruit, et les trois héros, lorsqu'ils en sortirent, n'en firent pas davantage. Captain Corsica en tête, ils s'approchèrent de la tombe des parents de Sainte Apsara, Teledin et Salited.

Là, ils virent des anémones et de l'herbe écrasées, et des traces de sang. Certaines étaient rouge vif: elles venaient des veines de Talcarède, et brillaient encore, car telle est la vertu du sang des Immortels; et d'autres étaient noires et gluantes, et venaient des Ogres.

Des arbustes avaient des branches rompues; derrière l'un d'eux, dégageant une puanteur affreuse, un Ogre mort était étendu. Une plaie béait dans son torse, et l'on voyait son cœur noir; et les vers le ahriman steiner beeld.JPGdévoraient déjà, comme si dès son vivant son corps eût été pourri. Les membres n'étaient déjà plus liés les uns aux autres qu'à peine; et lorsque le Cyborg d'argent voulut lui arracher un long poignard qu'il tenait en main, celle-ci vint sans le bras, et celui-ci se détacha à demi de l'épaule. L'arme, sale, noire, hideuse, barbelée, fut rejetée par le Cyborg, qui vit sur la lame l'éclat glauque du poison.

D'autres taches de sang noir ponctuaient un chemin qui s'en allait vers le nord; parfois elles cessaient, mais d'autres traces d'un passage existaient: branches cassées, herbe piétinée, empreintes de pieds et de bottes. Les trois hommes les suivirent, et parvinrent à un rocher moussu, que surmontaient des halliers. Les traces y menaient, puis disparaissaient.

Captain Corsica connaissait les mœurs et le mode de vie, la manière dont se logeaient les Ogres; et il annonça qu'il fallait, dans ce rocher, chercher une porte.

Ils la cherchèrent, mais tout semblait normal; les pans de rocher ne bougeaient pas, et semblaient naturellement joints. Si camouflage il y avait, il était parfait.

Captain Corsica assura qu'il venait d'un sortilège qui en créait l'illusion. Alors le Génie d'or lui demanda de s'écarter, car il allait éclairer le lieu de sa lumière de vérité. Et il leva son bâton, et le cristal serti dans l'argent de son extrémité se mit à luire; il prononçait, d'une voix basse, sourde, des paroles étranges, dans la langue de son peuple; et cela ressemblait à une formule, à un charme.

La lumière verte s'accrut, et comme le Génie l'approcha du rocher, elle fit disparaître le prestige; les trois hommes purent voir ce qu'il en était: sur la droite du rocher, la forme d'une porte apparut, avec le loquet. Il était simplement en bronze. La porte était d'acier dépoli. Captain Corsica s'avança pour placer sa main sur le loquet, mais le Cyborg d'argent s'interposa, lui demandant de se souvenir de ce que lui avait dit son père; le héros de la Corse libre hésita, puis le laissa ouvrir la porte à sa place.

Nous ne saurons ce qu'il en advint qu'une fois prochaine: nous découvrirons quels étaient les horribles gardiens de la porte.

09:09 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook