23/11/2015

L'allégorie vivante de la République (II)

SophieAndersonTakethefairfaceofWoman.jpgAvant-hier, j'ai écrit que pour rendre vivante la République, il fallait tirer son allégorie vers la mythologie: en quelque sorte faire de Marianne une déesse, ou une reine des fées.

Il y a quelqu'un d'important qui le savait bien, et qui l'a fait: Charles de Gaulle. La République, telle que la peignaient les philosophes, lui paraissait si abstraite! Il voulait la ressentir mieux, la rendre plus intime. C'est pourquoi – j'en ai souvent parlé – au début de ses mémoires il l'assimile à la madone des églises et à la fée des contes. Pour lui, elle était la France de toujours. La démocratie n'était que son habit du temps.

Il reliait celle-ci au merveilleux médiéval, plus concret que le fantastique républicain - ne tendant pas aussi nettement à l'allégorie, ou à l'intellectualisme. La France était pour lui une personne réelle: non une simple idée. Seulement s'il en était ainsi pouvait-on l'aimer, et se sentir aimé d'elle.

Au treizième siècle, les mots qui désignaient la France appartenaient à la langue française telle que les siècles l'avaient spontanément forgée: France, c'est le pays des Francs, et le mot a évolué naturellement à partir du latin médiéval; royaume, c'est le domaine du roi, et le mot est également spontané, naturel, populaire: il a été formé en France même.

Les mots de la République, au contraire, viennent tous des savants; ils ont été artificiellement importés du latin longtemps après l'apparition du français: même le mot république est dans ce cas, et il ne traduit pas la chose publique, comme on le prétend, mais la chose du peuple: car public est aussi un latinisme.

Je ne dis pas cela, qu'on le croie bien, pour qu'on en revienne à la royauté; les progrès intellectuels ne font aucun mal en soi. Mais la médaille a un revers, et j'en parle pour qu'on prenne conscience de ce que BelliniGiovanniMadoneDesFrari.jpgcela implique: il faut à présent faire redevenir la France populaire en intégrant mieux la république et ses termes spécifiques à la culture de tous, profondément liée à la nature du lieu. Le latin appartient à la Rome antique; en se déplaçant, il a changé de forme.

Il s'agit, pour lier en profondeur les concepts pris de l'antiquité au monde moderne, de passer par la France médiévale, en faisant apparaître la continuité. Ce qui s'est imposé depuis la science des juristes parisiens s'est ajouté à la France créée par les rois francs; mais cela ne l'a pas remplacé: pas du tout. La table rase est une illusion: que Paris ait été conservée comme capitale alors que ce sont les Francs qui en ont fait une ville puissante le montre assez. De Gaulle en avait simplement conscience.

On peut alors donner, à l'allégorie de Marianne, les traits des saintes médiévales, de façon légitime: oui, elle se confond avec sainte Geneviève patronne de Paris; c'est le visage qu'elle avait à une autre époque. Plus faux, peut-être, mais aussi plus parlant, plus vivant. Et il est mauvais de s'en couper, car dans sa part de vitalité et d'expressivité est aussi une vérité, qui échappe à l'allégorie.

Marianne ne s'oppose pas à la madone des églises: elle l'affine intellectuellement, mais il s'agit bien de la même personne.

Les allégories, de fait, ont un sens clair pour les citadins qui côtoient, peu ou prou, des universités, des grandes écoles; mais pour le peuple des villages, ou des petites villes, croire qu'elles éveillent en lui quelque chose de net est irréaliste: c'est ne voir le réel qu'à travers l'intellectualisme parisien. Il y a de l'orgueil, à croire que l'intellectualisme est le sommet de l'humanité et que ceux qui ne le partagent pas sont méprisables. C'est à cet orgueil - tentation spontanée - qu'avait su partiellement remédier De Gaulle avec sa fée des contes et sa madone des églises.

Il n'est donc pas bon de s'en prendre, depuis Paris, à ceux qui ont une dévotion à la sainte Vierge - symbole parlant, en un lieu donné, de l'âme collective. Ce qui m'amènera, dans un prochain article, à parler de la nécessité d'accorder une plus large place à la culture régionale.

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