31/12/2015

République et cultures exotiques (IX)

ob_5885dc_buck-rogers-1979-boris-vallejo.jpgL'avant-dernière fois, j'ai évoqué la science-fiction comme ayant été en quelque sorte un point de passage entre les cultures régionales et la culture bourgeoise, parce qu'elle liait le folklore traditionnel, les figures du merveilleux des campagnes, à la vie moderne, inspirée par le rationalisme scientifique. Et, de fait, ce genre a essayé et essaie continuellement de relier ces figures fabuleuses de la tradition aux conjectures de la science moderne. Elle le fait plus ou moins consciemment, s'imaginant souvent être dans la lignée du scientisme classique; mais qu'elle invoque l'imagination montre qu'elle doit beaucoup au merveilleux traditionnel, auquel elle a pris un goût instinctif. Chez les savants distingués, cela n'existe pas forcément. Dans la tradition académique, une certaine haine de l'imagination fabuleuse, même, existe, qui lui a fait aussi rejeter la science-fiction. Celle-ci a une origine populaire et sa naissance se confond avec le moment où l'instruction rationaliste occidentale a été imposée aux paysans, voire au moment où ceux-ci ont dû recevoir une formation technique pour travailler avec les machines.

On me dira que dans l'époque actuelle, la France se désindustrialise. Mais la technologie envahit de plus en plus les vies. Et la science-fiction s'est adaptée: elle a souvent, dans ses thèmes, abandonné les grosses machines pour se consacrer au progrès des télécommunications, et placer par exemple des consciences dans des réseaux informatiques, ou créer des mondes parallèles virtuels, suscités par les machines agissant sur le cerveau.

Les traditions islamiques ont un problème particulier en Occident, parce qu'elles lui apparaissent, extérieurement, comme très étrangères. Non seulement Voltaire et le rationalisme philosophique les rejetaient pour des raisons de principe, mais le christianisme médiéval faisait la même chose - sous-tendu, peut-être, par une forme de nationalisme postromain davantage à la source des justifications théoriques AVT_Petrarque_6009.jpegqu'on imagine. J'ai lu un jour un traité de Pétrarque qui se plaignait de l'invasion musulmane non pas tant au titre du christianisme, quoi qu'il en dît, qu'à celui de la patrie latine - l'Empire romain, duquel, en tant qu'Italien, il se sentait encore tributaire. L'humanisme, se réclamant des Grecs et des Romains, rejetait les Goths, les Turcs et les Arabes, parce qu'ils avaient remplacé les Grecs et les Romains dans le règne du monde.

Chateaubriand, encore, défendait la Grèce moderne contre les Turcs au nom de l'humanisme classique. Le rationalisme apparaissait comme grec et romain, et le christianisme apparaissait comme étant la voie par laquelle les Grecs et les Romains avaient diffusé le rationalisme. Et il faudra attendre le Romantisme et Lamartine pour que les oppositions entre les chrétiens et les musulmans soient relativisées, non pas dans un esprit de rejet global, mais dans un esprit d'intérêt mutuel.

Les amis savoyards du poète du Lac, proches de Joseph de Maistre, lui reprochaient amèrement d'avoir, dans son Voyage en Orient, dit que les peuples adoraient, sous des noms divers - Dieu ou Allah -, le même Être suprême. Cela leur paraissait voltairien, mais Lamartine le disait sans esprit d'anathème, mais dans un même élan d'universalisme mystique. Et curieusement, Joseph de Maistre même en avait donné l'idée, en posant l'Islam comme issu du christianisme - comme étant une variante de l'arianisme, une hérésie chrétienne.

shadda-antar.jpgVictor Hugo reprendra les idées de Voltaire hostiles au dogmatisme religieux, mais, dans La Légende des siècles, il composera des poèmes inspirés par la tradition arabe et musulmane, afin de se situer, lui aussi, dans un esprit d'universalisme mythologique. Lamartine, je l'ai dit, avait publié des passages larges du Roman d'Antar, rédigé dans le Maghreb médiéval et glorifiant le combat contre les croisés: la poésie en était belle, et il voulait démontrer l'universalité de la poésie par delà les oppositions politiques ou religieuses.

Ce Romantisme fondé sur un universalisme spiritualiste peut être un premier jalon de réflexion, mais il faudra y revenir.

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28/12/2015

Banlieue et cultures familiales (VIII)

Marie-Louise-Jay-.jpgLorsqu'on évoque la banlieue sous l'angle culturel, on aime bien, notamment à Paris, créer des oppositions saisissantes entre la tradition républicaine et les traditions familiales d'origine étrangère. C'est peut-être lié à l'art de la dissertation et à la volonté d'éveiller le sentiment par des polarisations extrêmes, de convaincre en plaçant plus ou moins l'opposant dans le mal, pour mieux apparaître comme étant le bien, soi-même. François de Sales méprisait cette rhétorique, et s'en est voulu de l'avoir pratiquée contre les calvinistes dans sa jeunesse. Il disait qu'il fallait parler avec chaleur et enthousiasme de ce en quoi on croyait, que cela suffisait bien, et que cela seul surtout pouvait avoir de bons effets. Or je connais François de Sales parce qu'il était dans la bibliothèque de la famille, rassemblée par mon grand-père, issu de Savoyards installés dans la banlieue parisienne pour travailler à la Samaritaine avec leur cousine Marie-Louise Jaÿ, venue à Paris à quinze ans plusieurs années avant le rattachement de la Savoie à la France: elle n'était qu'une immigrée et sa culture était étrangère.

J'ai voulu prendre la chose sous un autre angle que celui de l'opposition entre la culture parisienne et la culture d'origine étrangère présente dans les banlieues; j'ai voulu ôter à celles-ci l'idée du vide culturel qu'on leur impose comme si elles n'étaient qu'un marchepied vers la vraie culture, celle de la ville.

Louis-Ferdinand Céline, qui vivait à Meudon, devait bien aimer se plaindre, pour proclamer que la banlieue n'était que le paillasson de la ville. J'ai une autre vision; j'en ai parlé: pour moi la banlieue a vu naître la science-fiction. Et si celle-ci est particulièrement vivante en Amérique du nord, c'est parce que les villes y sont modernes et géométriques, comme le sont nos banlieues en Europe, et qu'elles apparaissent fréquemment comme d'immenses banlieues sans centre véritable.

Je me souviens d'un récit à mes yeux fondateur, celui de Blaise Cendrars dans Bourlinguer, lorsqu'il rend visite à Gustave Le Rouge, le bel auteur du Docteur Cornélius et de Prisonnier de la planète Mars. C'est en banlieue, et Le Rouge vit dans un pavillon. Les fondateurs et animateurs de Métal Hurlant étaient également issus de la 626813138.pngbanlieue, et la révolution artistique qu'ils proposaient renvoyait à l'esprit de la banlieue placé au cœur de Paris. Gérard Klein était aussi de la banlieue proche de Paris, et il partait à l'assaut de la littérature bourgeoise sans toutefois se sentir d'une autre communauté que la bourgeoisie parisienne. La différence était surtout de classe. Il faut admettre que les oppositions nouvelles doublent la différence de classe d'une différence culturelle plus profonde. En tout cas, les écrivains de science-fiction ont trouvé à s'exprimer dans Paris. Ils ont pu s'y installer, y publier. Sans être jamais placés au même rang que la littérature bourgeoise, ils ont obtenu une reconnaissance. La culture des banlieues actuelles a peut-être plus de mal à pénétrer la cité.

On me dira que le Romantisme avait préparé la science-fiction, comme il avait préparé une meilleure reconnaissance des traditions provinciales, ou régionales. Lamartine chantait Frédéric Mistral, et inventait des machines à voler dans sa Chute d'un ange. Certes. Mais il révélait aussi à l'Europe le Roman d'Antar, épopée du Maghreb fondée sur un héros de la lutte contre les croisés chrétiens: de larges extraits se trouvent dans son Voyage en Orient. Hugo, tout en rejetant le dogmatisme religieux, mettait en vers des traditions islamiques. Le problème, peut-être, est aussi que la bourgeoisie pouvait comprendre la science-fiction, puisque Paris même se transformait sous la pression de la révolution industrielle, mais qu'elle ne pouvait pas comprendre les cultures régionales ou étrangères. Comme je l'ai dit, François de Sales ne s'y est pas imposé, et Frédéric Mistral, après quelques feux issus de Lamartine, a été oublié. En tout cas il n'a pas de place particulière dans l'université française, ou les programmes d'enseignement nationaux.

Je continuerai cette réflexion une autre fois.

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25/12/2015

Conte de Noël

095a7ba21944ea6063c175e8ee5c49ca.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté ce matin, il s'est produit quelque chose de fâcheux. Le Père Noël a été bloqué sur le mont-Blanc.

En effet, c'est un secret qu'il faut maintenant révéler, qu'il s'y arrête aux alentours de minuit, pour se reposer quelques instants. Ce qui représente quelques instants pour les mortels peut être assez long chez les êtres enchantés, car le temps n'est pas le même pour eux. Dès qu'ils le désirent, ils le remontent, s'arrachant à l'emprise de la Terre. Et puis ils le descendent, quand ils s'y placent. C'est de cette façon que le Père Noël - saint Nicolas - a tout le loisir d'honorer l'ensemble de ses commandes. Il a d'ailleurs aussi des elfes qui le dédoublent. Il est le maître d'un grand nombre d'êtres élémentaires.

Chaque année, donc, il séjourne dans le royaume caché de la fée du mont-Blanc; il lui rend visite, l'assure des bonnes intentions à son égard de l'assemblée du Ciel, et c'est un rite qu'apprécie la reine secrète de notre montagne sainte.

Mais cette année, des brigands du monde immortel étaient passés par une brèche qu'ils avaient pratiquée dans le mur qui entoure la cité de la fée, et celle-ci, avec ses chevaliers et ses nymphes, avait dû fuir, prise par surprise. Ils s'étaient réfugiés dans une partie de leur cité qui est excentrée, et les brigands purent occuper le palais royal (évidemment fait de diamants), et leur chef s'asseoir sur le trône de la fée.

Ces brigands du monde immortel ont une apparence hideuse; ils sont ce que nous nommons des démons, et peuvent être monstrueux. Certains ont les bras doublés par des tentacules, parfois aussi les jambes, d'autres ont des cornes, d'autres encore des griffes, ou des défenses, comme les sangliers. Dans le septentrion on les appelle des trolls, et ils vivent dans les glaciers du massif du mont-Blanc - en particulier celui des Bossons.

Lorsque saint Nicolas, descendant de la Voie Lactée, est arrivé dans le royaume de la fée, il fut très surpris de n'être pas accueilli comme d'habitude; tout était désert. Le garde ordinaire - fameux fils de Heimdall - n'était point présent, avec son épée flamboyante. Il est quand même entré, circonspect, faisant glisser son traîneau sur le pavé de cristal.

Soudain, trois des monstres ci-dessus décrits fondirent sur lui et le ligotèrent, puis l'emmenèrent auprès de leur chef. Celui-ci se réjouit de le voir à sa merci, et pensa qu'il pourrait en tirer une grande rançon, et aussi qu'il pourrait s'emparer de ses pouvoirs et accroître les siens: car saint Nicolas peut matérialiser les rêves des enfants, mais c'est pour mieux les leur rendre; tandis que ce monstre voulait les leur voler, et donc les vampiriser, les assécher complètement de l'intérieur à son profit. Il exigeait en quelque sorte un sacrifice de ces innocents.

Par bonheur, un homme appartenant à la fée du mont-Blanc les vit enlever le Père Noël et le tourmenter, et il courut prévenir sa dame, passant par un souterrain secret que ne connaissaient pas les méchants. Celle-ci eut alors l'idée de faire prévenir Captain Savoy par sa sœur, la propre épouse de ce héros. Elle envoya vers la Lune une de ses nymphes armées, qui put échapper à quelques brigands du monde occulte en donnant des coups d'épée à droite et à gauche, et ainsi la belle épouse de Captain Savoy fut prévenue.

Or, on sait qu'elle entretient à distance une relation privilégiée avec son époux, qu'elle lui parle au sein de son âme. Celui-ci donc s'éveilla de son sommeil, et s'arracha à sa base secrète du Grand Bec, en Tarentaise, et accourut vers la première montagne de Savoie, pour y délivrer à la fois le Père Noël et la fée du mont-Blanc.

Muni de la lance et de l'anneau de saint Maurice - lequel les remplit à nouveau de puissance depuis le ciel où il réside -, Captain Savoy attaqua furieusement les démons, qui tentèrent quelques instants de résister, mais 988418_717006645055264_4058087367881277633_n.jpgrapidement n'en purent mais. Il leur envoyait la foudre, depuis sa lance éclatante; et eux en étaient transpercés, ou réduits en miettes. Une fois, l'un d'eux, propre frère du chef, parvint jusqu'à lui en se protégeant de son bouclier; et il tenta de lui infliger un coup de son épée noire, mais Captain Savoy para de sa lance, et de son poing muni de son anneau il l'abattit, par un crochet rudement asséné. Il allait l'achever de la pointe de sa lance, pointe qui brillait comme une étoile, mais le monstre demanda grâce, et le héros eut pitié.

Les ennemis crurent pouvoir se réfugier dans le palais de la fée, mais c'est alors que celle-ci, suivie de ses guerriers, effectua une sortie, au moment où sa nymphe préférée, entrant directement dans le palais par un passage secret, leur ouvrit la porte, ainsi qu'à Captain Savoy. Dès lors les démons se rendirent.

On délivra le Père Noël, et il put continuer sa mission; une petite fête fut donnée en l'honneur de Captain Savoy, mais il ne put pas y rester longtemps, car d'autres missions l'appelaient, et il demeurait mélancolique, car cette fête lui faisait penser à celle de ses noces, et il se languissait de sa femme. Les nymphes eurent beau s'efforcer de le dérider, il ne voulut point se laisser aller; il ne le pouvait.

Et c'est ainsi que cette nuit les enfants eurent leurs cadeaux. Car même s'il était vrai que le Père Noël n'existe pas, comme certains le prétendent, il faudrait bien savoir que c'est lui, saint Nicolas, qui inspire aux femmes et aux hommes le désir de faire des cadeaux aux enfants. Il agit invisiblement dans leur cœur. En quelque sorte il prend leur place, habitant à leur insu leur corps. C'est ce que voient les enfants en vision. Et en ce cas il faut dire que cette affaire du Père Noël kidnappé n'a pas eu lieu seulement cette nuit, mais durant plusieurs jours de la fin de l'automne. À présent l'hiver commence, et naturellement les dons célestes grandissent obscurément en chacun de nous, cherchant à honorer l'enfant spirituel qui est en nous. À cela toujours Captain Savoy aidera!

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23/12/2015

Le Genevois pluriel de Philippe Souaille

7640126563862.jpgEn novembre, à Ripaille, j'ai eu le plaisir de rencontrer physiquement Philippe Souaille, célèbre blogueur de la Tribune de Genève. Il m'a gentiment offert son livre et son film, et j'ai pu voir le second, Genevois pluriels, documentaire de cinquante-deux minutes sur Genève et sa région. J'ai eu le plaisir insigne de voir mon nom figurer deux fois au générique - une pour avoir été l'auteur d'un spectacle (avec Jean-Pierre Anchisi) dont il été a emprunté un extrait, une dans la liste des conseillers historiques (dont l'avis a été pris mais pas toujours suivi, dit le texte).

Le noble cinéaste s'est efforcé de montrer que Genève s'est construite dans sa relation avec ses voisins, et, parmi ceux-ci, il a accordé aux Savoyards une large place. Il a évoqué François de Sales. Il m'a aussi appris quelques détails de l'histoire genevoise que j'ignorais, notamment pour le dix-huitième siècle.

Il a bien observé que les relations économiques avaient récemment fluidifié la frontière entre Genève et la France voisine, mais que l'obstacle politique demeurait. Il a déclaré que l'enjeu des prochaines années serait de parvenir à mieux accorder le politique et l'économique. Mais il n'a pas donné de perspectives précises: il n'a pas donné son avis personnel. Le documentaire ressortit un peu à la commande.

Je donnerai donc mon sentiment. Je crois que le visionnaire, en la matière, c'était Denis de Rougemont. Pour lui, un bassin économique constituait une région naturelle, et c'est à partir de cette réalité naturelle qu'il fallait bâtir la forme politique. C'est indéniable. Les villes depuis l'antiquité constituent des pôles, et les régions sont la portion de la Terre qui subissent ces pôles; les frontières entre les régions dépendent du poids de ces pôles. Si un village se rend à Annecy pour vendre ses denrées, il dépend d'Annecy; s'il se rend à Chambéry, il dépend de Chambéry.

Mais je peins un tableau médiéval. Il faut voir à présent de quelles villes une commune dépend principalement pour ses revenus. Est-ce que la vallée de l'Arve par exemple gagne de l'argent surtout par les Parisiens qui viennent faire du ski, ou par la vente des produits du décolletage aux usines françaises, ou actu-soutien-grandgeneve_03mars2015_0.jpgalors par les travailleurs frontaliers qui se rendent à Genève? C'est toujours la question.

La diversité des sources de revenus oblige à une fraternité globale, à ce que les frontières soient relativisées.

Actuellement, si je répète ce que j'entends dire, le décolletage vend surtout à l'industrie française, qui dépend de Paris, et de l'État français actionnaire. Le tourisme s'enrichit grâce aux Russes, qui arrivent de l'aéroport de Genève. Mais il vient toujours des touristes de Lyon, de Paris. Quant à l'agriculture, elle produit des fromages qui s'exportent, et dont le succès, notamment grâce à la tartiflette, est surtout français.

On pourrait, sans doute, chiffrer tout cela. Et regarder les résultats. On évacuerait les tristesses et les rêves des uns et des autres, les préférences ou les dégoûts personnels.

Que verrait-on? Je ne veux pas en préjuger. Mais je ne crois pas que des considérations nationalistes ou régionalistes doivent prévaloir sur le fait économique. Chacun est libre de développer la culture qu'il souhaite. De pratiquer essentiellement Voltaire, Geneve01.JPGFrançois de Sales ou Jean Calvin. Cela ne change rien à la réalité économique.

J'ai l'impression, à vue de pays (ce serait à vérifier), que la Savoie du nord et le Pays de Gex sont plus ou moins passés dans l'orbite de Genève, que le poids même de Paris et de Lyon y sont moins forts, qu'en tout cas le poids de Chambéry est faible, et que celui d'Annecy n'est pas immense. Je dis peut-être cela parce que cela me fait plaisir, parce que je suis président des Poètes de la Cité et que je tiens un blog sur la Tribune de Genève. Mes revenus viennent de Paris, pourtant (en transitant par Grenoble). Mais ils ne sont pas très élevés.

Je dois reconnaître (peut-être à cause de cette source de revenus) que Paris exerce encore une certaine autorité sur la Haute-Savoie, qu'on le veuille ou qu'on le regrette. Cela me rappelle la politique en Savoie au dix-neuvième siècle: malgré un certain rayonnement du roi de Sardaigne, le débat est vite devenu de savoir si on était pour ou contre les effets de la Révolution de 1789.

Mais il est indéniable que la fluidité de la frontière doit être prise en compte dans la vie politique – et (cela va de soi) sous la forme d'une adaptation, plus que d'une réaction.

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19/12/2015

Degolio LXXVI: la défaite du monstre aux tentacules

tumblr_inline_mg09b0rIZU1qd2r4f.jpgDans le dernier épisode de cette horrifique série, nous avons laissé nos trois héros (Captain Corsica, le Génie d'or, le Cyborg d'argent) alors qu'ils étaient entrés dans l'antre des Ogres et qu'ils avaient été assaillis conjointement par un ogre géant armé d'un marteau et un être tentaculaire caché au fond d'une faille dans la paroi rocheuse; nous avions arrêté notre récit au moment où le Génie d'or se baissant soudainement, le coup latéral de marteau qui lui avait été adressé avait fait un trou dans la roche.

La paroi et le sol tremblèrent, et le monstre dont la tête était invisible tressaillit. Captain Corsica put alors libérer son bras droit, pointer son fusil sur les ténèbres dont les tentacules surgissaient, et déclencher son feu cosmique. Vermeil, affiné comme un trait, il jaillit - et un hurlement immense se fit entendre, et toute la caverne vibra.

Mais ce hurlement était au moins autant de rage que de douleur; car le tentacule dont Captain Corsica s'était libéré reprit aussitôt son bras, et celui qui avait été lancé en avant se saisit à nouveau de son cou. Le tentacule percé, sanglant, s'approcha aussi et, quoique affaibli, entoura sa taille.

En bas de l'escalier, on entendait une rumeur, comme si des guerriers montaient, pour achever les deux héros. Dans l'obscurité, on voyait l'éclat froid de leurs armes, et il s'avançait. Le bruit se rapprochait. Qu'était devenu le Cyborg? La situation était désespérée.

Soudain, trois traits de lumière blanche, fins comme des lames, tranchèrent le tentacule qui tenait le bras gauche de Captain Corsica. Le Cyborg avait pu repousser ses ennemis venus d'en bas, après avoir repris ses esprits, et lancer une salvatrice attaque.

Il surgit du bas des escaliers, volant dans les airs, laissant derrière ses pieds une traîne d'étincelles blanches, et lançant de ses mains d'autres traits argentés vers les ténèbres d'en bas; et l'on entendait des cris, des exclamations de fureur, des hurlements.

L'Ogre immense cependant avait dégagé son marteau de la paroi où il s'était enfoncé, et s'apprêtait à l'abattre sur le Génie d'or, mais celui-ci, quoique couché, fut plus rapide: se remettant sur ses pieds plus vite que la lumière, il bondit et frappa du bout de son bâton - celui portant la gemme - le visage du géant caché par un heaume; et celui-ci se rompit, et le sang jaillit du nez et des yeux du monstre - qui s'abattit, le visage brisé. Une gerbe d'étincelles avait jailli, quand la gemme l'avait touché. Son âme s'enfonçait à présent dans les ténèbres.

Captain Corsica, cette fois, fit partir de son anneau à l'effigie de sainte Julie un rayon bleu; mais il ne commit pas la même erreur que précédemment: il tira non sur l'endroit où il supposait être la tête de la créature, img_3612.jpgmais sur le tentacule qui tenait son bras droit, afin de se libérer. Il fut tranché, et un flot de sang bouillonna. Il saisit alors son luisant stylet, et l'enfonça dans le tentacule qui le tenait au cou. L'étreinte se desserra. Le héros aspira l'air, qui commençait à lui manquer.

Le Cyborg d'argent, n'écoutant que son courage, se jeta sur les tentacules à l'entrée de la faille, où il pénétra également. Captain Corsica et le Génie d'or en furent horrifiés: leur disciple était trop téméraire, comme s'il eût voulu mourir pour la cause qu'il servait! Mais n'était-il pas plus utile vivant, et pouvant résister aux attaques de l'Ennemi avec toute sa raison, et sa prudence? Captain Corsica cria: Non! Reviens! Cyborg!

Et Solcum s'élança. Il plaça son bâton devant le Cyborg, le rejeta en arrière et s'engagea dans la faille à sa place. Il voyait désormais, dans l'obscurité, les yeux terribles du monstres, remplis d'une cruauté affreuse; les tentacules se jetèrent sur lui, mais il était prêt: il se dématérialisa, et l'être immonde ne saisit que de la brume.

Hélas, sa cape, qui le protégeait des forces ondoyantes de l'abîme et l'empêchait de subir les assauts de la Terre périssable, ne se réduisait pas en fumée aussi vite: elle se chargeait des scories de ce bas monde, et, ainsi s'alourdissant, mettait plus de temps à passer dans le royaume occulte. Un tentacule, en se détendant, fouetta l'air jusqu'à elle et la saisit en son extrême bout. L'étreinte était faible, mais elle suffit à le faire revenir dans l'espace physique à l'endroit même où il avait pensé le quitter. Car elle faisait partie de lui: elle était comme une peau, un élément de sa nature manifestée, aussi étrange que cela paraisse.

Cet épisode commence néanmoins à être long, et la suite devra être remise à une autre fois: nous verrons alors se terminer ce dur combat.

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17/12/2015

777 Aphorismes ésotériques

777 aphorismes 1 001.jpgUn livre que j'avais fait paraître confidentiellement et sous pseudonyme en 2004 vient d'être réédité, après une refonte et une révision serrées et complètes, sous le titre modifié de 777 Aphorismes ésotériques. La couverture même a été légèrement changée et améliorée.

J'en suis assez content, car cette fois je pense que c'est un bon livre. La précédente édition était épuisée, et ne s'était pas mal vendue: le titre et la couverture intriguaient. Mais le texte manquait de maturité et n'avait pas été soumis à un examen critique suffisant. Cette fois, il a été relu par une dame qui non seulement connaît bien la langue, mais de surcroît n'est pas du tout sur la même ligne philosophique que moi. Je le voulais, pour me rendre compte de la réception des pensées exprimées. Je n'ai évidemment pas suivi toutes les opinions émises, puisqu'on me reprochait de parler de Dieu comme d'une personne, par exemple; mais les remarques de style m'ont été précieuses et m'ont permis de prendre conscience de quelques défauts.
L'image de couverture est de moi, et est de nature symbolique et mythologique. Il fut un temps où je peignais et où j'hésitais entre la littérature et la peinture. J'ai fait un triste choix pour la littérature diront certains. En tout cas la peinture peut s'en satisfaire diront d'autres. Mais cette fresque a frappé, en général, et n'a pas déplu, sauf à ceux qui la trouvaient trop sombre.

Ceux qui ont lu les deux versions ont avoué avoir été surpris de trouver celle-ci tout à fait bonne.

Le quatrième de couverture dit: 777 textes courts, parfois moins d'une ligne, pour appréhender ironiquement le monde moderne, ou pour se détacher des apparences et pénétrer le monde du mythe.

Il est un moment où entre le fantasme Aphorismes 2 001.jpgcollectif qui se veut réalité et l'imagination individuelle qui se veut surréalité, la frontière s'abolit. Poétiquement, la seule question qui reste est celle de la richesse du coloris.

Il indique ce que j'ai voulu faire, un mélange de Voltaire et d'André Breton, mais peut-être avec plus de franche entrée dans le sacré que chez le second: quelque chose se lie aussi à Joseph de Maistre. J'évoque le merveilleux moderne, la science-fiction, ou les mythologies antiques - et même Captain Savoy est présent!

On peut acheter ce livre en ligne, et, cela soit dit en toute modestie, cela peut faire un excellent cadeau de Noël, notamment parce que formellement, extérieurement, il est très joli. Mon ami Stéphane Littoz-Baritel a travaillé sur une image de ma fresque pour en accroître les contrastes et mieux mettre en relation ce qui pouvait l'être: il en a somme toute amélioré la composition. Car je l'ai peinte vers l'âge de vingt ans, et je n'avais pas toujours les idées claires, je manquais de recul. Je me jetais dans les formes prises une à une, les formes qui m'apparaissaient et intérieurement m'ébranlaient. Le livre en garde quelque chose mais c'est justement la composition que durant tout ce temps j'ai essayé d'améliorer.

Et puis la couverture est lisse et brillante, elle est souple et délicate au toucher, c'est idéal.

Rémi Mogenet
777 aphorismes ésotériques
Le Tour
12 €

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15/12/2015

Nation et diversité

teilhard_de_chardin.jpgEn France, les partisans de l'unité nationale défendent volontiers l'uniformité culturelle, notamment par le biais de l'éducation. Mais une nation se crée-t-elle de toutes pièces? Teilhard de Chardin pensait que les nations étaient issues du même mouvement que les espèces animales, et il s'appuyait à ce sujet sur les langues: sa réflexion était culturelle. Joseph de Maistre de la même façon évoquait le génie des peuples comme n'étant pas une métaphore mais une réalité spirituelle. La France a son génie, son esprit qui parle aux individus au-dessous de la conscience, qui les influence depuis les profondeurs de l'âme, et c'est ainsi que se crée physiquement la nation. Les lois conçues depuis l'intellect, par conséquent, sont creuses, disait-il encore: toute loi vraie émane de ce génie national, et l'individu génial ne peut que la saisir - non la créer.

Les nations émanent de la nature humaine: elles ne se décrètent pas. Il est donc vain d'imposer une ligne culturelle unique. Si la nation est une réalité, les individus libres font des choix qui se recoupent avec ceux de la nation, car leur liberté est spontanément influencée par leur appartenance à cette nation.

Même si les individus libres ne faisaient pas des choix cohérents, faudrait-il les forcer? À Dieu ne plaise que cela existe en France, nation séculaire et unie! Mais cela ne voudrait-il pas dire qu'ils n'appartiennent pas au même peuple?

Naturellement, depuis qu'est apparue la philosophie des Lumières, le matérialisme autorise certains à croire que les nations sont des fabrications de l'intellect, qu'elles émanent de décisions de splendides démiurges. Et il se peut bien que l'administration française soit peuplée de gens qui voient les choses de cette façon. Mais je suis toujours étonné de voir que les chefs du parti écologiste partagent aussi cette vision des choses, car elle me semble hostile à toute idée de lien profond entre l'homme et la nature.

Est-ce que l'État a le pouvoir de faire du lézard et du moineau une seule espèce? C'est la question. Et comme je n'en crois rien, je crois non à un système national unitaire, mais à un système fédéral. Je crois à la République, à ses valeurs; mais je crois que celles-ci parlent à l'intelligence, et que les traditions parlent à l'instinct, au sentiment, qu'il ne s'agit pas de la même chose. Même Jean-Luc Mélenchon a admis que le projet républicain était antérieur à la question de la langue, qu'on pouvait adhérer aux principes de la République sans être particulièrement francophone.

La République constitue d'abord un choix de société, qu'on fait librement. Mais si une culture unitaire est imposée, peut-on parler de choix libre? Est-ce que cette méthode ne consiste pas à imposer, indirectement, le choix même?

Un choix de société peut pourtant être fait par des cultures différentes, et en plusieurs langues; la Suisse en donne l'exemple.

On présuppose l'existence d'un peuple qu'en même temps on s'efforce de créer. La logique en est obscure. Prétend-on que la culture de Paris est la vraie culture de tous les Gaulois, et que ceux-ci ont été aliénés par Frederic_Mistral_1.jpgd'autres? Il est vrai qu'on accuse souvent les régionalistes d'être des suppôts de l'étranger. On prétend, par exemple, que le duc de Savoie a imposé aux Savoyards une culture dont ils ne voulaient pas, et qu'ils étaient manipulés et arrachés à leur vraie nature. C'est de cette manière qu'on peut justifier le rejet de la culture de l'ancienne Savoie: en la prétendant artificielle.

Mais elle ne l'était pas. Il faut même admettre que, comme le disait Mistral, la poésie dialectale est souvent plus sincère que la poésie en français. Et bien que les poètes du duché de Savoie écrivissent principalement en français comme les Suisses et les Belges, ils étaient profondément sincères, parce que le royaume de Sardaigne était peu centralisé: on attendait d'eux une inspiration essentiellement savoisienne, et ils s'exécutaient avec enthousiasme. Même leur universalisme se colorait, comme en France, de références propres. Son socle était ainsi rendu plus solide.

Pour moi, le peuple aspire intimement au fédéralisme, même en Île de France, et c'est la pression culturelle du gouvernement qui l'empêche de s'affirmer en ce sens. La façon étonnante dont, au soir des élections régionales, les treize régions françaises étaient, à la télévision nationale, devenues douze - cinq pour la gauche, sept pour la droite - après l'élection des autonomistes en Corse, en dit assez long: le public est formaté, comme on dit. En tout cas c'est ce que je crois.

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11/12/2015

La question des banlieues (VII)

kronental3.jpgJ'ai dit que les valeurs et la culture n'étaient vivantes que si on les inscrivait dans un paysage familier, une région. On peut me dire: il existe un problème dans les banlieues qui en ce cas ne peut pas être résolu, car elles sont devenues culturellement incolores, inodores, elles sont sans âme - n'étant que l'extension mécanique des grandes cités. D'ailleurs elles font fi des anciennes frontières, et peuvent déborder sur une ancienne province, voire un pays voisin. Comment agir?

D'abord, même quand un ancien village est englouti par la ville étendue, il subsiste des noms, et il reste amusant et chatoyant de rattacher ceux-ci à une histoire ancienne. À Paris même, Bercy, Reuilly, où j'ai vécu, sont d'anciens villages, et on peut trouver des textes qui les évoquent plaisamment; Sucy-en-Brie nous rappelle le comté de Brie, aux portes de la Champagne.

Ensuite, il est évident qu'il devient nécessaire de s'initier à la culture de la ville qui déborde. Pour la banlieue parisienne cela pose peu de problème, puisque la culture officielle est liée à Paris; mais il faut agir de même autour de Lyon, et, surtout, il faut admettre qu'il est nécessaire qu'autour de Genève, jusqu'en France, il en soit ainsi. Il ne faut pas rester enfermé dans les vieilles frontières, même s'il est bon de les connaître.

Enfin, il faut dire qu'il existe une culture spécifique à la banlieue: c'est la science-fiction. On le méconnaît, mais les principaux écrivains de ce genre sont bien issus des banlieues parisienne et lyonnaise. Pourquoi?

Les banlieusards sont à l'origine des gens de la campagne venus en ville pour travailler dans les usines, pour participer à l'ère industrielle. En s'insérant dans le travail rationalisé de l'époque moderne, en se plaçant au service des machines, ils ont transposé le folklore des campagnes sur leur nouveau mode de vie - et ont laurent-kronental-souvenir-dun-futur-0-640x512.jpgtransformé les fées et les anges en extraterrestres, les miracles en machines merveilleuses, les palais enchantés en constructions futuristes. Ils ont peuplé des archétypes traditionnels leur milieu urbain et mécanisé, et la justification scientiste est postérieure à la conversion spontanée au culte des machines. D'ailleurs la bourgeoisie a méprisé la science-fiction pour cette raison: elle était l'imaginaire paysan transposé dans ce monde d'usines qu'est la banlieue.

Il est donc indispensable de lier la science-fiction aux valeurs de la République, si on veut toucher la banlieue. Qui ne voit que les complexes d'immeubles de ces lieux souvent tristes sont dessinés mathématiquement, comme dans les villes futuristes imaginées par les écrivains de ce genre? Et que, dans le centre ancien des villes, il n'en est rien, les maisons s'étant plus ou moins construites au hasard, selon la mode ou le caprice du moment? Le reflet culturel de cette vie rationalisée jusque dans l'habitat qui est le propre des banlieues, est placé dans la science-fiction. C'est donc dans le progrès de la rationalisation, tel que l'illustre ce genre, qu'il faut être capable de montrer les principes agissants que la République met en avant. Si on ne les y voit pas, si on veut à cet égard être réaliste - ou plutôt matérialiste -, j'en ai déjà parlé: alors il faudra se résigner à voir les banlieusards ne jamais adhérer sincèrement aux valeurs de la République. C'est fatal. Il faut même admettre que, si on voit les choses ainsi, on pense que les banlieues sont en marge de la République, qu'elles n'en font pas partie! Les effets sur la jeunesse en sont prévisibles. Qui sait même si ce n'est pas la principale cause de son désarroi?

Il ne s'agit pas, de nouveau, d'affirmer dogmatiquement que la rationalisation industrielle est conforme aux valeurs de la République; mais de donner à percevoir que, dans l'imaginaire lié à cette rationalisation, elles sont bien présentes, qu'elles vivent en profondeur de la banlieue même, dans la qualité de la vie qui s'y trouve, dans l'esprit qui y règne.

Mais, me dira-t-on, dans la banlieue, se trouvent aussi des cultures d'origine étrangère. J'aborderai cette question une fois prochaine.

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09/12/2015

La République et les sciences naturelles (VI)

Jean-Jacques-Rousseau-méditant-dans-le-parc-à-La-Rochecordon-près-de-Lyon-Alexandre-Hyacinthe-Dunouy-Tristan-Irschlinger.jpgSi on veut éduquer moralement, il faut songer à ceci, que la première éducation se donne directement, par l'environnement. L'homme prend simplement modèle sur ce qui l'entoure, la manière dont la nature agit sous ses yeux. Il n'est donc pas possible de croire qu'on pourra enseigner la liberté, l'égalité et la fraternité si, dans le même temps, on déclare que ces valeurs n'existent absolument pas dans la nature.

Naturellement, on peut fermer les esprits au monde naturel, les enchaîner à un monde artificiel dans lequel ces valeurs sont systématiquement appliquées; mais c'est illusoire, car le corps humain est lui aussi mû par les lois naturelles, et à cet égard les philosophes sont totalement aveugles, notamment dans les grandes villes: ils feignent de croire que les membres humains sont gouvernés par la raison, fiction facilitée par les habits qui les cachent, et par le fait finalement curieux qu'on ne se voit pas soi-même quand on agit.

Il est donc nécessaire que, dans la nature, telle qu'elle a été créée sans l'intervention humaine, on puisse établir le lien avec les valeurs qu'on entend enseigner. Et il est nécessaire, également, qu'on ne le fasse pas dans l'abstrait - comme souvent le font les religieux, qui imposent à la nature leurs fantasmes théologiques. Ce qu'il faut apprendre à faire, c'est saisir concrètement l'essence de la nature dans l'environnement immédiat, et donc local. Car, comme le disait Louis Rendu, il est ridicule de fantasmer une loi de la nature qu'on ne peut pas voir s'appliquer dans les faits qu'on a sous les yeux: c'est bien dans ce qu'on observe qu'on peut établir des principes, et non dans ce qu'on fantasme depuis un cabinet universitaire ou une école publique. À cet égard, même le titre d'État ne garantit rien!

Et si, en observant la nature, on ne parvient pas à établir l'existence de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, alors, ne vaut-il mieux pas être cohérent et admettre que ce sont des lubies? Car je ne crois pas que la société puisse se fonder sur des mensonges. C'est à un besoin de vérité - de transparence aussi philosophique - que doit répondre l'éducation.

Mais je crois réellement, je dois le dire, que la liberté, l'égalité et la fraternité sont dans la nature. Par exemple, la liberté est dans l'homme, qui peut penser ce qu'il veut; l'égalité est dans les plantes, qui toutes sont soumises aux cycles cosmiques; la fraternité est dans l'élément minéral, qui est lié et soudé et crée partout un sol: il crée une écorce terrestre sur laquelle on peut s'appuyer. Un autre point de vue: la liberté est dans la Terre, qui produit ce qu'elle veut, selon ses caprices; l'égalité dans les mouvements apparents du Soleil et de la Lune, toujours identiques; la fraternité dans l'unité globale du cosmos, telle qu'elle se manifeste par les étoiles. Encore une façon de voir: la liberté est dans le mammifère, qui peut s'adapter à différents milieux; l'égalité est dans les oiseaux, qui inlassablement changent de lieux selon les saisons, pour conserver des conditions identiques; la fraternité est dans les reptiles, qui se refroidissent avec le temps qu'il fait: ils sont solidaires des cycles solaires, vivent en symbiose avec l'environnement.

On peut créer constamment des comparaisons, des assimilations de ce type. Non seulement cela permet de vérifier que la liberté, l'égalité et la fraternité sont des notions valides, mais de surcroît cela permet de vivre de l'intérieur la nature, de la vivre moralement, et de ne plus la regarder comme un ensemble de choses Goethe.jpgmortes et dénuées d'intériorité. Rien n'est plus mortel, pour l'âme; rien ne pousse davantage au nihilisme et au mépris de la vie, des sentiments, des pensées d'autrui. Car ce qu'on applique à la nature, d'instinct on l'applique ensuite à l'ensemble des hommes, même quand on a été endoctriné pour les respecter en principe. Cela reste théorique!

C'est donc poétiquement qu'il faut étudier la nature, en plus de l'observation rigoureuse des faits. Il faut échapper à la fois au matérialisme qui fait des pensées morales de pures fumées et au spiritualisme qui prétend imposer aux choses des pensées qu'elles n'ont pas. L'alliage des faits et de leur qualité morale est une voie de connaissance à mes yeux fiable; je crois au chemin jadis ouvert par Goethe.

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07/12/2015

La culture nationale somme des cultures régionales (V)

th.jpgDans mon avant-dernier article, j'ai essayé de montrer que la culture régionale est nécessaire à l'insertion concrète dans les valeurs de la République. Car si une culture régionale ne développe jamais qu'un aspect restreint de ces valeurs, il est pédagogique d'aborder cet aspect par une culture émotionnellement accessible. Si on prétend faire accéder immédiatement au tout par la pensée abstraite, on n'arrive à rien, car les enfants ne suivent pas: leur âme reste en arrière, et soit ils se révoltent, soit ils s'épuisent, s'assèchent, à essayer de gagner les hauteurs des adultes.

La première expérience des enfants, sur le plan culturel, est le paysage qu'ils ont sous les yeux. C'est celui-ci qu'il faut approfondir pour en dévoiler le sens, et, par degrés, de cette façon, faire accéder aux valeurs de la République. C'est en montrant un homme qui, dans ce paysage, autrefois, a défendu la liberté, l'égalité ou la fraternité, qu'on fait percevoir substantiellement ces idées. Même se contenter de raconter l'histoire de grands républicains locaux est utile.

C'est aussi en abordant la littérature sous l'angle local qu'on entre dans l'âme des poètes, des écrivains, et que leurs aspirations à la liberté, à l'égalité ou à la fraternité deviennent palpables.

Celui qui dit que ces trois termes doivent être ensemble ou n'être nulle part, et donc que la culture régionale ne permet jamais d'aborder la République de façon satisfaisante, se condamne à l'illusion, ou au mensonge: car il se placera dans la perspective d'une culture nationale imaginaire, et le mensonge consistera à raconter l'histoire de Paris en prétendant qu'elle a constamment incarné ces trois principes. Or, c'est loin d'être le cas: il faut bien admettre que le principe de fraternité, notamment, n'y a pas été particulièrement actif. Il l'a été beaucoup plus dans d'autres villes, Chambéry par exemple, et c'est sans doute pourquoi, lorsqu'on a proposé de créer la fameuse devise, le terme de fraternité a posé des problèmes à quelques-uns, qui le trouvaient trop religieux. Car on doit admettre que souvent la bourgeoisie éclairée ironise sur la fraternité, ou la charité; elle ne croit pas qu'elle soit une réalité: elle pense que l'homme n'est qu'un loup pour l'homme. Place_Garibaldi.jpgC'est sans doute ce qui indigne secrètement un philosophe tel que Michel Onfray, issu d'un milieu où la fraternité économique allait de soi. Mais il s'agit de la paysannerie; du coup il se dresse contre l'aristocratie de la pensée, sise à Paris, et d'origine bourgeoise.

Parce que la culture nationale est au fond théorique, et qu'elle est concrètement faite de la multiplicité ajoutée (et non encore synthétisée) des cultures régionales, il est indispensable d'accorder à celles-ci toute leur place, et de rappeler que la culture nationale officielle est avant tout celle de l'Île de France et des régions qui lui sont voisines. Ainsi on évitera l'illusion.

En outre, parce que les valeurs de la République doivent se poser comme constitutives de l'être humain, il est logique que tout enfant puisse les appréhender dans l'être humain réel, tel qu'il le rencontre autour de lui, saisi dans une nature donnée: car une grosse part de l'humanité, échappant à l'esprit pur, est formée par le climat local. Je dis donc que la liberté, l'égalité et la fraternité doivent aussi être reflétées dans la nature, et faire l'objet d'études de sciences naturelles. Je m'expliquerai à ce sujet une prochaine fois.

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03/12/2015

Élections régionales 2015

home_01_DinerCroisiereLyonPatrimoineException.01.jpgCitoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.

À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde 10340149_10152442591417420_7729825167950429902_n.jpgsensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.

Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.

Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.

Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.

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01/12/2015

Du national au régional (IV)

9360204541_17d93d3482_b.jpgLa devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Parfois, à écouter les philosophes qui soutiennent l'esprit républicain, leurs prédécesseurs du dix-huitième siècle auraient tout inventé. Mais non. Car ce qu'a inventé la république, en France, c'est l'idée que ces trois termes puissent se mettre ensemble. Jusque-là, en effet, ils existaient, mais dispersés.

Il existe un courant d'idée qui se persuade aisément que dès l'aube des temps il y avait des gens très intelligents qui étaient dans le bon courant d'idée, et d'autres - des méchants, des vilains - qui n'étaient pas dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi. Car la dispersion des trois termes de la République renvoie volontiers aux différences entre les régions.

Avec les progrès de l'intellectualité, c'est indéniable, est venue la liberté. À Genève du temps de Calvin, à Paris du temps de Voltaire, la liberté a fait une apparition claire.

Mais cela ne suffit pas à accorder les trois termes de la devise républicaine. La fraternité, notamment, est ouvertement un héritage du christianisme traditionnel – pas très bien assumé. Il est mal assumé par les élites intellectuelles, qui ne regardent que leur droit à penser librement, et oublient facilement d'aimer ceux auxquels ils trouvent des défauts. Face à la liberté parisienne, pourquoi ne pas le dire? des peuples – les Savoyards, les Bretons, par exemple - entendaient conserver ce qui les liait fraternellement, sous la direction des prêtres. C'est par peur, certes, de la liberté individuelle et de l'orgueil de l'intelligence que les catholiques m110400_34720-11_p.jpgrésistaient au progrès des Lumières; mais c'est aussi parce qu'ils s'inquiétaient que pût être perdu ce qui faisait à leurs yeux leur force: la façon dont ils étaient socialement soudés, le modèle de la famille traditionnelle, du mariage sacré, et ainsi de suite. Ils craignaient de voir disparaître ce qui les liait.

À vrai dire, je pourrais décevoir mes amis savoyards ou bretons en admettant que la liberté introduite en Savoie et en Bretagne par Genève et Paris était indispensable à l'évolution globale. Certes. Mais on pourra aussi admettre que le spectacle que donnent les intellectuels parisiens est triste, voire lamentable, et qu'ils se montrent peu capables, dans leur souci de liberté, de continuer à vivre fraternellement avec les autres. Et c'est là que chaque région a à apporter quelque chose.

Oui, chaque culture particulière est soit tournée vers la liberté, soit tournée vers l'égalité, soit tournée vers la fraternité, et c'est justement en s'insérant dans la culture régionale qu'on pourra développer chacune de ces qualités.

On pourra me dire que dans ce cas personne n'aura les trois qualités de façon complète. Je répondrai que d'abord cela restera à jamais difficile, qu'il existe toujours une tendance à pratiquer davantage l'une ou l'autre; et qu'ensuite s'insérer dans la culture régionale n'est pas s'y enfermer. Il s'agit surtout, en passant par la région, de rendre vivant et charnel un aspect de la culture globale. Il s'agit de la décliner localement et concrètement - non par une fiction que Balzac eût parlé autant de la Franche-Comté que de la Touraine, Hugo autant de la Corse que de Paris, mais en montrant que chaque région a développé une tendance propre, qui se retrouve dans un des termes de la devise de la République, et que celle-ci globalement – mais pas uniformément - crée un équilibre. Dès lors la culture de Paris, à côté de celle de la Savoie, peut être enseignée, et elle devient à son tour concrète, charnelle, même pour les Savoyards. Car il s'agit quand même d'une ville réelle, et qui n'est pas si loin.

Le problème est l'idée d'une culture nationale: elle est théorique. Car pour la plupart des écrivains classiques français, par exemple, la Savoie, et même la Bretagne, étaient bien des pays étrangers!

Il s'agit donc de sortir de l'abstraction, et de vivre dans la réalité, qui est locale. Il s'agit d'accepter que l'homme soit émotionnellement inséré dans un lieu restreint - si par sa pensée il a aussi accès à l'universel. Il s'agit d'accepter qu'il soit dans une tension entre les deux, un équilibre, et de refuser l'idée que l'intellect soit seul à le caractériser. De le refuser, parce qu'il n'en est pas, concrètement, ainsi: on n'agit pas en fonction d'abstractions.

L'homme, corporellement, est inséré dans un espace, et cela l'influence profondément. La culture régionale forme les âmes, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette; il faut donc l'intégrer à l'éducation.

08:38 Publié dans Education, France, Région, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook