04/01/2016

Rationalisme et traditions orientales (X)

muller.jpgIl y a quatre jours, j'ai essayé de montrer que le Romantisme avait relativisé les oppositions entre la tradition chrétienne et occidentale d'une part, la tradition orientale et islamique d'autre part. J'ai donné comme exemples Lamartine et Hugo, qui avaient cherché à saisir la valeur morale et spirituelle des différentes traditions indépendamment des oppositions de principe, des dogmes.

Je pense, personnellement, que c'est une voie. Car, au-delà des luttes de pouvoir, il s'agit d'être réellement universaliste en cherchant à promouvoir non pas les tendances de l'âme par lesquelles l'universalisme s'est fait jour, mais, plus concrètement, les différentes cultures dont se compose l'humanité grâce aux facultés de l'âme liées à l'universalisme. Je m'explique.

On promeut volontiers le rationalisme, parce que la raison au fond dévoile le lien qui existe entre tous les humains. Mais, en réalité, on promeut le rationalisme comme s'il s'agissait d'un nouveau dogme révélé, on le promeut en n'agissant pas selon la raison, soi-même, mais selon un sentiment qui se mêle à celui de la tradition et de la nation. On vante le rationalisme sans utiliser l'intelligence, en l'assimilant d'instinct à des civilisations supérieures, comme au temps de Jules Ferry. On disait même, alors, qu'il s'agissait de races. Le rationalisme, paradoxalement, devient une religion.

Or, face à cela, il faut, au contraire, utiliser la raison, qui relativise le rationalisme lui-même. Car la raison, lorsqu'elle se porte à l'échelle de l'humanité entière, voit que le rationalisme n'est pas son lot commun, et que l'homme n'est pas fait seulement de raison. Et, au lieu de s'en hérisser, mue par un instinct qui n'est pas elle-même, elle doit l'accepter avec sagesse, et déclarer: La vie, l'univers, ne sont pas faits seulement de raison. L'homme évolué, certes, a développé sa raison; mais il l'a fait sur une base de la vie qui n'est pas la raison. Il l'a fait sur une base émotionnelle et instinctive sans laquelle la raison ne pourrait pas subsister, parce que la raison est comme le navire qui surnage, ou, pour mieux dire, comme l'être qui sort de l'eau pour respirer de l'air - une sorte de dauphin. Mais, sans l'eau même, elle ne peut se mouvoir.

Car, quoi qu'on dise, ce n'est pas la raison qui se meut seule, d'elle-même: elle est mue par le sentiment de la vérité, qui, lui, ne s'explique pas rationnellement. Il est donc nécessaire de respecter et même d'aimer ce allegorie_bg_droite.jpgqui est au-dessous de la raison et grâce à quoi la raison a pu naître et se développer - le sentiment et l'instinct. Non pas de les vénérer au détriment de la raison même, comme l'ont fait des réactionnaires, mais les respecter et les aimer, comme on respecte les plantes et les animaux dont l'homme se nourrit et sur lesquels il s'est appuyé pour instituer son évolution.

Et c'est alors qu'on comprend pourquoi la vraie philosophie - celle qui, loin de vénérer la raison comme si elle était un nouveau Dieu; celle qui, loin de faire du rationalisme une religion nouvelle, mais qui utilise la raison dans un monde qu'elle sait n'être pas forcément raisonnable ni même rationnel -, c'est pourquoi, dis-je, cette vraie philosophie embrasse dans un même amour toutes les théologies et philosophies, parce qu'elle sait que les philosophies les plus évoluées ne sont pas nées, comme on le fait croire, d'un conflit acharné de la vérité contre l'erreur, mais d'une transformation progressive des philosophies les moins évoluées vers les plus évoluées. De même que l'homme évolué doit respecter les espèces animales dont il est issu, et les sauver de la cupidité et de la cruauté, de même, il s'agit de respecter et d'aimer les philosophies et théologies médiévales, car elles sont la base des philosophies modernes, quoique celles-ci s'en soient progressivement détachées.

La raison n'est pas le rationalisme, elle est la mise en relation avec un génie – le génie de la raison, par lequel la pensée claire peut se déployer. On ne le regarde pas comme un Dieu, mais comme un être secourable, pour mieux saisir l'ordre de l'univers. On la pratique, plus qu'on ne l'idolâtre.

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