30/01/2016

Degolio LXXIX: négociations avec le Monstre

1453558_931260393629448_428097686736958960_n.jpgDans le dernier épisode de cette psychédélique série, nous avons laissé nos héros alors qu'ils venaient de découvrir Sainte Apsara, l'Immortelle de Noscl, enchaînée nue à la paroi de la caverne de l'Homme-Dragon.

Elle semblait inconsciente, et gardait le front baissé. Mais peut-être était-ce la pudeur, qui l'y contraignait. Car sa chair blanche, pure, éclatante, était éclairée par les flammes du feu du fond de la salle, et sa beauté en était rehaussée, et le désir devait en venir à tout homme. Et même le Génie d'or, si dévoué à sa Dame, princesse de la Lune, ressentait pour elle de l'amour, mêlé à de la pitié.

Quant à Captain Corsica, la honte de voir son corps dévoilé lui dévorait le cœur et allumait en lui un feu atroce. Le poignard qu'il tenait en main jeta une vive clarté, et le fusil qu'il avait ramassé, après l'avoir laissé à terre pour mieux lutter contre les Maufaés, lança autour de lui des étincelles, comme s'il aspirait ardemment à jeter son feu. Les deux armes, pareilles à des êtres vivants, sentaient la colère de leur maître et la répercutaient.

Cependant, il était sage de ne rien faire. Car la puissance de l'être-dragon était grande, et l'issue d'une bataille, incertaine.

Dans l'ombre, à droite, le Génie d'or vit ramper un être plein de tentacules, longeant le mur et glissant sur le sol, pour atteindre peu à peu le trône de l'Homme-Dragon. Solcum reconnut l'être qui l'avait attaqué dans l'escalier, et il comprit que le combat était trop dur, et qu'il fallait transiger et échanger la sûreté du monstre contre la liberté de la belle. Mais encore fallait-il en convaincre Captain Corsica, qui écumait de rage. Son œil, allumé par la colère, semblait jeter la foudre: une furie était en lui, remplissant son cœur, faisant trembler ses membres. À peine lui restait-il assez de raison pour ne pas bondir sur l'Homme-Dragon et venger l'injure reçue.

Le Génie d'or se tourna vers lui, et dit, d'une voix ferme, quoique sans âcreté: Stanbild! Ne combattons pas: exigeons Sainte Apsara en échange de la paix, et repartons! Ils sont trop nombreux. Leurs alliés sont trop puissants. Nous n'en repartirions pas vivants, et Sainte Apsara même resterait entre leurs mains. Plus tard songeons à nous venger, et à réparer l'injure commise.

Captain Corsica ne répondit point.

D'accord? demanda le Génie d'or. Une ombre passa sur le regard du héros de la Corse libre, et il acquiesça d'un léger signe de tête. Le Cyborg d'argent regardait tour à tour ses aînés, attendant de voir ce qui allait s'ensuivre.

Le Génie d'or s'adressa alors au monstre: Qui que tu sois, dit-il, ô prince de ce règne souterrain, sache que mon nom est Solcum, et que l'on m'appelle aussi le Génie d'or, ou génie doré de Paris - car je suis le protecteur sacré de cette cité. Et ma mère se nomme Segwän, et mon père se nomme Astälc, de la maison d'Ëtön: car il était son frère.

Jadis mon oncle posséda une cité puissante sur les bords de la Seine, qui plus tard fut dans ses profondeurs cachées. Nous ne voulons point te combattre, malgré l'injure reçue, mais seulement récupérer Sainte Apsara, qui est notre amie, et que tu retiens injustement, contre son gré. Que tu aies insulté sa pudeur ne sera pas 11846659_830656970363651_6734345726013260757_n.jpgaujourd'hui pris en compte. Mais laisse-nous la délivrer, et nous en aller. Tu as vu, ou ouï, notre puissance: je ne sais si, au cas où une bataille serait dans cette salle déclenchée, tu en sortirais vivant, bien que je ne le sache pas davantage de nous; mais à quoi bon prendre le risque, puisque seule Sainte Apsara nous intéresse? Et à toi, de quelle importance sera-t-elle, si elle te manque?

N'as-tu pas dans tes geôles, ou dans tes chambres, autant de femmes que tu le désires, et qui aiment ta puissance ou y cèdent, et sur lesquelles nous ne te demandons aucun compte? Aussi laisse-la partir, et tu t'en trouveras bien; ou sinon, tremble devant le bâton des dieux que je tiens en main, et devant le fusil du ciel que Captain Corsica tient en main, et devant le feu de Cyrnos que le Cyborg d'argent a dans ses mains, que le roi lui a confié. Tes hommes déjà ont goûté à leur puissance, et même ta créature aux tentacules, et ton Ogre n'a pu y résister: il est mort, et son sang coule sur les marches de l'escalier qui mène à cette salle et que nous venons d'emprunter.

Ne tente pas le sort, ô prince de ces lieux proscrits! Car, observe! un feu nous entoure tous trois, qui vient de puissances face auxquelles tu ne peux rien. Reconnais-le, et soumets-toi à leur volonté, en m'accordant ce que je te demande: ils t'en seront reconnaissants, ils t'en sauront gré.

Après ces paroles du Génie d'or, il s'avère que cet épisode est particulièrement long; il faut donc s'arrêter en attendant, pour la prochaine fois, la réponse terrible de l'Homme-Dragon.

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26/01/2016

De l'Égalité et de la Conscience (XVI)

Angel, Persian miniature (1555).jpgJ'ai essayé, les deux dernières fois, de montrer que l'idée de la liberté absolue de Dieu, telle que le déploie le Coran, pouvait renvoyer par reflet à celle de l'homme, si elle était mêlée intimement à l'humanisme occidental.

Une idée d'égalité des hommes devant Dieu peut également être sensible dans ce texte, notamment à travers l'image des anges scribes, rédigeant dans un livre les bonnes et les mauvaises actions de chacun, avant de le lui présenter à la mort. Chacun est redevable de ses actions, non selon son rang ou sa nation, mais selon les choix qu'il fait.

Or, cela nécessite l'égalité devant la loi. L'homme qui ne bénéficie pas des mêmes droits que les autres pourrait-il être imputé d'un crime au même degré que les autres? S'il n'a pas bénéficié du droit au logement, peut-on lui reprocher d'avoir cambriolé au même titre qu'au propriétaire d'un palais? S'il n'a pas bénéficié du droit à la nourriture, pourra-t-on lui reprocher d'avoir volé au même titre qu'à un riche? C'était le thème des Misérables de Victor Hugo: l'homme qui, pour nourrir sa famille, avait volé un pain et avait été condamné au bagne, jamais n'avait été abandonné par sa vivante conscience.

L'égalité devant l'ange implique que tous bénéficient des mêmes droits: le logement, la santé, l'éducation, la nourriture. Pensons à ceci, que si l'éducation est insuffisante, l'idée que nul n'est censé ignorer la loi est dénuée de sens. Si nul n'est censé ignorer la loi, c'est que le gouvernement doit assurer à chacun la possibilité de la connaître. C'est sur lui que tombe l'obligation.

Au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry, Alexis Billiet, estimait impossible de suivre les préceptes de l'Évangile si on ne savait pas lire et écrire. L'instruction était regardée par lui comme une obligation d'État.

Ces droits égaux ne veulent pas dire qu'il faut refaire le monde pour que les gens aient tous les mêmes maisons, les mêmes corps, les mêmes revenus: raisonner de cette façon, c'est aller jusqu'à la déresponsabilisation de l'individu, en attribuant ses fortunes ou ses infortunes au seul hasard qu'il faudrait réformer.

Commettre des actes illicites, en effet, relève bien de l'infortune. Là encore l'image de l'ange qui note les ob_c22dda_img-9744.JPGbonnes ou les mauvaises actions vient sauver de l'illusion du matérialisme, selon laquelle l'individu serait dénué de responsabilité morale. Mais elle le fait sans rompre l'idée de l'égalité: si chacun a avec lui sa conscience, nul ne mérite des droits inférieurs, l'univers lui ayant donné les mêmes chances qu'à tous. Car la conscience n'est pas un instrument de condamnation, mais plutôt de consécration individuelle: l'ange invite, comme disait François de Sales, à suivre le bon chemin.

Henry Corbin dit que dans la littérature ésotérique iranienne, l'ange a une aile claire qui va vers le haut, une aile sombre qui va vers le bas. François de Sales disait qu'il montrait le haut lumineux et paradisiaque et le bas ténébreux et infernal. Non seulement il invite à connaître les lois, mais aussi leurs effets.

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24/01/2016

Catholicisme oriental (XV)

St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

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22/01/2016

Liberté humaine, liberté divine (XIV)

maitre-eckhart.jpgLa dernière fois, j'ai affirmé que le sentiment de la liberté humaine était né de l'assimilation du moi humain au moi divin, apparue clairement chez Fichte (1762-1814).

De fait, le germe en était depuis longtemps présent dans la tradition allemande, notamment dans la mystique de maître Eckhart (1260-1328) et de Jean Tauler (1300-1361). En supprimant son soi inférieur, on pouvait, selon eux, se hisser au soi supérieur, qui était le Christ même, et acquérir une conscience nouvelle, entièrement libre puisque placée en Dieu. Or, même si les historiens de la philosophie peuvent ne pas être d'accord, c'est pour moi l'origine de la foi que l'homme a placée en sa propre pensée. La pensée pure, absolument logique, dégagée de la contingence de l'espace-temps et de la matière, est pourtant déployée par un être humain incorporé. Ce paradoxe est la source de l'humanisme moderne et du concept moderne de liberté, centrée sur l'individu - non sur la collectivité. Peu importe somme toute que le gouvernement national soit libre, si l'individu ne l'est pas; si le gouvernement qui dispose d'une puissance illimitée s'efforce de limiter la liberté de l'individu, celui-ci peut souhaiter voir ce gouvernement limité de l'extérieur. Et c'est ainsi qu'est née l'idée d'un droit mondial, ou de droits universels de l'être humain.

Mais, en Occident, la conception qu'on avait de Dieu avait quelque chose d'entaché: il était lié au Pape, au Roi, à des dogmes, à des systèmes; on ne l'en distinguait plus clairement. Il se réduisait à une idée. C'est pourquoi la philosophie allemande put mieux que la française ou l'anglaise établir un lien entre l'individu profond et la divinité: elle avait un lien avec l'Orient. Elle devait encore aux vieux Goths, eux aussi portés vers l'Orient. On a même vu, en Espagne et en Afrique, des Goths se convertir à l'Islam. L'arianisme, l'hérésie commune aux Goths, était une manière, encore, de défendre l'absolue liberté de Dieu, par l'affichage de la suprématie du Père, face au Fils et au Saint-Esprit. Or c'était une hérésie d'origine orientale.

Certes, c'était là un excès en défaveur de l'individu. Cela revenait à mépriser la personne humaine. Mais, dans la tradition aristotélicienne, celle-ci, quoique glorifiée en soi, était réduite à la conscience ordinaire, à l'expérience qu'elle faisait de la matière et des idées qu'elle pouvait en tirer. Le refus d'assimiler la divinité à une telle conscience traduit une sourde exigence de liberté, pour cette divinité - et pour l'homme même: car IRHT_106971-p.jpgla divinité reste un modèle, pour lui.

Un roi franc, un jour, se plaignit auprès de saint Grégoire de Tours (539-594) que l'on fît de Dieu trois personnes: trois êtres pensants. Il trouvait humiliant, pour la divinité, d'être ramenée à la pensée telle que la concevaient les Latins; pour lui elle était au-delà de la pensée telle que pouvaient la déployer les hommes. Les évêques auxquels il s'adressa le firent taire. Mais il pressentait que la pensée humaine pourrait un jour se déployer au-delà des catégories d'Aristote. On a reproché au fond à maître Eckhart d'affirmer qu'il en était bien ainsi, lorsqu'il disait que la conscience humaine, en s'effaçant, pouvait s'assimiler au Christ.

De façon remarquable, au sein du catholicisme, dont Eckhart avait été plus ou moins exclu, la tendance orientale, sensible en Savoie, a admis certains principes de la mystique allemande. J'en reparlerai une autre fois.

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18/01/2016

République et religions (XIII)

Francois_de_Salignac_de_la_Mothe-Fenelon.jpgLe 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.

L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.

D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.

Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.

Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.

Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.

Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.

Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.

Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté fichte.jpgne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!

Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

16/01/2016

Degolio LXXVIII: face à l'Homme-Dragon

12493982_1678687219082090_8665689517527080712_o.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Génie d'or et ses deux amis, Captain Corsica et le Cyborg d'argent, alors qu'ils venaient de passer un seuil fatidique et qu'ils étaient entrés dans un espace dont les éléments les étonnèrent – eux qui pourtant avaient vu plusieurs mondes.

Au centre d'une immense salle, un trône de fer se dressait sur un piédestal énorme, qui le plaçait très haut; mais, au-dessus de lui, le plafond était plus éloigné encore, et on le distinguait à peine. On eût pu le prendre pour un ciel étoilé, car des joyaux brillants l'ornaient, mais à vrai dire on ne reconnaissait pas les constellations, et c'était comme si on avait voulu imiter les étoiles mais en se moquant, et sans chercher à reproduire les formes qu'elles faisaient dans le ciel.

Sur ce trône était un être des plus effrayants - et des plus étranges. Il s'agissait d'une sorte d'homme-dragon, mélange énorme de géant et de serpent, vêtu d'une armure aux mille écailles luisantes, et armé d'une épée qu'il tenait sur ses genoux. Une queue de lézard revenait dans son giron, après être sortie de son échine, et son visage était à la fois celui d'un homme et d'un ignoble reptile, et une intelligence maligne se voyait dans ses yeux. Sa bouche rappelait celle d'un homme, mais, entrouverte, montrant une langue rouge, elle faisait entendre un sifflement sourd.

Sur son front était posé un heaume, dont dépassaient deux immenses cornes, qui semblaient naturelles, et attachées à son crâne. Une crête luisante et un panache étaient sur ce heaume, et le Génie d'or n'eût su dire si elle épousait une crête de peau ou si elle était entièrement factice, ornementale.

Le Génie d'or distingua dans cet être une rage contenue d'une puissance exceptionnelle; un feu noir l'entourait, dérobant la lumière, l'avalant.

Pourtant une vigueur incroyable épaississait ses membres, et son armure palpitait comme si elle fût vivante.

À ses pieds de noirs serviteurs rampaient, prosternés, terrifiés; d'autres se cachaient derrière son trône, effrayés par les trois héros, et craignant de périr de la colère de leur maître. Seul, à la gauche du monstre, se tenait, debout, un homme long et maigre, à la peau bleutée, mais fade et terne, au visage hideux, semblable à la mort, ou à quelque spectre hâve. Ses yeux vitreux brûlaient d'un feu immonde, au fond d'orbites profondes, et on y voyait comme sous une couche de glace des étincelles, des braises. Il avait le front caché par un capuchon sombre, mais, lorsqu'il levait sa tête répugnante, il montrait son œil blanchâtre, cruel, froid. Régulièrement il se tournait vers son maître, approchait sa bouche de son oreille, et chuchotait des yeux qu'on n'entendait pas, remuant des lèvres noires et visqueuses; quand il parlait les yeux du monstre s'allumaient. Une sorte de vapeur rouge, même, s'en échappait, marquant des accès de fureur.

Un grand foyer jetait derrière lui des flammes; une chaleur suffocante régnait dans la pièce. À droite, en haut, attachée à deux chaînes, une pour chaque bras, les pieds fixés au mur par anneaux de fer, le Génie d'or vit Tim#1.jpgune femme d'une étonnante beauté. Elle était nue. Il se tourna vers Captain Corsica, qui l'avait vue aussi, et qui ne se tenait plus de rage: elle déformait son visage, et agrandissait ses yeux.

Curieusement, le monstre ne semblait pas avoir pris à Sainte Apsara sa pierre, car elle brillait à son cou, comme une étoile lointaine et solitaire, au sein de la nuit. Le Génie d'or distingua néanmoins qu'il en était ainsi probablement parce que sa chair l'enchâssait: aucun collier n'était distinct à sa gorge. La pierre était devenue une partie de son corps - tel un cœur qui se fût porté à la surface. Si le monstre ne l'avait point arrachée, c'était soit parce qu'il ne l'avait pas reconnue, soit parce qu'il ne voulait pas tuer, ou du moins mutiler la jeune femme. Car il ne savait peut-être pas ce que comprit le Génie d'or: c'était cette pierre enchâssée dans son corps qui assurait à l'immortelle sa force, au sein de ce monde déchu, et par-delà les siècles qui avaient vu s'éteindre sa race ou l'avaient vue s'en aller vers les astres - s'installer sans doute sur celui qu'on nomme l'étoile de Mercure. Car, sur Terre, cette race de Noscl ne pouvait plus vivre, en principe. Les conditions le rendaient désormais impossible.

Mais cet épisode commence à être long, et la suite devra être livrée une fois prochaine: alors Sainte Apsara sera délivrée; et l'on verra comment.

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14/01/2016

Ziggy Stardust

tumblr_n1u1brLndS1qlcugro1_1280.jpgDavid Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.

David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et FTO-cover-small.jpgdu sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.

J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.

Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
When all the world was very young
And mountain magic heavy hung
The supermen would walk in file
Guardians of a loveless isle
And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.

Heathen.jpgMais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.

Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.

Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.

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10/01/2016

Culture et théologie (XII)

800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

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08/01/2016

République et langues orientales (XI)

Allégorie_du_Second_Empire.JPGJ'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!

Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.

Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.

Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?

Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.

On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.

Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.

Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.

Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une averroes-4-sized.jpglangue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.

Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.

Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!

Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.

Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.

04/01/2016

Rationalisme et traditions orientales (X)

muller.jpgIl y a quatre jours, j'ai essayé de montrer que le Romantisme avait relativisé les oppositions entre la tradition chrétienne et occidentale d'une part, la tradition orientale et islamique d'autre part. J'ai donné comme exemples Lamartine et Hugo, qui avaient cherché à saisir la valeur morale et spirituelle des différentes traditions indépendamment des oppositions de principe, des dogmes.

Je pense, personnellement, que c'est une voie. Car, au-delà des luttes de pouvoir, il s'agit d'être réellement universaliste en cherchant à promouvoir non pas les tendances de l'âme par lesquelles l'universalisme s'est fait jour, mais, plus concrètement, les différentes cultures dont se compose l'humanité grâce aux facultés de l'âme liées à l'universalisme. Je m'explique.

On promeut volontiers le rationalisme, parce que la raison au fond dévoile le lien qui existe entre tous les humains. Mais, en réalité, on promeut le rationalisme comme s'il s'agissait d'un nouveau dogme révélé, on le promeut en n'agissant pas selon la raison, soi-même, mais selon un sentiment qui se mêle à celui de la tradition et de la nation. On vante le rationalisme sans utiliser l'intelligence, en l'assimilant d'instinct à des civilisations supérieures, comme au temps de Jules Ferry. On disait même, alors, qu'il s'agissait de races. Le rationalisme, paradoxalement, devient une religion.

Or, face à cela, il faut, au contraire, utiliser la raison, qui relativise le rationalisme lui-même. Car la raison, lorsqu'elle se porte à l'échelle de l'humanité entière, voit que le rationalisme n'est pas son lot commun, et que l'homme n'est pas fait seulement de raison. Et, au lieu de s'en hérisser, mue par un instinct qui n'est pas elle-même, elle doit l'accepter avec sagesse, et déclarer: La vie, l'univers, ne sont pas faits seulement de raison. L'homme évolué, certes, a développé sa raison; mais il l'a fait sur une base de la vie qui n'est pas la raison. Il l'a fait sur une base émotionnelle et instinctive sans laquelle la raison ne pourrait pas subsister, parce que la raison est comme le navire qui surnage, ou, pour mieux dire, comme l'être qui sort de l'eau pour respirer de l'air - une sorte de dauphin. Mais, sans l'eau même, elle ne peut se mouvoir.

Car, quoi qu'on dise, ce n'est pas la raison qui se meut seule, d'elle-même: elle est mue par le sentiment de la vérité, qui, lui, ne s'explique pas rationnellement. Il est donc nécessaire de respecter et même d'aimer ce allegorie_bg_droite.jpgqui est au-dessous de la raison et grâce à quoi la raison a pu naître et se développer - le sentiment et l'instinct. Non pas de les vénérer au détriment de la raison même, comme l'ont fait des réactionnaires, mais les respecter et les aimer, comme on respecte les plantes et les animaux dont l'homme se nourrit et sur lesquels il s'est appuyé pour instituer son évolution.

Et c'est alors qu'on comprend pourquoi la vraie philosophie - celle qui, loin de vénérer la raison comme si elle était un nouveau Dieu; celle qui, loin de faire du rationalisme une religion nouvelle, mais qui utilise la raison dans un monde qu'elle sait n'être pas forcément raisonnable ni même rationnel -, c'est pourquoi, dis-je, cette vraie philosophie embrasse dans un même amour toutes les théologies et philosophies, parce qu'elle sait que les philosophies les plus évoluées ne sont pas nées, comme on le fait croire, d'un conflit acharné de la vérité contre l'erreur, mais d'une transformation progressive des philosophies les moins évoluées vers les plus évoluées. De même que l'homme évolué doit respecter les espèces animales dont il est issu, et les sauver de la cupidité et de la cruauté, de même, il s'agit de respecter et d'aimer les philosophies et théologies médiévales, car elles sont la base des philosophies modernes, quoique celles-ci s'en soient progressivement détachées.

La raison n'est pas le rationalisme, elle est la mise en relation avec un génie – le génie de la raison, par lequel la pensée claire peut se déployer. On ne le regarde pas comme un Dieu, mais comme un être secourable, pour mieux saisir l'ordre de l'univers. On la pratique, plus qu'on ne l'idolâtre.

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02/01/2016

Degolio LXXVII: sanglante bataille

272306_433453023365270_1625258078_o.jpgDans le dernier épisode de cette furieuse série, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'un monstre aux tentacules énormes s'était saisi de sa cape et l'avait contraint à se rematérialiser devant lui, dans la faille rocheuse par laquelle il jetait ses bras et où le héros s'était engagé pour sauver le Cyborg d'argent.

Il était en grand péril. Mais le Cyborg d'argent, voyant cela, lança encore une rafale d'énergie vers les yeux que lui aussi désormais apercevait - et ceux-ci clignèrent, et un bruit affreux et sourd se fit entendre, et de nouveau le sol et les murs tremblèrent.

Cependant, d'en bas, les guerriers de l'Orc arrivaient, et Captain Corsica, que les tentacules du monstre avaient tous lâché, dut se tourner vers eux. Il descendit les marches, venant à la rencontre de l'ennemi, et fit merveille. Car si son fusil ni sa bague n'avaient eu le temps de se recharger de leur feu cosmique, et s'il combattait désormais à mains nues, simplement armé de son stylet à la pointe brillante, il n'en était guère moins efficace.

Virevoltant au milieu des Maufaés, faisant étinceler son arme dans la mêlée obscure, il mettait à mort les soldats du Mal sans leur laisser le temps d'ajuster leurs coups, et les évitait à la vitesse de la pensée.

Ses adversaires avaient beau l'entourer et le submerger, ils ne le domptaient pas, et, dans leur tas amassé, il frappait plus vite qu'eux tous et parait leurs attaques même quand ils étaient au-dessus ou derrière - à croire qu'il avait aussi des yeux derrière la tête! Il sentait leur présence, les voyait sans même avoir besoin d'ouvrir les yeux. Ils lui apparaissaient comme des ombres, et elles étaient lentes, à son entendement, car lui était dix fois plus rapide.

Bientôt ils formèrent à ses pieds un tas de cadavres. Mais il en venait continuellement d'autres.

Le monstre aux tentacules, pendant ce temps, avait reculé. Le Génie d'or lui avait lancé un nouveau rayon de lumière concentrée de sa pierre d'émeraude, et le tentacule qui tenait sa cape l'avait lâchée. Il put se Annihilation_Nova_Vol_1_3_Textless.jpgdématérialiser, et occuper l'espace qui était hors de la faille, dans l'escalier. Il ordonna au Cyborg d'argent de surveiller la créature, mais celle-ci se retira, sentant qu'elle avait affaire à trop forte partie. Et le Génie d'or, sans attendre, se retourna vers les Guerriers de l'Obscurité venus d'en bas, et vint épauler Captain Corsica. Et ce fut un carnage.

Les deux héros tuaient par poignées, si l'on peut dire. Les corps sans vie bouchaient désormais le passage de l'escalier, et ceux d'en bas ne pouvaient plus avancer. Mais les deux immortels avançaient, eux, faisant tomber sur les autres les cadavres entassés et créant d'autres tas, et quand le Cyborg d'argent vit que le monstre aux tentacules ne bougeait plus, qu'il s'était retiré pour de bon dans les ténèbres, lorsqu'il n'aperçut plus aucune trace de lui, il vint les aider, et, pour les ennemis, ce fut pire. La Horde Noire commença cette fois à fuir, malgré sa stupidité et la terreur que lui inspirait son roi, qui l'avait envoyée contre nos héros.

Ceux-ci la poursuivirent, continuant à l'abattre comme on moissonne les blés! Et le sang ruisselait, noir et fumant, et les héros en étaient couverts, jusqu'aux genoux il tachait leurs armures, et ils allaient parmi les cadavres mutilés, enfonçant leurs pieds dans une masse atroce.

Bientôt ils arrivèrent en bas de l'escalier, dans une petite salle. Les Fils de l'Orc achevèrent de fuir, et ils les laissèrent. Ils les virent disparaître par une porte que baignait une lumière rougeoyante.

Autour d'eux tout mouvement cessa. Ils étaient seuls. De la porte, ils entendirent venir des gémissements, des cris, puis ce fut le silence.

Ils s'avancèrent. Passèrent la porte. Et ce qui s'offrit à leur regard fut la chose la plus étonnante qu'il leur eût été jamais donné de voir.

Mais le lecteur ne pourra pas en savoir davantage cette fois-ci, à cause de la longueur de cet épisode. La prochaine fois, il aura une vision terrible de l'Homme-Dragon.

10:37 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook