02/03/2016

Jean-Henri Fabre et la formule de la vie

Fabre.jpgJean-Henri Fabre observait beaucoup les insectes, dont il a découvert les mœurs stupéfiantes. Par ses multiples et rigoureuses expériences, il a pensé pouvoir établir qu'ils agissaient selon un instinct d'une intelligence prodigieuse, et en même temps qu'ils ne disposaient eux-mêmes d'aucune intelligence, d'aucune faculté à la raison - ou à l'adaptation. Pour lui, par conséquent, non seulement leurs aptitudes n'avaient pas été acquises au cours des siècles, mais il était également impossible qu'elles fussent apparues par hasard, étant excessivement complexes et telles que, s'ils ne les avaient pas eues dès le départ, ils seraient morts à la première génération.

Le lecteur peut avoir du mal à se représenter la chose, s'il méconnaît le caractère prodigieux de ces aptitudes, ou leur caractère nécessaire à la survie de l'espèce. Mais dans les faits, le hasard est réellement impossible, l'insecte s'adonnant, dans le mode d'alimentation de sa progéniture, à toute une procédure qui n'a rien d'un acte isolé pouvant être apparu par hasard.

Fabre ne croyait donc pas aux théories du darwinisme et du transformisme, ce pour quoi il fut et reste régulièrement attaqué; il disait, par exemple: je repousse la théorie moderne de l'instinct [par transmission héréditaire à partir d'un acte fortuit]. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité.

Il faut reconnaître que nous entendons tous énoncer des théories, mais que les faits nous restent inconnus: ils sont généralement dits trop compliqués pour être livrés, et nous sommes plus ou moins invités à prendre la théorie pour un fait.

Fabre renchérissait: La loi de sélection [naturelle] me frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est ampoule gonflée de vent en face des choses.

Il assurait notamment que si la théorie paraissait fonctionner, c'est parce qu'au lieu de regarder aux aptitudes, on se contentait d'évoquer les caractéristiques formelles, physiques: Les aptitudes ont plus d'importance que les poils, et vous les négligez parce que là vraiment réside l'insurmontable difficulté. Voyez comme le grand maître du transformisme hésite, balbutie lorsqu'il veut faire entrer l'instinct, de gré ou de force, dans le moule de ses formules. Ce n'est pas aussi commode à manier que la couleur du pelage, la longueur de la queue, l'oreille pendante ou dressée. Ah! oui, le maître sait bien que c'est là que le bât blesse. L'instinct lui échappe et fait crouler sa théorie.

Il disait la même chose des théories fonctionnant pour les cellules, le microscopique: c'est à l'échelle de l'insecte même, dans ses pratiques, qu'il faut appréhender le réel.

Il ironisait, après des séries de faits impressionnants: Qu'est-ce donc que cette loi qui sur cent cas présente pour le moins quatre-vingt-dix-neuf exceptions?

Il niait que la cause des aptitudes fût dans le milieu: Le milieu ne fait pas l'animal; c'est l'animal qui est fait pour le milieu. L'animal est d'emblée adapté à son milieu, jeté avec ses aptitudes pour y survivre. La cause est ailleurs. Où? Il avouait n'en savoir rien.

Parfois il suggérait une cause spirituelle mystérieuse, ce qui l'a fait proscrire par les inspecteurs de Cigale-de-Chateaurenard-Mue-de-cigale-Cicadidae-Hemiptere-Avignon-Midi-de-la-France-21-juillet-2013-SandrinePhotos-4-.JPGl'éducation d'État après les lois de Jules Ferry sur l'école laïque: Non, l'art chirurgical du Tachyte n'est pas un art acquis. D'où lui vient-il donc, sinon de la science universelle en qui tout s'agite et tout vit!

Il pensait en tout cas que l'être humain toujours essaye de comprendre le vivant à partir de formules rationnelles mais que les causes véritables dépassent son petit entendement: Certes, c'est grandiose entreprise, adéquate aux immenses ambitions de l'homme, que de vouloir couler l'univers dans le moule d'une formule et de soumettre toute réalité à la norme de la raison. […] Hélas! combien ne faut-il pas rabattre de nos prétentions! […] L'exacte réalité échappe à la formule.

Si on n'observe pas la nature précisément, on peut croire aux formules, mais si on l'observe, tout y reste sous forme d'une grande énigme.

Sa philosophie l'a fait proscrire dans l'éducation en France, mais l'a fait promouvoir au Japon, où il est étudié à l'école primaire. Pour les Japonais en général, le vivant émane d'un élément secret, qui ne se soumet pas à la raison mathématique, et est de nature spirituelle. Le rationalisme à la française croit que l'entendement peut tout expliquer, et qu'il n'est pas sain de se moquer des théories à l'intelligence incontestable. Peut-être que la Provence spontanément penserait comme Fabre, si on la laissait faire!

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