27/02/2016

Degolio LXXXI: le salut de Sainte Apsara

green-lantern-new-guardian-18-mtv-geekcrop.jpgDans le dernier épisode de cette mystérieuse série, nous avons laissé nos héros alors qu'ils négociaient avec un monstre la libération de Sainte Apsara; et le Génie d'or venait de proposer le don d'une pierre céleste, à l'éclat formidable et aux pouvoirs inouïs.

L'Homme-Dragon le regarda un moment, et rit: Ah! dit-il, qui oserait s'en prendre au protégé de la Dame de la Lune? Tu as de puissants alliés, Solcum; et si ce n'était pas le cas, tu ne serais pas si insolent. Mais du coup je vais accepter ton marché. Oui, donne-moi cette pierre qui, dis-tu, guérit et redonne vie aux morts; apporte-la moi, ou confie-la à mon conseiller fidèle, l'humble Torcus.

- Je n'en ferai rien, dit le Génie d'or. Détache d'abord Sainte Apsara, et amène-la jusqu'à nous; je te laisserai la pierre quand nous serons au seuil de cette salle, prêts à repartir.

De nouveau l'Homme-Dragon sembla réfléchir, puis il prononça des mots dans sa langue étrange, s'adressant à ses hommes. Ceux-ci montèrent le long d'une échelle, et délivrèrent Sainte Apsara, qui tomba dans leurs bras.

Aussitôt Captain Corsica bondit et se précipita vers ces Ogres redescendus de l'échelle, puis les dispersa et s'empara de Sainte Apsara; ils voulurent répliquer à ses coups, mais l'Homme-Dragon cria, et ils s'écartèrent, le laissant revenir avec la nymphe.

Celle-ci reprit ses esprits. Elle leva les yeux vers Captain Corsica, et l'amour et la reconnaissance s'y peignaient.

Il lui parla doucement, et elle répondit, le rassurant.

Alors le monstre assis sur son trône dit: Voilà, j'ai fait ce que tu me demandais; maintenant, tiens ta part de marché!

Solcum recula et dit: Attends que nous soyons au seuil et que nul de tes hommes ne soit derrière nous, monstre!

Or, il se passa quelque chose de fatal. Car à une question de Captain Corsica, qu'il avait murmurée, Sainte Apsara rougit et baissa les yeux; puis elle chuchota quelques mots.

Si elle n'avait pas été profondément outragée, au moins l'Homme-Dragon avait laissé tomber sa bave sur son 1546419_1485876355029845_2930755167988851098_n.jpgsein. Cela suffit à mettre Captain Corsica en fureur. Il cessa de pouvoir se contenir. Tenant toujours dans ses bras Sainte Apsara, il leva son fusil et tira en criant: Meurs, monstre!

Or, son bras, dans la colère, avait tremblé. Son feu ne toucha point le monstre, mais son conseiller, qui s'effondra, le sein ouvert, blessé à mort. Un dieu, néanmoins, devait avoir envoyé à Captain Corsica cette furie qui l'avait envahi; car si l'Homme-Dragon eût été touché, il n'est pas probable qu'il en fût mort, son armure le protégeant - car un puissant sort avait présidé à sa confection. En revanche, les conséquences sur Captain Corsica et ses amis en eussent été terribles: la puissance du monstre et l'allant de ses hommes eussent été décuplés par la rage.

Mais la mort du conseiller et la réaction de Captain Corsica devaient suffire à plonger la place dans le plus effroyable chaos. Vivement le Génie d'or jeta la pierre vers l'Homme-Dragon, et elle l'atteignit en plein front. Or, elle était de telle nature, et le Génie d'or l'avait jetée avec une telle force, qu'elle s'enfonça dans ce front, pénétrant la chair et l'os, et qu'elle se mit, atrocement, à le consumer.

Aussitôt s'efforça-t-il de l'arracher, mais ce sont ses mains qui furent brûlées, et il dès qu'elle fut effectivement arrachée, il dut la jeter à terre. Un flot de sang descendit de son front et l'aveugla, et il hurla; car point n'était-il mort, mais à présent un désir de vengeance courait dans ses veines comme un brasier, et lançait des ordres pour qu'on attrape et châtie ses ennemis.

Tel, le sanglier furieux, qu'un trait a blessé, mais non tué, continue à courir et même charge plus rapidement encore les hommes qui l'entourent, cherchant à l'abattre. Ainsi rendu furieux par la ruse de Solcum, le monstre ne désirait plus que la mort des héros, et des pensées de torture le traversaient! Parmi ses insultes infâmes et ses injonctions, il promettait les plus amers supplices à ces traîtres.

Mais il est temps de laisser pour l'heure cet épisode déjà long. La prochaine fois, nous verrons comment les héros pourront s'échapper de la bataille généralisée qu'ils ont déclenchée.

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25/02/2016

J.R.R. Tolkien et les autres mondes

j-r-r-tolkien.jpgIl existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)

Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.

Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore th.jpgancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.

Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.

H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.

23/02/2016

Jean-Henri Fabre et l'éducation

9782221054628_1_75.jpgYves Delange, spécialiste de Jean-Henri Fabre, écrivait, dans la préface à ses Souvenirs entomologiques rassemblés (Robert Laffont, p. 100): Fabre eût voulu que l'enfant sache aussi cultiver son jardin. Il eût souhaité que les programmes scolaires fussent établis suivant la révolution du soleil, en étant réglés au rythme des saisons.

Le naturaliste avait pressenti les difficultés que rencontrerait de plus en plus un pouvoir excessivement centralisateur. On ne peut bénéficier de l'influence de la terre, de la culture, que par le régionalisme. À cet égard, Fabre et Mathon voyaient la France ressembler de plus en plus à cette araignée qui, selon Arthur Young, devenait l'image de notre pays; ses membres mouraient d'inanition et sa tête de pléthore.

Admirable programme, que celui qui se met en phase avec les saisons et l'environnement sensible! C'est celui qui rejette l'excès de théorie, et qui se propose d'apprendre en observant les faits, l'image réelle des choses. C'est le seul moyen de ne pas transformer l'enseignement en endoctrinement: car celui-ci se fait par la confusion entre les faits et les théories. Des premiers, on ne peut discuter; des secondes, on devrait toujours pouvoir. Mais quand les élèves sont jeunes, ils sont par nature incapables de distinguer les uns des autres: pour eux, qui vivent pleinement dans le monde, tout est fait, même la théorie.

Le plus terrible est de songer que la théorie est toujours moins remplie de vie, d'existence, de force que les faits: ceux-ci disent plus qu'ils ne paraissent; ils parlent un langage secret, qui s'approfondit dans le sentiment. Mais la théorie est vide, en général, car elle n'est faite que de l'intelligence humaine, c'est à dire d'une ombre de réalité, d'un reflet du réel dans le cerveau.

C'est une des principales sources de l'effondrement du système éducatif français: l'excès de théorisation, lié à l'excès de centralisation. L'enseignement est abstrait parce qu'il émane de bureaux de la capitale au lieu site-77-1.jpgde s'insérer dans l'expérience concrète des élèves, à la fois dans le temps et l'espace, à la fois selon les saisons et les régions.

Beaucoup d'élèves, certes, parviennent à suivre les cours, parce qu'ils sont issus de milieux dans lesquels la théorie est constamment présente dans les conversations; mais beaucoup d'élèves sont dans le cas contraire, et c'est leur droit, ils ont droit à une existence dans un milieu qui n'a pas de goût pour l'intellectualisme.

Même du reste pour les élèves pour qui cela ne pose apparemment pas de problème, on est inconscient des effets néfastes d'une éducation reposant excessivement sur la théorie. J'ai déjà parlé de celui de l'endoctrinement, qui fige les consciences, les enserre dans des carcans d'où elles ne peuvent plus sortir, et où par conséquent elles ne peuvent plus innover: ce qui est mauvais pour l'économie. Une économie stagnante a souvent pour origine une éducation trop orientée vers la théorie et empêchant par conséquent les esprits de se déployer librement, par-delà les idées toutes faites.

Mais Rudolf Steiner disait que sur le long terme cela avait même de mauvais effets sur la santé: l'âme saisie dans la théorie était privée de force pour animer le corps, qui se vidait et se détériorait. Ce sont les membres mourant d'inanition de la citation d'Yves Delange. La tête aspirant à elle toute la vie, le corps se meurt. Et la tête tombe dans le fantasme, devient incapable de se mouvoir, de penser autrement que selon les objets qui y sont déjà.

Fabre était une sorte de génie méconnu; il est très admiré au Japon, mais a été rejeté de l'éducation publique française à cause de son spiritualisme, peut-être aussi à cause de son régionalisme. Il opposait, aux théories creuses de son temps et parfois du nôtre, les faits qu'il observait dans la nature autour de chez lui, et il en apprend plus sur le monde que les nombreux savants prisonniers de leur laboratoire.

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19/02/2016

Jean Giono et le sud idéal

Giono.jpgDepuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.

Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.

Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.

Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré Hussard1erRH.jpgque c'est parce qu'il est sans défauts.

S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.

Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.

Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.

On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.

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17/02/2016

Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

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15/02/2016

Degolio LXXX: l'effrayant débat

aliens-listen-music-with-headphones-736x459.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de demander à l'Homme-Dragon de relâcher la belle Sainte Apsara, qu'il tenait prisonnière, lui assurant en échange la gratitude des dieux.

Ayant dit ces mots, le Génie d'or se tut. Sans ciller, le monstre le regarda longuement de ses yeux atroces. Or le Génie d'or ne détourna pas le regard, quoiqu'il se sentît scruté au fond de l'âme, par-delà son heaume aux luisantes lentilles bleues. Leurs volontés étaient en lutte, sourdement. Solcum soutint ce combat, et soudain une image apparut en lui, et il devina qui était ce monstre. Il comprit de qui il était le fils!

Il en eut un frisson, mais resta le regard fixé sur lui. Celui-ci, alors, cligna de l'œil, détourna le regard, puis sourit - et ce sourire était hideux. Il fit ouïr sa voix sifflante et rauque - mais qui résonnait dans la salle, et qui était comme une nuit se répandant; et soudain le feu du fond parut s'affaiblir, comme craignant jusqu'aux échos de cette voix infâme.

Solcum, susurra-t-il, Solcum, oui, ce nom, je le connais, on m'en a parlé. Je t'entends, héros, orgueilleux guerrier - et je te comprends. Mais, dis-moi, quelle reconnaissance puis-je attendre des êtres célestes, si je vous laisse partir, si je vous laisse même emmener Sainte Apsara? Je ris à la pensée qu'ils pourraient venir m'offrir un présent, ô génie doré! Comment y croire, en vérité? Leur bonté irait-elle jusque-là? Ah! tes paroles sont pleines de charme et de séduction, mais je ne sais si je peux m'y fier. Dis-moi plutôt: qu'est-tu prêt à m'offrir, dès maintenant, Solcum? Quels présents peuvent venir d'un membre du peuple d'Ëtön, d'un homme de sa maison? Si tu en as, montre-les moi.

Le Génie d'or resta coi quelques instants, et sentit la colère revenir dans le cœur de Captain Corsica; son œil s'alluma, et une étincelle en jaillit. Tel, le léopard, lorsque, tenaillé par la faim, il se tapit dans les hautes herbes, guettant le petit du gnou, furieux contre cette proie qui ne s'est pas déjà donnée à lui et qui prétend échapper à son ventre en vaquant à ses occupations propres; tel, Captain Corsica, face à l'Homme-Dragon qui ne s'était pas empressé, en le voyant, de lui rendre Sainte Apsara, était tout prêt à bondir et à provoquer une atroce bataille dans l'antre du Maudit.

Mais le Génie d'or répondit: Oui, j'ai un présent, Homme-Dragon. J'en ai même deux. Le premier est ta vie; car tu as commis assez de crimes pour être condamné à mort, je crois bien. Mais tu pourras le contester. Le second, et que tu ne pourras pas contester, c'est ceci. Et soudain il leva la main et l'ouvrit, montrant en sa paume une pierre qui brillait de sa propre lumière. Oui, prince de ce royaume, reprit-il, il s'agit bien d'un joyau sacré, d'une de ces pierres contenant la clarté de la Lune et disposant de la puissance des étoiles, et poussant comme un fruit sur les arbres du jardin de ma Dame. 1.jpgElle est de la même race que celle qui orne le pommeau de ma canne, de mon sceptre. Et grands sont ses pouvoirs: elle guérit, et redonne vie aux morts, s'ils l'ont perdue récemment; elle rend la joie aux cœurs désespérés, chasse les démons dont viennent les maladies. Elle donne puissance et gloire à son possesseur! Accepte-la, et laisse-nous.

Captain Corsica alors s'écria: Non, mon ami, comment peux-tu effectuer un tel don à un tel monstre? N'en fais rien. Attaquons-le et mourons, ou tuons-le, selon ce qu'est notre destin. Mais ne lui faisons aucun présent, surtout pas un de ce genre!

Le Génie d'or rétorqua: Ne crains rien, Captain Corsica; qui sait si sa main pourra le tenir, et si au contraire ce joyau ne la consummera pas? Et songe à Sainte Apsara, et n'écoute pas seulement ta colère, car elle doit être sauvée, et ne le sera pas, si nous mourons.

L'Homme-Dragon dit: Bien! C'est un noble présent, Solcum! Mais qui pourrait m'empêcher de te l'arracher de force, en vérité? Le Génie d'or répondit: Viens donc me l'arracher, ô prince; ou envoie un de tes hommes, pour en voir l'effet!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, et de renvoyer la suite de ce dialogue à la fois prochaine; alors, nous verrons aboutir une négociation tendue, mais au résultat inattendu.

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11/02/2016

Réforme de l'orthographe

depositphotos_4374239-Newspaper-alphabet.jpgLe gouvernement français a annoncé que désormais les auteurs des manuels scolaires étaient priés d'appliquer une réforme de l'orthographe de 1990, et qu'il ne fallait plus que les graphies mentionnées comme autorisées dans cette réforme soient comptées comme fautes par les enseignants.

Aussitôt, comme à chaque fois qu'une réforme de l'orthographe a lieu, il a semblé à beaucoup qu'on s'en prenait à la forme idéale d'une langue divine, tant le fétichisme est grand, à propos de l'écrit. Les arguments les plus étranges ont resurgi, masquant un attachement instinctif et irraisonné à tout ce qui a trait à la nation. On a encore entendu dire que l'on ne pourrait bientôt plus lire les auteurs classiques – alors que leur orthographe est déjà modernisée par les éditeurs. L'ignorance de l'histoire de l'orthographe montre ce qu'a de fantastique le sentiment qui attache à la forme extérieure de la langue écrite.

L'entomologiste Fabre raconte qu'une espèce d'abeille met ses œufs dans une tige de ronce sèche, les enfermant dans des cellules approvisionnées, et placées les unes sur les autres. Quand une larve rompt son cocon sous une autre, et que l'insecte creuse le plafond de sa cellule pour sortir, il s'arrête lorsqu'il voit une autre larve de son espèce dans son cocon; il attend son tour. Lorsque l'expérimentateur, malicieusement, met, dans la cellule d'au-dessus, un cocon rempli de sa larve mais appartenant à une autre espèce, l'insecte passe à travers à coups de mandibules. Tel est le sentiment national. Il sacralise ce qui a trait à son espèce, mais passe à travers le reste sans scrupule.

Néanmoins, la raison est censée permettre à l'être humain de juger, et d'atteindre à une vision objective, impersonnelle et réellement universelle. L'étude de l'histoire de l'écriture du français peut l'aider, à cet égard. Car il y eut toujours deux écoles. La plus ancienne, est celle qui utilisait l'alphabet pour restituer des sons; la seconde, apparue à la Renaissance, est celle qui réclamait des graphies étymologiques.

Pourquoi? À la Renaissance, comme on sait peut-être, le français a été utilisé pour la théologie, la science, la philosophie, le droit, qui jusque-là se faisaient en latin. Au Moyen Âge, le français était utilisé pour la poésie et les récits. On a donc voulu aider les savants en leur donnant des repères. Il y a eu aussi le fantasme que le français était un latin en puissance, qu'il suffisait de le tirer vers le latin pour le faire redevenir le latin. Cela a fait beaucoup de mal au français, en le rendant incohérent et bizarre. Heureusement, à l'époque classique, Jacques-Benigne_Bossuet_1Mirror.jpgon est revenu à des sentiments plus raisonnables. Et les deux écoles sont alors apparues, en débattant frontalement.

Bossuet était partisan de la graphie étymologique parce qu'elle rappelait la noble origine latine: elle masquait que le roi de France était d'origine franque et lui donnait la légitimité des empereurs romains, qu'il avait si souvent voulu avoir. En Savoie, on était partisan de la graphie phonétique, car l'étymologie embrouillait le peuple sans rien lui apprendre. C'était une science à part, qui devait être traitée indépendamment. Un représentant de ce courant fut Philibert Monet (1566-1643).

Lorsqu'on veut créer une orthographe unitaire, et que les gens ne sont pas d'accord, l'important est de trouver des compromis. Or, les changements votés en 1990 étaient judicieux, en ce qu'ils étaient à la fois conformes à la prononciation et, très souvent, à l'étymologie: car les étymologistes se sont souvent trompés, en faisant remonter continuellement au grec des mots absents du latin; ils étaient obsédés par l'origine grecque, sans doute parce qu'à la Renaissance la Grèce antique fut redécouverte dans sa beauté, sa grandeur. Des erreurs ont donc été faites: des illusions se sont répandues.

Mais il faut de toute façon avouer que rester trop attaché aux vieilles formes est mauvais. Il faut se souvenir de ce que disait ironiquement Voltaire: un vieil abus est toujours sacré. La référence continuelle aux Grecs et aux Romains fige le français, enferme la culture dans des cloisons étroites. Il faut au moins repartir du Moyen Âge, de la France en tant qu'elle fut une création originale au sein des ruines de l'Empire romain, création effectuée par les Francs auxquels se sont joints les Gaulois; et alors, on doit admettre que le onzième siècle eut raison, de commencer à écrire le français selon ce qui était prononcé: car sinon, si on avait dû rester dans l'héritage antique et l'étymologie, on aurait continué à écrire en latin, on n'aurait jamais écrit le français!

Défendre le français et rester bloqué sur des formes étymologiques n'a donc pas de sens, car le français est ce qui est parlé actuellement en France, et non ce qui s'est parlé en Italie ou en Grèce dans l'antiquité.

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09/02/2016

De l'individu à l'universel (XVIII)

univers.jpgOn fait souvent de la culture française une culture universelle. C'est une contradiction. La France n'est pas l'univers. On précise volontiers que la culture française donne accès à l'universel. Mais en réalité, c'est l'individu qui a accès à l'universel. Seul, en son âme, en son cœur, il tisse un lien avec le tout, dans lequel il se place, dont il se sent un membre, - et dont il sent aussi être un membre le peuple auquel il appartient, quel qu'il soit.

Certes, l'individu se nourrit de la culture qui l'a baigné; et il est possible que, selon la culture qui l'a nourri, il accède plus ou moins facilement à l'universel. Mais en fin de compte c'est à lui qu'incombe l'effort: toute culture donnée est finie. Même entre un grand nombre et l'infini, il reste une infinité de nombres. Cela montre que ce n'est pas par la seule culture collective que l'individu accède à l'universel: les forces pour y parvenir ne sont qu'en lui.

De telle sorte que si on enferme l'individu dans une culture nationale donnée en lui inculquant l'idée qu'elle le met d'emblée en phase avec l'universel, il ne cherchera pas plus loin, et dans les faits n'accèdera pas à l'universel! D'ailleurs, c'est le propre des gouvernements totalitaires, que d'imposer une telle idée, que la culture qu'ils délivrent par leur système d'éducation est suffisante pour que l'individu accède à l'universel, qu'il n'a pas besoin de chercher plus loin. Qu'on fasse ici une distinction entre ceux qui nomment cet universel Dieu et ceux qui le nomment le grand Inconnu - ou ceux qui le nomment simplement l'Universel -, est vide de sens: le problème ne vient pas de la nature de la culture même, de sa qualité philosophique ou religieuse, mais de la manière dont elle est diffusée par un gouvernement.

Car si l'universel réel vient de l'individu, il faut que celui-ci soit libre; il ne faut donc pas l'enfermer dans une culture donnée, à laquelle on entend réduire l'identité individuelle.

Pour moi, en effet, il n'y a pas d'identité nationale; l'identité est individuelle. La nation a une tradition, mais son identité est dans son génie, son être spirituel, qui ne s'incarne pas directement sur Terre, qui n'y a pas de corps distinct. Les corps distincts que sont les individus ont leur identité propre, qui peut toujours se distancier de la tradition nationale, qui n'est pas soumise au génie national – expression qui, comme disait Joseph de Maistre, ne doit pas être prise comme une simple métaphore.

Teilhard de Chardin disait que la nation était un début de spéciation: le même mouvement qui la Cosmic-Tree2.jpgcrée a créé les espèces chez l'animal. Mais l'homme est libre; il peut à nouveau converger vers le centre, le tronc invisible de l'Évolution, et se détacher des branches. Il peut le faire à partir de son individualité, de son identité profonde, qui pour Teilhard de Chardin était liée à l'universel, c'est à dire au Christ.

Dans les faits, cela signifie que, naturellement, il faut que chaque individu puisse s'appuyer sur la culture du peuple où il a pris naissance: il lui faut donc l'apprendre. Mais il ne saurait en rester là, et il lui faut aussi apprendre les autres cultures.

Il est entendu que la culture française a de grandes qualités, mais en réalité cela n'importe pas. Quelle que soit la nation où l'on a pris naissance, il faut toujours que l'on apprenne de façon égale et équilibrée la culture de sa nation et celle des autres. Cela n'est pas lié aux qualités qu'on reconnaît ou pas à la culture nationale, mais à la nature même de l'individu. Il apparaît comme aberrant que des Africains n'apprennent que la culture française; mais il paraîtrait également aberrant, dans le monde tel qu'il est devenu, qu'ils n'apprennent que leur culture propre. Le nationalisme et l'universalisme sont deux écueils qui empêchent l'individu de s'épanouir, qui le déséquilibrent. Il lui faut pouvoir lier les deux, ce qui vient du peuple où il se trouve, ce qui vient des autres peuples. C'est ce qui est moderne et intelligent, selon moi.

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07/02/2016

André Pieyre de Mandiargues et le fantastique

41ab+ISQO3L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_.jpgJ'ai lu récemment un recueil de contes fantastiques d'André Pieyre de Mandiargues (1909-1991), Soleil des loups. Pieyre de Mandiargues a fréquenté les Surréalistes et a été placé dans leurs anthologies, et cela se voit. Car il crée un fantastique qui en aucun cas n'entend devoir à la tradition, et qui s'efforce d'arracher ses images au subconscient, de peindre des êtres étranges non directement inspirés par le merveilleux médiéval ou antique. Des rapports sont ou peuvent être établis, mais l'auteur aspire à forger un monde nouveau.

C'est frappant: car il s'agit bien d'êtres magiques, que l'auteur donne à voir. Il n'y a pas de rationalisation ou d'explication, ni d'atténuation: en rien ils ne sont, par exemple, invisibles, ou même évanescents. Les visions sont étonnamment concrètes, précises. En même temps, elles sont colorées et étranges, réellement fantastiques. Les entités qu'il peint sont douées d'une vie propre.

Cela ne forme pas pour autant une mythologie, car le rapport avec la vie morale ou la vie de l'univers n'est pas explicité. Pieyre de Mandiargues prend même soin de se distinguer des religions traditionnelles, par exemple avec cette étrange femme-oiseau rouge et or qui levant une aile montre l'avenir, l'abaissant et la relevant montre un autre aspect de l'avenir; et elle n'est pas, alors, dans un endroit typique, dans la campagne, ou une église, mais seulement au balcon d'un immeuble abandonné, dans une ville méridionale, peut-être au Mexique. C'est en cela qu'on a pu dire qu'il plaçait le fantastique dans le quotidien, peut-être; pour autant, il est bien là. Et Pieyre de Mandiargues dit que cette femme ailée n'a rien à voir avec un ange, voulant éviter, dit-il, le rapprochement avec l'esthétique de Saint-Sulpice. Car l'enjeu est esthétique. Mais moral aussi, car on ne sait pas pourquoi cette femme-oiseau annonce l'avenir.

Cela rappelle Nadja, de Breton, ou plutôt c'est tel que j'imaginais qu'était Nadja, avant d'être relativement déçu par le réalisme du livre, qui n'évoque que marginalement les visions étranges de la jeune fille. On observe un phénomène pour lui-même, débarrassé de son fond moral.

Dans une nouvelle des sortes de gnomes, d'ondines et d'hommes-poissons piègent un marin et lui font son procès dans une grotte bizarre, puis le condamnent à mort et le tuent, parce qu'il a lui-même odieusement mandiargues_andre_pieyre.jpgagi avec les animaux de la mer. Cela confine à la superstition, et n'est pas de très bon goût. Mais cela a de la force, de la suggestivité.

Il est difficile de trouver en français des contes où le fantastique soit aussi vivace, aussi coloré, imagé, aussi substantiel. Cela rappelle les Américains, par exemple un ami de Lovecraft que je lisais quand j'étais jeune, Frank Belknap Long. Cela ne rappelle pas Lovecraft lui-même, parce que celui-ci prolongeait ses visions fantastiques vers une mythologie, vers des entités cosmiques ayant une portée morale, tandis que Pieyre de Mandiargues affectionne surtout de peindre dans un riche vocabulaire des symboles étranges. Lovecraft donnait une explication: lui, non.

Jusqu'au bout, en ce sens, il était surréaliste. Il estimait, non sans raison, que tout rapport établi avec une logique quelconque rabaissait ses visions. Mais il faut avouer que cela leur évite de devenir des hallucinations.

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03/02/2016

La fraternité et les djinns (XVII)

Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

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01/02/2016

Pierre Leroux, Félibrige, fédéralisme

220px-Pau_Marieton_dins_Jourdanne.pngJ'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.

Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.

Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.

Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un 220px-Pierre_Leroux.jpgjour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.

Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.

Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.

09:15 Publié dans Décentralisation, Histoire, Philosophie, Politique, Région, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook