08/04/2016

El abrazo de la serpiente

El-Abrazo-de-la-Serpiente01.jpgJ'ai vu au cinéma du Grütli, il y a déjà quelque temps, El Abrazo de la Serpiente (L'Étreinte du serpent), un film sud-américain de Ciro Guerra qui raconte comment deux hommes, ou un homme incarné deux fois, rencontrent dans l'Amazonie le même sage indien, qui les guide vers une plante sacrée et le monde spirituel. C'était beau, et la nature imposait sa force, l'Indien sa grâce et sa personnalité. La deuxième fois, il est vieux, mais l'Européen qu'il conduit sur la rivière parvient à entrer dans le pays des esprits, contrairement à la première.

L'ensemble du film est en noir et blanc, sauf pour la séquence, assez courte, montrant cet autre monde. Elle s'appuie sur des visions d'un grand esthétisme, montrant énigmatiquement des formes ou des entités indistinctes dans des cercles colorés. Après ce passage dans le Mystère, l'Indien disparaît, apparemment remplacé par un essaim de papillons blancs.

Le Serpent, faut-il sans doute comprendre, est l'esprit du cosmos qui happe les âmes et leur montre le chemin. Il leur inspire des rêves - qu'on doit suivre, entend-on énoncer. Il se mêle aux astres.

J'aime ces films un peu abstraits qui osent montrer quelque chose du monde divin, comme 2001: l'Odyssée de l'espace, ou Au-delà du Réel. Cela passe souvent par la machine qui emmène au bout de l'univers, ou alors par des plantes: c'est un débat. Parfois c'est les deux, car au fond la machine sert aussi de drogue.

Je les aime, mais je suis quand même perplexe, lorsque je suis exigeant avec la logique, et délaisse le sentimentalisme qui entoure les Indiens, ou qui entourait les fusées à l'époque où Kubrick a réalisé son film: l'heure est plus à l'écologie, dit-on. Mais Matrix montre un monde fantasmatique qui se pose comme plus vrai que le nôtre et dans lequel on entre grâce à un téléphone; il faudrait voir. Je suis perplexe, car je me El-abarazo-de-la-serpiente-02.jpgdemande si le réalisateur du film a vraiment suivi le conseil de l'Indien qu'il présente comme un Guide, s'il a vraiment suivi ses rêves. En effet, la séquence onirique est courte, et on ne la comprend pas. Or, si on suit ses rêves, c'est pour y voir clair dans le monde de l'âme. On comprend, certes, qu'on entre dans le pays des esprits; mais on ne saisit pas de quoi il est fait. Et l'homme moderne a besoin de savoir où il va. Il ne suivra pas des formes incertaines simplement parce qu'elles sont belles: il faut que sa pensée en confirme la substance. On peut dire qu'il a tort; cela n'importe pas: d'instinct il agit ainsi.

Donc si on veut faire suivre leurs rêves aux gens, il faut les éclairer. Comment? Il faut y créer des pôles de moralité, eût peut-être dit, s'il avait vécu de nos jours, François de Sales. Le monde des esprits est hiérarchisé: les esprits sont plus ou moins élevés, plus ou moins purs.

Bien sûr, dira-t-on, si on fait cela, on retombera dans les religions anciennes. Les poètes surréalistes en général s'y refusaient. Mais comment dès lors les suivre?

Encore une fois, il s'agit de créer de nouveaux pôles de moralité: Victor Hugo ne donnait pas le même sens au bien et au mal qui polarisaient l'infini du dedans, que le catholicisme. Mais il faut bien les montrer.

Le dessinateur Philippe Druillet ne désapprouvait pas George Lucas d'avoir créé des pôles de moralité clairs au sein d'une sorte de psychisme cosmique, dans sa série Star Wars; et Druillet est celui qui en France a été le plus mythologique en dessinant, le plus imaginatif tout en donnant des directions, des pistes.

Il faut prendre garde à ne pas être trop abstrait, à ce que le pays des esprits ne ressortisse pas simplement au sentimentalisme.

07:37 Publié dans Cinéma, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

« L'oiseau cherche à se dégager de l'œuf. L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »

Vous aurez reconnu , je pense, un extrait du Demian de H Hesse. Cette citation juste pour faire un reflet de la problématique d'emporter les références d'un ancien monde ,dans un nouveau.
Les rêves sont en soi énigmatiques. SI on essaie de les déchiffrer avec des références connues, on arrive à des conclusions absurdes.
Passer dans le monde de l'esprit ne souffre pas l'interrogation de sa substance.
En considérant que le rêve soit un guide pour l'esprit humain, il faut se détacher du temps et de la notion de l'acquisition immédiate.
Laisser résonner ( et non pas raisonner) et méditer. Et puis quand nous sommes dans le juste on le ressent dans toutes sa personne et cela se passe de justifications sémantiques.

Mais je vous rejoint que dans l'absolu, la lumière doit l'emporter sur les ténèbres pour que cela prenne un sens.
En tous cas vous m'avez donner l'envie de voir ce film :-)

Écrit par : aoki | 08/04/2016

Dans la Bible les rêves sont interprétés. Un rêve qui n'est qu'un rêve n'est qu'une suite d'images créées par l'être humain. En soi il n'est pas le monde spirituel, ce n'en est que le reflet. On s'appuie sur le rêve pour remonter à sa source cachée. A partir du rêve il faut créer un mythe.

Pour cela il ne faut pas forcément lier le rêve à un mythe préexistant, il y a une logique interne au monde du rêve.

D'ailleurs lorsqu'ils "suivaient leurs rêves", les Indiens créaient eux aussi des mythologies avec des êtres spirituels distincts et des actions distinctes de ces êtres. Le Popol-Vuh est à cet égard explicite. A la rigueur ici il eût été logique que les visions se relient à ces mythologies de façon explicite, car elles s'inscrivaient de toute façon dans une tradition donnée, elles n'étaient pas faites des rêves qu'on peut faire à Genève ou n'importe où.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/04/2016

Voici un résumé du début du "Kalevala", un long poème épique de la tradition orale en finnois.

("ilma" signifie "l'air "Ilmatar" serait donc "la femme des airs" )

"Au début, il n'y avait rien, seule Ilmatar dans le vide immense. Puis elle flotta pendant des siècles sur l'océan cosmique jusqu'à ce qu'un jour, un oiseau fît son nid sur ses genoux et se mît à couver des œufs.

Mais la déesse renversa le nid ; ainsi furent créés le ciel et la terre à partir des coquilles brisées. Le jaune d'œufs devinrent le soleil et le blanc, la lune. Les morceaux éparpillés se changèrent en étoiles. Par la suite, Luonnotar façonna les continents et les mers. Puis elle donna naissance à Väinämöinen, le héros finnois.

Ilmatar est mariée à Kave, un ancien dieu du ski qui deviendra le dieu des lunaisons. Il passe pour être le père de Väinämöinen.
Chez les Estoniens on le retrouve sous le nom de Kalev."

mythologica.fr/finnoise/kalevala1.htm

Écrit par : Calendula | 08/04/2016

Merci Calendula, le Kalevala est un texte magnifique, dont j'ai lu une adaptation et partiellement une traduction détaillée, dans le rêve il crée un monde cohérent, c'est grandiose.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/04/2016

Globalement je rejoins Aoki.
Le besoin d'expliquer est certes irrésistible pour les êtres rationnels que nous sommes, et l'abstraction n'en est qu'un des outils.
Je préfère encore la poésie qui ne prétend à rien et qui, mine de rien, reconnait l'inconnaissable qui est une condition de la vie.
Un moment donné, il faut renoncer aux réponses pour se focaliser sur les questions, gratuitement et sans intention.
Tout système est suspect et contient en lui le germe de son inutilité. En voulant échapper à notre condition humaine, nous choisissons des méthodes qui consistent en autant de briques que nous accumulons pour construire le mur qui nous empêchera d'aller où nous voudrions, même si la destination reste confuse et l'obstacle suprême. La vie c'est le chemin.

Écrit par : Pierre Jenni | 08/04/2016

Le chemin doit être indiqué et jalonné, sinon on marche dans les broussailles... Les symboles sont indicateurs, les mythes aussi. Les réponses toutes faites sont de l'inutile théorie. Mais le mythe est vivant.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/04/2016

On enseigne le mieux ce qu'on a le plus besoin d'apprendre.
Le messie récalcitrant.

Écrit par : Pierre Jenni | 08/04/2016

En fait il faudrait que chacun ait vu le film, pour parler sur les mêmes bases.

J'aime bien la remarque de Pierre sur les poèmes.
Cela dit; on peut imaginer Rémi, que le film reflète peut être aussi une part de poésie qui se déguste sans jalonnements, à travers le choix artistique délibéré du réalisateur. Mais c'est bien là votre critique si j'ai bien compris et c'est bien de pouvoir en discuter.

Écrit par : aoki | 08/04/2016

Il n'y a pour moi pas de plus haute poésie que celle du Kalevala ou du Popol-Vuh. Dans l'article précédent, j'ai dit que peut-être la poésie agnostique qui laissait le mystère dans la brume était supérieure à la poésie mythologique qui pénètre la brume et y distingue des formes, mais c'est en fait loin d'être ma pensée, je pense le contraire.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/04/2016

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