11/07/2016

Le poète Yves Bonnefoy

yvesbonnefoy5_360x225.jpgLe poète Yves Bonnefoy vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-treize ans, et je l'ai entendu réciter ses poèmes à l'époque où je vivais à Paris. Il est apparu, dans une chemise jaune et sous ses cheveux blancs, ondoyants et rejetés en arrière, et j'ai pensé qu'il avait justement l'air d'un poète. Sa voix était grave et nostalgique, et ses poèmes l'étaient aussi. Ils faisaient surnager des images suggestives dans une brume d'or. Ils parlaient de barques célestes inaccessibles et de palmes.

L'atmosphère de ces poèmes me faisait penser à ceux de Paul Valéry, que j'aimais; mais Valéry s'appuyait plus clairement sur la mythologie, qui est ma grande affaire, si l'on peut dire. Pour moi la poésie mythologique est une sorte de sommet. Bonnefoy exprimait davantage ses sentiments personnels sur l'évanescence des sphères supérieures. Il rejetait le platonisme et la conception d'un monde de formes-idées que la poésie manifesterait par la métaphore. Il était adepte d'une théologie négative qui obligeait le poète à exprimer son aspiration sans lui donner une butée. Il ne devait pas faire déboucher l'âme sur l'illusion d'un autre monde, comme le pensait Lovecraft. Car, même admis comme illusion, ce monde se posait forcément comme hypothèse, et pouvait toujours cristalliser le sentiment religieux.

Un peu plus tard, j'ai entendu Bonnefoy prononcer une conférence sur les liens entre l'image et la poésie, justement. Il s'appuyait sur une expression d'Horace - pour moi un sommet de la 200px-Quintus_Horatius_Flaccus.jpgpoésie lyrique: du sentiment intime il faisait surgir l'image des dieux et des héros, dans ses Odes, et depuis l'image des dieux et des héros, il touchait au sentiment intime. J'avoue n'avoir jamais lu de poète lyrique convenant plus parfaitement à mes attentes. Beaucoup critiquent Horace, mais je ne comprends pas pourquoi.

Cela dit, cette conférence de Bonnefoy ne m'a pas laissé de souvenir très précis. Il faisait une revue de la sculpture et de la peinture dans l'Antiquité et depuis la Renaissance, et cela m'a frustré, car j'aimais le Moyen Âge, et lisais François de Sales, qui restait fidèle à ce Moyen Âge en faisant de l'image un moyen d'élever l'âme vers la Divinité. Sans doute Bonnefoy s'interrogeait-il davantage sur la plasticité des images, de manière plus classique.

Il exprimait avec art son sentiment d'incertitude et son aspiration douloureuse à l'Inconnaissable. C'était assez conforme à l'agnosticisme régnant, et je m'étonnais, en l'écoutant, en le lisant, qu'il ne fît pas comme son ami Charles Duits, qui touchait, par ses mots, à des entités spirituelles perçues au fond de la brume lumineuse. N'était-ce pas une voie pour apaiser la douleur? L'exemple d'Horace, même, montrait que dans la poésie lyrique, c'était possible, que cela s'était fait: car Duits était plutôt un écrivain épique. Mais il eut moins de succès que Bonnefoy, souffrit plus de la solitude.

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