22/09/2016

Paul Valéry régionaliste parisien

monsieur-teste_couv.jpgQuand j'étais jeune, j'aimais beaucoup Paul Valéry. À vrai dire, j'ai commencé par le détester, parce que son style précieux imitait les anciens sans entrer dans des figures mythologiques concrètes. Mais j'ai découvert sa poésie, et la vivacité de ses symboles, de ses tableaux, m'a plu.

Je restais néanmoins sceptique face à son intellectualisme extrême, et ne les lui concédais qu'en me souvenant que j'appréciais l'allégorie médiévale pour la vivacité de ses êtres étranges.

Mais un jour, je cessai de le lire. Et quand, un autre jour, un ami m'offrit son Monsieur Teste, je le plaçai dans ma bibliothèque et ne l'ouvris pas.

Tout finit par s'épuiser, même une bibliothèque. J'ai donc récemment ouvert le livre, intrigué par la tentative de son héros de cerner les lois de l'esprit. Et mon impression est redevenue la première que j'ai eue: notre digne auteur s'efforce de percer les mystères de l'âme en n'utilisant que des concepts abstraits, en n'utilisant que l'intellect. Cela le conduit à adopter un style précieux, souvent joli, souvent artificiel. Un style parisien, en somme: la rue de Rivoli, c'est joli, mais artificiel.

Et que Valéry, malgré ses origines sétoises voire corses, s'y fût soumis m'a sauté aux yeux dans un passage où il dévoile effectivement son régionalisme parisien: Telle réponse, tel mouvement, telle action de notre visage, qui sont à Paris les effets instantanés de nos impressions, ne nous sont plus si naturels quand nous sommes retirés à la campagne, ou plongés dans un milieu suffisamment écarté. Le spontané n'est plus le même. (Paul Valéry, Monsieur Teste, Paris, Gallimard, 1946, p. 80-81.)

Avec un peu de recul, une idolâtrie de Paris moins marquée, il aurait pu facilement s'apercevoir qu'il avait perçu l'action du génie du lieu sur l'instinct. Mais en opposant Paris à la campagne, il reste bloqué, dans sa recherche, sur la doctrine classique qui fait de Paris un lieu flamboyant et du reste du monde une sorte de vide étrange. Flaubert, dans Madame Bovary, s'est moqué de cette idée. Mais la fin du dix-neuvième siècle l'a consacrée, a ramené le classicisme de Louis XIV, dont du reste Valéry était un admirateur secret: il cite surtout Racine, son modèle.

La vacuité de son mode d'expression apparemment joli, se manifeste si on se demande de quoi le milieu est écarté. Qu'en est-il en effet à Lyon, à Perpignan, à Chambéry, à Bourges? Sont-ce là des lieux écartés? Non; mais ils ont leur génie propre, et la spontanéité n'y est pas la même. C'est si vrai que Rousseau, voulant s'attaquer au centralisme monarchique, déclara que la république devrait n'avoir qu'une seule ville, ou autant de capitales qu'il y a de villes: le modèle étant la république de Genève. Pour le créer paul_valery1.jpegartificiellement, les républicains français ont fait comme si Paris était la seule ville digne de ce nom en France, et Valéry entre spontanément dans cette fiction, ne parvenant pas à maîtriser ses pensées au-delà de l'instinct.

Rousseau était déjà romantique, et il défendait le fédéralisme; mais on l'a ramené vers le classicisme, et la France a cessé d'évoluer.

Tant qu'on n'aura pas changé de fiction officielle, je ne sais pas si l'esprit pourra être assez libre pour aborder la question du génie du lieu. Il y aura toujours la spontanéité parisienne, prétendue tellement plus vraie que les autres, et celle de la province, bien sûr factice. Le chauvinisme, en effet, peut faire croire que le naturel n'est que parisien, que le génie de Paris et Dieu se confondent. Le centralisme tend à répandre cette croyance comme si c'était une vérité.

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