08/10/2016

Visions lovecraftiennes de Michel Houellebecq

la_valette-projets-coeur-de-ville-parking-jaures_01.jpgLes poèmes de Michel Houellebecq se ressentent parfois d'une influence lovecraftienne, et, plus généralement, de la science-fiction. Mais, comme chez Lovecraft, il s'agit d'une science-fiction empreinte d'esprit religieux, de substance morale. Il déclare lui-même: Nous avons besoin de métaphores inédites; quelque chose de religieux intégrant l'existence des parkings souterrains. Et bien sûr on s'aperçoit que c'est impossible. (Poésie, Paris, J'ai lu, 2014, p. 54.) Il veut créer une mythologie du monde moderne, ou en a la velléité; et puis y renonce, préférant se moquer des illusions, préférant les détruire par des enchaînements d'idées brisant les idées toutes faites, les fantasmes attendus, les lieux communs.

Mais dans ses vers ce désir subsiste, de loin en loin, et s'exprime. Des quatrains manifestement inspirés par Lovecraft le rappellent:

C'est un plan environné de brume;
Les rayons du soleil y sont toujours obliques.
Tout paraît recouvert d'asphalte et de bitume,
Mais rien n'obéit plus aux lois mathématiques.

C'est la pointe avancée de l'être individuel;
Quelques-uns ont franchi la Porte des Nuages.
Déjà transfigurés par un chemin cruel,
Ils souriaient, très calmes, au moment du passage.

Et les courants astraux irradient l'humble argile
Issue, sombre alchimie, du bloc dur du vouloir,
Qui se mêle et s'unit comme un courant docile
Au mystère diffus du Grand Océan Noir.

(Ibid., p. 219.)

La simplicité apparente de l'expression empêche que l'image apparaisse comme seulement rhétorique: elle s'inscrit dans un réel inattendu, est accueillie comme s'il s'agissait de quelque chose d'ordinaire. Or, c'est là que Houellebecq peut mépriser ceux qui le disent sans style: car rien n'est plus difficile que de parler avec simplicité de visions fabuleuses. Les poètes communs ne peuvent pas s'empêcher d'en faire des tonnes, et cloud1.jpgqu'ils appellent cela un style ne doit pas dissimuler leur absence de capacité à maîtriser ce qui leur vient des profondeurs. Houellebecq à cet égard a été clair: ses plus belles pages sont les dernières du roman La Possibilité d'une île, alors que, dans un futur lointain et étrange, il s'efforce de rester anodin en apparence, et d'entrer sans faiblir ni trembler dans un monde qu'il invente.

Le vers classique, chez lui, témoigne de cette secrète ambition. Là encore, il ressemble à Lovecraft, qui pratiquait le vers classique et ambitionnait d'y placer des visions fantastiques; dans cette forme ordinaire, elles allaient soudain de soi, surprenant d'autant.

On touche à l'art de Racine. Ainsi sans doute doit-on comprendre cette affirmation lapidaire, anti-moderne: Croyez à la structure. Croyez aux métriques anciennes, également. La versification est un puissant outil de libération de la vie intérieure (ibid., p. 17). Le vers régulier révèle à la conscience ce qui est dans les profondeurs, en le portant par le rythme dans le monde. Ainsi s'en libère-t-on. Les images créées emportent l'âme, et la laissent hors du monde, lorsqu'elles s'éloignent.

Lovecraft justifiait aussi par le désir de liberté le besoin de créer des images d'un monde autre, l'unseen. Rien n'ennoblissait davantage l'être humain, à ses yeux.

09:34 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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