27/11/2016

Degolio XCVI: de retour dans le Temps

 lunar_research_base_by_u2644-d4dt7c6.jpgDans le dernier épisode de cette étrange geste, nous avons laissé le Génie d'or, notre héros, alors qu'il avait rejoint sa belle, princesse de la Lune, dans son palais, et qu'il s'était consacré aux activités qu'on peut avoir dans son domaine merveilleux, notamment l'adoration des entités d'en haut. En ce monde, elle était toujours suivie de leur visite, et d'instructions secrètes de leur part.

L'âme du Génie d'or en fut ressourcée, et sa vigueur retrempée, et son sceptre cosmique en reçut un nouvel éclat. Une cérémonie de bénédiction, présidée par Ithälun, eut lieu, et la force de ce bâton de justice en fut décuplée, et voici! il rayonna comme un soleil.

Nimbé de clarté, le Génie d'or devint à son tour tel qu'un ange saint, et placé haut dans le Ciel. Il vit les étoiles autour de lui, tournant ainsi que des fées qui dansent, ou glissant comme les flots d'une rivière. Il fut placé face à une haute entité, qui avait avec lui des rapports singuliers, et dont on ne peut rien dire non plus ici.

Et, comme nous l'avons dit, il connut les joies du lit ancien, et s'unit à sa Dame, qu'il aimait. Et elle tomba enceinte, mais il n'est point lieu de parler de sa progéniture, qui ne surgira dans le monde que dans un lointain futur. Car dans ces lieux enchantés, le temps ne passe pas comme dans celui des hommes.

Puis vint un temps où, de cette lumière qu'il formait avec sa belle, et qui était prise pour une étoile par les naïfs mortels, le Génie d'or dut à nouveau se séparer. Il s'en arracha comme une comète, et fit ses adieux à Ithälun, après lui avoir demandé son congé, qu'elle lui accorda. Car elle savait que sa mission était haute, et elle-même était chargée, en vérité, de veiller à ce qu'il l'accomplît parfaitement.

Et voici! Don Solcum se revêtit de son haubert poli et remis à neuf, reprit ses armes, ceignit de sa cape ses épaules, et sortit du divin château de la Dame. L'étoile où demeurait l'esprit qui le protégeait et lui donnait vognfoeren.jpgses instructions brilla d'un éclat renouvelé, et sembla sauter de joie, en le voyant partir. Car il était interdit, absolument, au Génie d'or de se reposer, de goûter une paix imméritée, au lieu de descendre sur Terre combattre les ennemis du Christ solaire et de l'être humain qu'Il chérissait. Telle était la dette qu'il devait payer au Très Haut, après avoir péché! Ce qu'il avait fait, néanmoins, ne pourra pas, non plus, être livré ici pour le moment.

Il s'en fut vers une montagne, qui n'était point celle du Destin, et en passa le col; puis il redescendit dans une vallée mystérieuse. Là, ses amis, qui l'accompagnaient, et Ithälun même, durent le quitter, le laisser seul. Il rendit le cheval qu'il avait emprunté, et s'en fut à pied vers le fond de la vallée. Il trouva une rivière, un torrent, une cascade, et passa derrière. Là se dressait une porte d'émeraude, qu'il poussa. De l'autre côté était un vieillard. Il le salua, et il le laissa passer.

Un escalier s'offrit à ses yeux, et il le gravit.

Mais la suite de cette énigmatique aventure ne pourra être livrée au lecteur qu'une fois prochaine; nous verrons alors comment le Génie d'or rejoindra le mortel qui lui sert d'abri, sur Terre - et même de source d'énergie, pour y supporter les conditions propres à notre monde.

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25/11/2016

Michel Houellebecq et le Jugement dernier

31c93b35b4d58f65e47cd07bc83b4ca8.jpgDepuis que j'ai publié mes sentiments plutôt favorables à la poésie de Michel Houellebecq, j'ai beaucoup entendu s'exprimer le mépris que cette poésie inspire. Chacun a sa conception de la poésie. Chacun, quoi qu'il dise, pense que sa conception est la meilleure; sinon, il en changerait.

Personnellement, j'ai été surtout marqué par la poésie de H. P. Lovecraft, qui plaçait en vers classiques et clairs des monstres sortis de l'abîme intime du poète et placés dans la lumière de la Lune. Son style est rigoureux. Mais la poésie raffinée qui demeure dans les abstractions me touche peu.

Or, dans sa poésie, Houellebecq trahit, plus encore que dans ses romans, son enracinement culturel chez Lovecraft et la science-fiction. Il m'est donc d'emblée sympathique, et, quoique d'une façon plutôt évanescente, il a repris des mythes tirés de cette littérature que j'ai pratiquée et pratique moi-même.

Cette évanescence est loin, ici, de gêner, car elle épure l'imagerie de la science-fiction pour y supprimer les développements relevant du scientisme conjectural, et n'en laisser que la substance morale. À partir de cette imagerie, il retrouve la force des anciens mythes, et notamment ceux de la Bible - le merveilleux chrétien.

Peu m'importe que ses vers ne manifestent pas une capacité extrême de manier les mots musicalement, une technicité admirable. En réalité cet art est pour moi plutôt vain. L'art qui parvient à tenir une image suspendue dans l'air intérieur, pour ainsi dire, me paraît suffisant.

Je ne sais pas si la poésie de Houellebecq est grandiose. Mais le grandiose des poètes plus célèbres me laisse froid. Il faudrait trouver un poète formellement grandiose qui parvienne aussi à créer des images fabuleuses. Mais, curieusement, les poètes qui n'aiment pas Houellebecq ne veulent pas non plus qu'on crée des images fabuleuses: ils disent que c'est mauvais, et que la voyance réclamée par Rimbaud est dépassée, qu'à présent seule la matière est admise comme existant, qu'il n'y a pas d'extraterrestres cosmiques exprimant le jugement des dieux et venant demander des comptes aux hommes.

Ils n'en savent pourtant rien, et moi, j'en aime l'image, je la trouve belle:

Maintenant, ils sont là, réunis à mi-pente;
Leurs doigts vibrent et s'effleurent dans une douce ellipse.

Un peu partout grandit une atmosphère d'attente;
Ils sont venus de loin, c'est le jour de l'éclipse.

Ils sont venus de loin et n'ont presque plus peur;
La forêt était froide et pratiquement déserte.

Ils se sont reconnus aux signes de couleur;
Presque tous sont blessés, leur regard est inerte.

Il règne sur ces monts un calme de sanctuaire;
L'azur s'immobilise et tout se met en place.

Le premier s'agenouille, son regard est sévère;
Il sont venus de loin pour juger notre race.

C'est un poème, donc, de Houellebecq. Je le trouve beau, à la fois fabuleux et mystérieux. L'azur qui movieengineer.jpgs'immobilise et les êtres au regard sévère qui sont venus de loin pour juger notre race, dont les doigts s'effleurent dans une douce ellipse, c'est un rêve puissant, un tableau magnifique que Houellebecq a mis calmement et harmonieusement en scène. Par ses vers qui se recoupent avec la régularité grammaticale, il a renoué avec l'art médiéval, et a cristallisé un sentiment profond, présent dans l'inconscient humain partout sur terre, et ceux qui le nient par principe ne me paraissent pas crédibles. Un jugement intellectuel sur une telle image intérieure n'a aucune justification. Le poème est excellent, et, personnellement, j'eusse aimé que Houellebecq fasse tout un cycle de poèmes sur ces êtres venus de loin et leurs actions, fasse tout un cycle de poèmes de science-fiction biblique!

Je lirais, moi-même, plus de poésie, s'il l'avait fait.

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23/11/2016

Donald Trump

Sans vouloir me vanter, je dirai avoir prévu la veille de l'élection présidentielle américaine rs_634x1024-150929095334-634-donald-trump-hair.jpgque Donald Trump serait élu. Je l'ai dit, sans savoir vraiment pourquoi, mais peut-être n'est-ce pas significatif car j'aime, pour m'amuser, dire le contraire de ce que tout le monde pense. Néanmoins en 2002 j'avais voté pour Lionel Jospin car j'avais prévu que Jean-Marie Le Pen serait au second tour des présidentielles françaises.

Donald Trump a une personnalité, une sorte de franchise: il finit par en imposer. Il déclare que les immigrés clandestins doivent être expulsés du territoire des États-Unis. On ne peut pas dire que l'esprit de la loi n'aille pas dans ce sens. On affirme que Barack Obama ne la faisait pas appliquer parce qu'au fond il la désapprouvait. Mais si c'est le cas, n'aurait-il pas dû la changer? Il ne le pouvait pas, répondra-t-on: le peuple trouvait cette loi bonne. Du coup, il vote pour Trump. C'est assez logique.

Cela me rappelle que dans son livre de pensées privées, François Hollande a estimé qu'il y avait trop de musulmans en France. C'est ce que disent tout haut Marine Le Pen et quelques membres de la droite classique. Le parti de François Hollande s'en prend à eux parce qu'ils en parlent. Y pense-t-on comme eux? Si c'est le cas, y défend-on juste la bienséance du discours public? Maigre programme.

Deux camps semblent parfois se dessiner: les xénophobes, et les antiracistes. Le camp qui défend l'Islam est inaudible. Peut-être qu'on l'empêche de s'exprimer. Car on peut en théorie trouver qu'il y a trop de musulmans, ou alors qu'il n'y en a pas assez, ou juste le nombre qu'il faut. Mais on entend plutôt parler ceux qui disent qu'il y en a trop, et ceux qui disent qu'il ne faut pas le dire.

Le problème est qu'en démocratie on a le droit de dire ce qu'on veut. Essayer d'interdire les méchants de dire ce qu'ils pensent est assez incohérent, car somme toute, du temps des rois héréditaires, c'est bien ce qu'on faisait: on empêchait les méchants hérétiques et les vilains athées de dire ce qu'ils pensaient.

Évidemment, le point de vue était erroné, si la méthode était bonne: en fait, les hérétiques et les athées étaient les bons, c'était les autres les méchants. Mais la dictature des bons n'a jamais été mauvaise - il faut croire.

Est-ce parce que j'aime bien la littérature catholique? Ces oppositions me semblent dérisoires. Je pense être sincère, quand je dis aimer la liberté pour elle-même. Sans vouloir me vanter une seconde fois, je pense non seulement être un cas pas si répandu, mais en plus n'être pas cru, parce que les autres n'utilisant l'idée de liberté que pour imposer leurs idées à eux, on estime que comme tout le monde j'essaye d'imposer mes pensées catholiques.

Pour autant je pense qu'il y a juste le nombre qu'il faut de musulmans, de catholiques et d'athées, parce que donald-trump-vs-muslim-father.jpgjustement je pense que chacun est libre. J'aimerais seulement qu'aucune faction ne puisse imposer sa culture propre par le biais de l'État. C'est mon programme.

Je constate que les Américains votent pour Donald Trump. L'idée universaliste n'est plus porteuse. Elle est excessivement désincarnée. On se réfugie dans les symboles anciens. Il faudra que les universalistes trouvent un nouveau souffle: un esprit. Je crois toujours à cet égard au Christ évoluteur de Teilhard de Chardin. L'universalisme abstrait des intellectuels bourgeois ne suffit plus.

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19/11/2016

Départ pour l'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XXI)

yellow-sky-no-frame.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Repas enchanté, dans lequel je raconte avoir pris un repas étrange au pays des génies d'Île de France, puis avoir dormi chez leur reine, la belle Segwän. Le lendemain matin, il me fut signifié qu'il était temps de se préparer à partir pour l'Ultime Colline.

Je m'exécutai. Je me laissai entraîner dehors par le Génie d'or, et les dames nous suivirent. Devant l'entrée, était un des véhicules que j'avais admirés la veille. Il était suspendu au-dessus du sol, et les sièges étaient vides. Le Génie d'or tendit la main, m'invitant à m'asseoir. J'hésitai. Ithälun vint à ma hauteur, me prit par la main, et monta dans le véhicule, me contraignant à la suivre. Lorsque je grimpai dans la voiture, celle-ci oscilla à peine sous mon pied. La dame me montra le siège qui était à sa gauche. Je m'y assis docilement, et elle s'assit à ma droite.

Le Génie d'or et Segwän levèrent la main, pour me saluer. « Fais un bon voyage, dit Segwän; et n'aie crainte, car Ithälun sera un guide précieux, pour toi, et elle te protègera, autant que ses forces le lui permettent; et elles sont grandes. »

Le Génie d'or renchérit: « Aie courage, Rémi, car tu as en toi la ressource nécessaire à l'accomplissement de ta mission, et, à côté de toi, une merveilleuse gardienne, comme l'a dit Segwän. Sois plein de confiance en tes forces cachées, car elles se révèleront. »

Je ne répondis pas, oscillant entre le doute et l'espoir, mais levai la main aussi, pour répondre à leur salut. Or, voici qu'Ithälun ferma les yeux, et murmura quelques paroles que je ne compris pas, la langue m'en étant inconnue. Je crus entendre un chuchotement, dans l'air, en guise de réponse, et un souffle léger me souleva les cheveux. Puis, la voiture sans roues se mit en branle, glissant sur l'air d'abord lentement, puis de plus en plus vite. J'avais le sentiment qu'elle était portée par des êtres que je ne voyais pas, et tirée de même. Un monde de bruissements, de chuchotements, de souffles m'entourait; les esprits de l'air semblaient au bord du monde visible.

La voiture prit de l'altitude, sans aller pourtant très haut, sans s'élever autant qu'aucun de nos avions ou hélicoptères. Mais le vol en était plus doux, plus souple, moins bruyant, comme si le véhicule flottait, et le parfum d'un air rempli des exhalaisons de la terre, imprégné de végétation, infusé de l'herbe des prairies qui s'étendaient sous mes yeux, m'entrait plus vivement dans les narines que quand j'y marchais à pied, rivé au sol. Peut-être même y avait-il une vague senteur propre à ce réseau de souffles qui nous portaient, et qui était pareille à celle du printemps, à celle des plantes pleines de sève qui s'élancent et s'ouvrent à la clarté céleste pour produire leurs fleurs. Je ne saurais le dire. Il y avait dans cette odeur une qualité indéfinissable.

La lumière, à cette hauteur, était également plus pure, et les étoiles, que je voyais même en plein jour, comme la veille, me paraissaient plus proches. Le soleil faisait baigner l'air dans une brume d'or, mais n'agressait point les yeux; il était comme bénin, plein d'amour, et dénué de colère, de feu. Sa chaleur était douce. C'était très étrange. Je me sentais comme en plein rêve, et me demandais si je m'étais réveillé, depuis la nuit que j'avais passée dans la maison de Segwän.

(À suivre.)

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17/11/2016

Teilhard de Chardin: science, pensée, foi

Pierre-Teilhard-Chardin-Inde-1935_1_1400_1375.jpgPierre Teilhard de Chardin est un des philosophes francophones les plus importants du vingtième siècle, même s'il est sous-estimé parce que l'État promeut, à travers ses institutions éducatives, des philosophes différents, des professeurs laïques, comme on dit. On peut le nier, mais Michel Houellebecq était lucide quand il disait que la République avait un agnosticisme de principe qui favorisait dans les faits l'anthropologie matérialiste.

Teilhard voulait établir un lien entre les données scientifiques objectives et la philosophie et la théologie, sentant que si le matérialisme s'imposait, la société serait vide de repères et de valeurs. Or, les progrès scientifiques avaient mis à mal le tableau traditionnel du monde, et, par paresse ou incapacité, on n'avait pas pu établir une nouvelle profondeur morale, à partir des nouvelles données. On se contentait de laisser le nez sur les enchaînements mécaniques des faits bruts, et, pour la morale, d'ânonner les mêmes valeurs depuis plusieurs siècles, dégagées de tout tableau du monde, et donc d'articulation possible avec le réel. Le résultat est que la morale est un objet de discours, mais que personne ne la suit, car, dans l'action, on se fie à l'enchaînement mécanique des phénomènes, et donc, on agit égoïstement, en fonction du résultat physique recherché.

Teilhard ressentait l'impérieux besoin d'aller dans une autre direction, et ses supérieurs - par peur, sans doute - lui déconseillaient de persévérer; il déclarait:

« Faites de la Science paisiblement, sans vous mêler de philosophie ni de théologie... »

Tel est le conseil (et l'avertissement) que l'autorité m'aura répété, toute ma vie durant.

[…]

Mais telle est aussi l'attitude dont, respectueusement, - et cependant avec l'assurance que me donnent cinquante années de vie passée au cœur du problème, - je voudrais faire remarquer, à qui de droit, qu'elle est Ignatius_Loyola.jpgpsychologiquement inviable, et directement contraire, du reste, à la plus grande gloire de Dieu. (Pierre Teilhard de Chardin, Science et Christ, Paris, Seuil, 1965, p. 283.)

Il pouvait être tenté de quitter son ordre, la Compagnie de Jésus, mais deux choses l'en empêchaient: tous les jours, il pratiquait les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, et il était de famille noble et traditionaliste, et il savait le mal qu'il ferait aux siens s'il prenait la tangente: c'était une âme fidèle.

Il a posé tout de même en principe que ses supérieurs se trompaient et qu'ils agissaient contre Dieu, même si ce fut avec d'importantes précautions oratoires. Comme Olivier Costa de Beauregard, comme Rudolf Steiner, il pensait que la vie religieuse nécessitait de créer un lien entre le monde décrit par la science et ce qu'on pourrait appeler la vie morale de l'univers: quelle place a le Christ dans l'Évolution, quelle place la Trinité dans le cosmos, quelle place la divinité dans les atomes, ce sont des questions majeures que doivent se poser la philosophie et la théologie.

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15/11/2016

Lucain et les mystères du ciel

800px-Lucanus,_De_bello_civili_ed._Pulmann_(Plantin_1592),_title_page.jpgJ'ai lu récemment un grand classique antique, la Guerre civile, ou Pharsale, du poète romain Lucain: il raconte la guerre entre César et Pompée en prenant le parti de Pompée et de la république. Il en profite pour effectuer des digressions mythologiques et scientifiques à la mode ancienne, l'épopée étant aussi le réceptacle de la sagesse des hommes et n'ayant pas pour objet l'application rigoureuse d'un principe rhétorique.

Évoquant l'Égypte, il lui prend de développer des pensées scientifiques sur le ciel, ses mouvements et leurs liens avec le climat terrestre. Il les fait énoncer par un prêtre égyptien. Les prêtres égyptiens étaient réputés connaître ces secrets.

On dit souvent que l'antiquité avait à cœur de laisser dans l'obscurité les plus profonds mystères et de condamner leur divulgation. On cite l'histoire du poète Ésope qui, en voulant percer les secrets de Delphes, s'est vu projeter du haut des rochers. Mais il est possible que la grande époque classique de la poésie latine, du règne d'Auguste à celui de Néron, ait été, bien plus qu'on ne s'en est rendu compte à la Renaissance, marquée par la volonté de livrer des secrets ésotériques au public.

Virgile publiait les légendes romaines, jusque-là connues seulement des prêtres de la cité, et montrait de quelle façon les Troyens s'étaient installés en Italie. Il présentait, aussi, les principes occultes présidant à l'agriculture. Ovide ne publiait pas seulement les métamorphoses divines et la manière, par conséquent, dont les choses étaient apparues, après que des nymphes et des hommes en avaient eu pris la forme par l'action des dieux: il exposait également l'étrange doctrine de Pythagore, avec ses vies successives, et les rites religieux de Rome et leur sens. Il allait jusqu'à expliquer comment, concrètement, les héros et les empereurs étaient devenus des dieux.

Or, Lucain, au sujet de l'astronomie, se réclame explicitement de la volonté de livrer au public ces secrets:

Sit pietas aliis, miracula tanta silere;
Ast ego caelicolis gratum reor, ire per omnes
Hoc opus et sacras populis notescere leges.
(De Bello civili, X, 196-198.)

Cela veut dire: Que ce soit la piété des autres, de taire de si hautes merveilles: quant à moi je crois être agréable aux dieux que d'aller partout notifier aux peuples les lois mystérieuses et leurs œuvres.

Les dieux voulaient qu'on révèle à tous ce qu'ils accomplissaient: ils ne voulaient plus qu'on le cache.

Lui-même, dans son poème, fait comme Ovide, mais en adoptant un point de vue original: il révèle comment Pompée, selon lui, est devenu une entité céleste après sa mort et a influencé l'histoire en donnant à Brutus 799px-Jan_Styka_-_Nero_at_Baiae.jpgle désir de tuer César. Ovide avait livré les secrets officiels: expliqué comment César était monté au ciel. Lucain va plus loin: il livre les secrets officieux, ceux que l'empereur lui-même souhaite ne pas voir divulguer.

Ovide a été exilé, après avoir, dit-on, livré au public un ouvrage scandaleux, érotique. Lucain a été condamné à mort par Néron, après avoir été accusé d'avoir fomenté contre lui un complot. Son oncle Sénèque subit le même sort, et ses tragédies exploraient la mythologie sous le signe de l'horreur, et dans un poème burlesque il avait ironisé sur la fausse métamorphose en dieu de l'empereur Claude. Un signe des temps?

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11/11/2016

Degolio XCV: le Château de la Lune

e1054e6d05703e33016d093087840aea.jpgDans le dernier épisode de cette geste cosmique, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de dire adieu à ses amis pour emprunter la route mystérieuse qui devait le ramener vers sa Dame, au sein du Palais de la Lune où elle a son trône.

Il commença à marcher sur le chemin pavé de diamants, mais, ayant fait quelques pas, il se retourna, et dit: Et soyez heureux, ô Captain Corsica, ô Sainte Apsara, sous le regard de Cyrnos le très haut! Et toi aussi, sois heureux, Cyborg d'argent, et veuille rencontrer sur les flots salés, au pied de la falaise où se dresse la cité dont tu es le gardien, la propre sœur immortelle de celle qu'aima jadis le comte Boniface! Car on m'a dit qu'elle était sensible à ton charme; je ne sais si c'est vrai.

Le Cyborg d'argent sursauta, et demanda qui le lui avait révélé, et quand, puisqu'il ne l'avait pas quitté depuis son arrivée en Corse! Mais le Génie d'or s'en fut sans répondre, et en riant. Captain Corsica, Sainte Apsara et Cyrnos rirent aussi, et sur le visage d'argent du Cyborg vinrent des roses, à peine visibles, mais qui n'échappèrent pas au regard de ses amis.

Captain Corsica lui mit la main à l'épaule, et dit en souriant: Allons, Cyborg d'argent, allons rencontrer cette nymphe, ou t'amener jusqu'à elle en te faisant pénétrer ton sanctuaire de Bonifacio, en t'en livrant les clefs!

- Mais attendons que mon bras me soit rendu en entier, répondit le jeune rédimé; sinon, que pensera de moi la fish_by_photoshopismykung_fu-d5f4h74.jpgnymphe, que pourra penser d'un manchot cette immortelle de la mer?

Et lorsqu'il eut dit ces mots, même Cyrnos éclata de rire.

Cependant, le Génie d'or poursuivait son chemin sur les pavés d'astres. Il gravit de nombreuses pentes et, après des lieues et des lieues, et un voyage trop difficile à peindre dans les mots des mortels, et plusieurs rencontres âpres d'êtres qui voulaient l'empêcher d'avancer, et d'autres, heureuses, d'amis qui l'aidèrent à vaincre les précédents, il rejoignit le lieu où les ténèbres nocturnes font place à une lumière indicible - où l'obscurité de la Terre prend fin.

Il était alors sur l'orbe de la Lune. Accompagné de deux des amis qui étaient venus à sa rencontre et l'avaient aidé contre les monstres des profondeurs qui l'avaient assailli, il se dirigea, en devisant joyeusement, vers le Palais de sa Dame. Il y entra, et fut bien accueilli. Car elle le salua, et l'embrassa.

Auprès d'elle il demeura quelque temps, se reposant pour un temps qu'on ne saurait définir, et retrouvant le lit ancien. Des fêtes furent données en son honneur, et il visita le vieil Ëtön, retiré dans son palais de la montagne, ainsi que le roi Ordolün, par la fille de qui il eut des nouvelles de Captain Savoy son époux; car Adalïn veillait sur lui, et aucune de ses actions n'échappait à sa sagacité.

Avec la belle Ithälun, il s'en fut en un pèlerinage sur la montagne du Destin, et il y suivit ce qu'on pourrait appeler un office religieux; car là se trouvait un temple, et un voile s'ouvrit, et il fut mis devant des entités très élevées, dont il n'est pas l'heure de parler. Il suffira de dire qu'il s'agissait d'anges d'un noble rang, et qu'ils vinrent visiter les dévots à leur prière, et les instruire de diverses choses, qui demeureront pour les hommes un mystère.

Mais cet épisode commence à être long, et je laisse au prochain les autres activités du Génie d'or dans le Palais de la Lune après son séjour dans le royaume de Cyrnos.

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09/11/2016

Lovecraft et les chats enchantés

tumblr_m00pknlXbC1qaxz29o1_500.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.

La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.

Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.

Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais bastet-360.jpganimés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.

Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.

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07/11/2016

Les clones immortels de Michel Houellebecq

clone-factory-jim-painter.jpgDans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.

J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.

Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.

J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.

Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière interieur_mosquee_cordoue.jpgla matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.

Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.

L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.

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03/11/2016

French genius, Northern mind (Lovecraft)

supernathorrorinlithpl.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937), bien que matérialiste, restait, en littérature, l'héritier du romantisme, et notamment allemand. Il était persuadé que l'aspiration à sortir du réel sensible et à gagner des mondes supérieurs inconnus était liée au tempérament germanique, et expliquait ainsi que la littérature française la manifestât peu: As a matter of fact, the French genius is more naturally suited to this dark realism than to the suggestion of the unseen, since the latter process requires, for its best and most sympathetic development on a large scale, the inherent mysticism of the Northern mind. (H. P. Lovecraft, « Surpernatural Horror in Literature », in Omnibus 2. Dagon and Other Macabre Tales, London, 1987, Grafton, p. 459.) L'esprit latin peut assombrir le réel sensible, lui donner des ténèbres ou de la lumière, mais il ne peut pas y ajouter d'images venues d'ailleurs.

On pourrait se poser la question en scrutant la littérature de l'ancienne Rome. Et il faut avouer que, lorsqu'elle a été imaginative, elle s'est beaucoup inspirée de traditions étrangères: d'abord, de la mythologie grecque, avec les poètes classiques; ensuite, de ce qu'on pourrait appeler le merveilleux chrétien - et qui, dans les faits, était d'origine juive -, avec la littérature latine chrétienne. Car saint Augustin, par exemple, parle des anges et des démons, ou des anges déchus, et ils sont présents dans le Nouveau Testament. À l'inverse, des philosophes païens tardifs tels que Symmaque tendaient manifestement à l'agnosticisme, affirmant qu'on ne pouvait rien savoir de la divinité ou du monde divin - les chrétiens en disant de nombreuses choses, quoique leur mythologie ne fût pas colorée comme celle des Grecs.

Les Juifs étaient sans doute plus proches des Romains que les Grecs. Cela peut expliquer le succès des successeurs de saint Pierre à Rome.

Les Surréalistes, que ne connaissait pas Lovecraft, voulaient affranchir l'imagination; mais, significativement, André Breton se réclamait lui aussi du romantisme allemand, du Second Faust de Goethe, de Novalis - contre la tradition française. Plus tard, la science-fiction a aussi favorisé la liberté imaginative; mais elle fut mort-de-roland-enluminure-extraite-de-la-chronique-du-monde-de-rudolf-von-ems.pnglargement sous influence anglo-américaine.

L'un de ceux qui sont allés le plus loin dans la création de mondes imaginés, c'est Charles Duits. Or, son père était hollandais, et sa mère américaine.

Au Moyen-Âge, la littérature française imaginative était sous influence bretonne. Les chansons de geste, pleines de merveilleux chrétien, recevaient encore la fougue des Francs fraîchement convertis au christianisme.

L'évangélisateur de la Gaule, saint Martin, était un grand visionnaire; mais il était d'origine pannonienne, et, en Gaule, ses visions ne convainquaient pas tout le monde.

Au dix-huitième siècle, il était admis que les Français n'étaient pas les plus imaginatifs des peuples, mais qu'ils avaient l'art d'accueillir l'imagination des autres et de lui donner une forme apaisée et harmonieuse.

On pourrait dire que quand ils renoncent à cet accueil, ils n'ont plus beaucoup de ressort. Lovecraft n'a pas tort. Même Hugo, dans ses imaginations, fut sous influence allemande puis anglaise.

Henry Corbin a beaucoup accueilli les imaginations islamiques perses et chiites. Les rejeter serait une erreur. Les mettre dans une forme accessible est une mission plus appropriée. Charles Duits était un disciple de Corbin.

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01/11/2016

Le repas enchanté (Perspectives pour la République, XX)

Ce texte fait suite à celui appelé Le Secret du Génie d'or, dans lequel je raconte avoir entendu d'étranges mystères de la bouche du génie de Paris, lorsqu'il voulut se justifier de ne pas m'accompagner jusqu'à l'Ultime edc813c9097eb999b8747822cb6c24dc.jpgColline, où je devais me rendre pour percer le secret de l'Homme Divisé. Il me parla et me déclara que cette voie lui était interdite parce que sa mission était de garder les Parisiens de la furie des éléments, toujours hostiles à cette noble ville, quoique leurs habitants ne le sussent pas.

Satisfait de cette réponse, je demandai ce que nous allions faire en attendant la nuit. Il me fut répondu qu'elle allait bientôt venir, et qu'il était temps de prendre un petit repas. Ce que nous fîmes.

De belles jeunes filles nous apportèrent sur un plateau des bols remplis d'une soupe exquise, que je pensai faite des herbes poussant aux abords de la maison. Un breuvage également suave fut versé dans une coupe d'or ciselée, et tendu vers moi. Je la pris, bus et le goût en était savoureux, mais il n'y avait point d'alcool, ce qui me réjouit, car je n'en bois pas. On refusa de me dire de quoi elle était faite. Mais le repas terminé, et quelques propos menus échangés - paroles légères et sans conséquence, non dignes d'être rapportées -, je ressentis de la fatigue, et on m'emmena vers une chambre, où je trouvais un lit muni de draps de satin jaune, et d'un oreiller de velours rouge. Je m'y mis, et m'endormis aussitôt.

Je fis d'étranges rêves. Il me semblait que de grandes figures me parlaient, mais il y avait aussi des êtres inquiétants, qui ricanaient, et je m'éveillai en sursaut. Je transpirais.

L'aube paraissait. Je le vis entre les deux pans de la fenêtre de la chambre: ils s'étaient rapprochés, comme pour l'autre, la veille, mais de minces ouvertures, de l'épaisseur d'un fil, laissaient passer la lumière et montraient le jour. J'avais beaucoup dormi. Je me sentais somme toute bien.

Je demeurai quelque temps dans le lit, ressassant mes rêves puis me promettant d'agir au mieux durant cette journée, prenant à témoin les anges et les dieux. Enfin je me levai, m'habillai, et entrai dans la salle où j'avais laissé mes compagnons.

Ils étaient toujours là. Ils se tenaient dans trois fauteuils, et étaient immobiles. Ils semblaient ne pas me voir, et pourtant leurs yeux ouverts brillaient. Je crus un instant être face à des statues dont les traits eussent été peints au naturel, et les yeux ornés de pierres précieuses diffusant une fine clarté propre - peut-être contenant une petite lampe, à l'intérieur. Leurs habits me parurent ce matin-là irréels; leurs teintes et leurs formes ressemblaient à celles des statues des dieux de l'Inde, ou à celles des dieux antiques, telles que la science a pu les rétablir. Je me demandai si je n'avais pas rêvé ce qui était arrivé la veille et si je ne m'étais pas simplement endormi dans quelque église, par exemple celle de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, ou bien un temple indien quelconque: j'eusse oublié que j'étais en voyage.

Mais je me souvins que j'avais quitté le monde ordinaire à Genève, non à Paris, et aucune image d'avion récemment pris ne me restait. Et soudain, alors que mon pas venait de retentir dans la salle, un éclair jaillit des yeux des trois êtres, et ils se tournèrent vers moi, et se levèrent. Ils me saluèrent et m'invitèrent à prendre une collation, ressemblant beaucoup à la précédente, mais cette fois accompagnée de fruits sucrés.

Je voulus leur demander s'ils avaient passé la nuit sur leur fauteuil immobiles, mais ils me regardèrent sans répondre. « Il est temps de se préparer à partir », dit simplement le Génie d'or. Segwän me regardait intensément. Un peu en retrait, Ithälun attendait.

(À suivre.)

09:45 Publié dans Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook