25/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, I)

Eiffel tower in Christmas.jpgOn m'a raconté que la nuit dernière, le Père Noël fut capturé par le démon de la tour Eiffel. En effet, il s'était approché d'un peu trop près, séduit par les lumières qui ornaient la fameuse tour de fer, ou alors ému parce qu'on l'avait éteinte pendant le siège meurtrier de la cité d'Alep, en Syrie: il pensait à tous les enfants qui souffraient, et surtout à ceux qui mouraient, et auxquels il ne pourrait pas apporter les cadeaux prévus.

Or, dans la tour Eiffel – on le sait peu, mais c'est vrai – vit depuis l'origine un démon, qui n'est pas forcément aussi mauvais qu'on pourrait croire, mais qui est quand même un démon. Il n'est pas aussi mauvais qu'on pourrait croire parce qu'il est le génie de la tour Eiffel: c'est lui qui a inspiré à Gustave le treillis de fer que constitue la tour, qui lui a confié les formules pour l'ériger. Il lui parlait à l'oreille, pendant qu'il regardait les yeux vides l'horizon de Paris depuis la colline de Chaillot. Plus tard, même, il rêva de lui. À son réveil, il fut émerveillé de sentir naître en lui les formules nécessaires à l'établissement de la structure.

Ayant passé un pacte inconscient avec lui, il put construire l'édifice fascinant, que peignirent les plus grands artistes, que visitèrent les touristes du monde entier, et qui reste le symbole d'une époque et d'un pays qui a fait triompher la science des matériaux.

La France aime les ouvrages d'art, elle a de grands ingénieurs, et le génie de la tour Eiffel a été inconsciemment regardé par un dieu par la plupart des Français - et même beaucoup d'étrangers -, et on lui a voué un culte, quoique sans le savoir: beaucoup d'offrandes lui ont été faites; on lui a beaucoup sacrifié.

Il est, assurément, l'ami des Parisiens, dont il a accru le bien-être - tant en faisant venir des touristes qu'en prêtant sa tour à la radiodiffusion; mais il n'est pas l'ami de tous Cosy-Santa-Claus-Christmas-Art-Desktop-Wallpaper.jpgles protecteurs secrets de Paris, et sainte Geneviève, dit-on, l'aime peu. Or, à son tour, ce démon ou génie de la tour Eiffel a une acrimonie particulière contre le Père Noël, dont il voudrait bien qu'il n'existât pas. Il en répand le bruit, à l'occasion.

Et lorsqu'il a vu saint Nicolas s'approcher d'un peu trop près de son exclusif domaine, nonobstant les motifs du patron des enfants - à la fois admiratif des ornements du démon, et touché par sa compassion à l'égard des enfants d'Alep -, il a jeté un filet de fer sur cet homme fait ange, puis l'a arraché à son traîneau, désormais sans direction. Les rennes se sont contentés de rentrer dans la base terrestre du Saint, au Pôle Nord. (Ne sentant plus l'être qui les dirigeait, ils n'avaient plus d'autre option.)

Le démon de la tour Eiffel, que l'on nomme Abbedon, entraîna son prisonnier dans le treillis de la tour même, et l'y enferma, tissant un sort qui l'empêchait de sortir. Il voulait, ainsi, convaincre les êtres humains qu'il n'existait pas, et qu'ils ne devaient se fier qu'à lui, lui offrir tous leurs prémices, lui vouer 12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpgtoutes leurs pensées, lui adresser toutes leurs prières, lui sacrifier toute la partie d'eux-mêmes réservée jadis au Père Noël. Peu lui importait qu'on fût sage et aimant durant l'année, qu'on respectât son père et sa mère, qu'on chérît ses enfants; il voulait avant tout que les hommes recherchassent l'efficacité pratique, et transformassent la tour Eiffel en vaisseau spatial propre à conquérir les cieux et à coloniser la planète Mars, afin que lui-même en devînt le maître secret! Que les enfants même ne rêvent que de machines sublimes, dirigées par le génie de l'avenir radieux! Qu'ils ne songent aucunement à toutes ces fumées, d'amour et de respect, et qu'ils chassent de leur esprit les fantaisies dangereuses par lesquelles les hommes, au lieu de s'unir pour le bien commun et la construction de machines utilisables par tous, se divisent sans fin en sectes sanguinaires! Oui, qu'ils percent le fantôme du Père Noël, et ne croient plus qu'en lui, Abbedon, seigneur secret de la tour Eiffel!

Espérant qu'on oublierait saint Nicolas et qu'il pourrait le laisser dépérir dans sa prison, il n'osait cependant le mettre à mort, craignant la réaction de sainte Geneviève, toujours officiellement patronne de Paris et amie personnelle du saint patron des enfants. Pour mieux faire oublier l'homme au capuchon pourpre, il se promit de multiplier les ornements dont son corps à la vue de tous se revêtait, et de manifester sa compassion à l'égard des malheureux, mais aussi de déployer sur ses membres les instruments d'une puissance nouvelle, rêvée jadis par les hommes, réalisée par lui. Il se mit au travail, et, pour atteindre son but, vola bien des c7ce8a2965e23d4a3d12726ecf45138c.jpgsecrets au Père Noël, obtenus sous la torture. Il lui subtilisa son art de se faire aimer des enfants, et aussi de nombreux cadeaux qu'il cachait sous sa robe, et qu'il distribua en son nom propre, à lui, Abbedon. Mais c'était pour mieux préparer l'avènement de son règne, plus fait de puissance brutale et de lourdeur physique que de beauté et d'amour.

Malheureusement, il y eut un autre génie qui ne l'entendit pas de cette oreille. Il épousa la cause de sainte Geneviève, dont les plaintes, lorsqu'elle avait vu ce qu'avait fait le démon de la tour Eiffel, lui étaient parvenues. Le génie de la liberté, car c'était lui, voyait pareillement saint Nicolas enfermé dans le treillis de la tour, étoile saisie dans un filet, clarté ternie par le fer terrestre. Il l'apercevait depuis sa colonne de Juillet, puisque sa demeure sur Terre est la statue dorée qui y est dressée. Ses yeux s'allumèrent, signe qu'il habitait pleinement cette noble effigie, et il fut mécontent de voir que le Père Noël était indûment empêché de remplir son office auprès des enfants de Paris, qui l'aimaient.

(À suivre.)

11:12 Publié dans Conte, Le Génie de la liberté | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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