04/01/2017

Charles Duits et la souffrance comme enfantement

mila.jpgLe poète savoisien Jean-Pierre Veyrat (1810-1844), pétri d'idées chrétiennes, disait que deux choses initiaient l'homme et le faisaient accéder à la divinité: la religion et la souffrance. Les douleurs du poète romantique mènent ainsi au Ciel, au lieu d'écraser l'individu.

Milarépa (1040-1123), sage bouddhiste tibétain, était encore plus explicite, parce qu'il s'appuyait sur l'ésotérisme: les souffrances, apportées par les démons, sont de tels bienfaits qu'elles font apparaître les démons comme des illusions, et comme étant, en réalité, des protecteurs de la loi sainte, amenant l'âme à connaître l'ultime vérité. C'est à dire qu'ils sont des anges. Il chantait:

Les dieux venimeux et leurs manifestations,
Avant la réalisation, se révèlent démoniaques
En créant interférences et duperies.
Dans la réalisation, ils deviennent des protecteurs de la loi,
Et d'eux surgissent tous les accomplissements.

À l'époque moderne, les Occidentaux se sont détachés de telles conceptions, vénérant d'abord les plaisirs terrestres, et s'efforçant de les éterniser. La science a été sommée d'alléger les souffrances, qui apparaissaient comme dénuées de sens.

On pourrait penser que Charles Duits (1925-1991), étant issu du Surréalisme, n'a pas non plus intégré ces conceptions mystiques, mais, dans son langage fleuri qui mêle ésotérisme et érotisme, il a montré qu'il était dans le cas contraire, regardant les processus liés à la reproduction comme remplis de sens, et le livrant à l'œil attentif:

Pour que la vie ait un sens, il est nécessaire que la maladie, la vieillesse, l'agonie et la mort en aient un également, que les maux qui nous accablent représentent les affres de l'enfantement, que l'univers soit, littéralement,
l'utérus de la Suprême Négresse,
et que nous puissions attribuer une signification positive à tous les phénomènes, y compris les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les épidémies et les disettes.
Du moment que nous les attribuons au hasard,
nous les privons de leur dignité, de leur valeur, de leur terrible majesté, transformons la douleur en angoisse et, dès lors, le Pubis étoilé ne nous inspire plus que de l'effroi, ainsi que l'a noté Pascal.
(La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 138.)

Golden-Goddess-Mari-open.jpgLa Suprême Négresse est ici la déesse qui préside à l'ordre du monde.

Charles Duits fait, comme Joseph de Maistre faisait de la Révolution, des maux les nécessaires prémices à l'évolution humaine, à la transfiguration. Rejetant l'idée de l'absurde et du hasard, il se projetait au-delà des limites de la vie terrestre: puisque la mort scellait tout, elle avait aussi un sens, contrairement à ce qu'ont prétendu les philosophes à la mode à son époque.

Il visait l'enfantement de l'androgyne, ou plutôt de la gynandre, qui verrait l'homme et la femme ne faire plus qu'un, et donc être comblé dans leurs aspirations intimes. La volonté d'aimer la Suprême Négresse de toutes ses forces, de se fondre en elle, de s'assimiler à elle, faisant écho au tantrisme, se traduisait par l'apparition, dans le monde spirituel, d'un être nouveau. Mais cela ne se faisait pas sans vives douleurs.

Charles Duits assumait pleinement les siennes, à la manière d'un poète romantique: malade, il refusa de se soigner.

08:27 Publié dans Culture, Littérature, Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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