03/02/2017

La vision populaire de la Révolution

Chateaubriand.jpgDans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand présente les révolutionnaires français comme des monstres assoiffés de sang, surtout à cause de 1793, et mon sentiment est que le peuple n'a pas eu besoin d'être endoctriné par les prêtres catholiques pour que s'impose à lui, peu à peu, cette image. Elle est assez naturelle: la Terreur laisse un souvenir pénible, repoussant. On ne comprend plus les gens qui ont détruit des églises, tué des prêtres, brisé des statues, et même la mort du roi Louis XVI n'est pas comprise spontanément, on ne sait pas réellement ce qu'il a fait qui méritait la mort.

Chateaubriand du reste cite Danton qui ne pensait ni les prêtres ni les nobles coupables, mais devant mourir parce qu'ils gênaient l'avenir. Or, celui-ci n'a pas été à la mesure du flot de sang versé: il n'a pas été radieux comme prévu.

On a généralement de la France une vision globale, dans laquelle la Révolution est un épisode important, mais qui ne saurait faire figure de début d'une nouvelle ère: l'abandon du calendrier révolutionnaire a été confirmé par le sentiment populaire, et on pense, comme De Gaulle, que, jusque dans leurs aspects négatifs, les présidents succèdent aux rois.

La France, quoique latinisée et embourgeoisée, reste le pays des Francs.

Doit-on s'en réjouir? Doit-on s'en plaindre? Chacun fait et croit ce qu'il veut.

Mais il existe quand même des gens qui voudraient imposer une autre vision, et qui se mettent en colère quand on ne les suit pas. Une qui est connue est celle qui veut faire de 1789 un début absolu et, des membres de la Convention, des Saints et des Héros. Beaucoup de gens qui voient les choses ainsi laissent les autres penser autre chose. Mais certains tentent réellement de modeler les idées du peuple de cette façon, et cela a une logique, puisqu'ils prétendent que la Révolution est l'émergence du Peuple: ils suivent en cela la naïve doctrine de Jules Michelet.

Pour moi, cela participe d'une conceptiontodd.jpg assez intellectuelle et abstraite de l'Histoire, nourrie de livres et de cercles de réflexion restreints; je ne la crois pas ressentie en profondeur, je ne la crois pas vivante dans l'âme populaire.

Peut-être, au reste, que, comme le disait Emmanuel Todd, dans certaines régions, elle l'est plus que dans d'autres. Il met la Savoie parmi celles où elle ne l'est pas - ce qui est assez logique, puisque, en 1789, le noble Duché n'était pas français et n'a effectué aucune révolution. D'ailleurs, en 1830 et en 1848, il en était de même. Pourtant, aujourd'hui, la Savoie fait partie de la France. Il est donc impossible d'imposer à tous la vision de la Révolution comme début de tout, et ceux qui s'y efforcent devraient laisser les gens ressentir les choses comme ils veulent, de la même manière que la Chine communiste aurait dû laisser les Tibétains attachés à leurs moines faire comme ils voulaient.

Pour l'élection présidentielle, je m'engage auprès de Christian Troadec, qui, régionaliste et fédéraliste, entend garantir à toutes les régions le libre déploiement de leur sensibilité propre, à l'abri de ceux qui voudraient leur imposer des images uniformes.

07:32 Publié dans France, Histoire, Politique, Savoie | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook

Commentaires

Il me semble que partout et toujours il y a eu et continue d`y avoir des révolutions qui sont -selon l`air du temps- plus ou moins sanguinaires. Aujourd`hui, par exemple, dans le monde industrialisé nous sommes au milieu d`une révolution contre la logique du profit financier placé au-dessus de la protection des droits de l`homme et de la nature. Un personnage comme Trump est le champion en ce moment des forces "rétrogrades" qui essaient de lancer une -peut-etre la derniere- grande attaque contre les forces "révolutionnaires". La révolution continuelle est le propre de l`homme.

Écrit par : jean jarogh | 06/02/2017

Les forces révolutionnaires semblent plutôt instinctives et pulsionnelles. Elles logent souvent dans les âmes injustement écrasées, mais ne s'accompagnent pas forcément de solutions claires. J'ai le sentiment que dans les forces révolutionnaires qui existent on croit facilement qu'une économie "solidaire" peut être créée de toute pièce, or c'est peu crédible car au-delà des intentions affichées, l'égoïsme reste le principal moteur de l'être humain. La question est donc de savoir comment concilier cet égoïsme moteur et le sens du droit, et non de nier cet égoïsme moteur ou même de le réprimer, car le droit ne crée pas en soi l'abondance qu'on désire ou même dont on a besoin, il ne le crée pas magiquement, comme souvent on croit. Je crains donc que la révolution ne fasse tourner en rond, il faut aussi trouver le secret de l'articulation entre la satisfaction des besoins et des désirs, et le droit.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/02/2017

L`égoisme et le désir de justice sociale ne sont pas forcément incompatibles. De nos jours comme hier tout le monde souhaite plein de bonnes choses pour soi-meme mais en meme temps au rang de ces "bonnes choses" figure aujourd`hui tres souvent le bonheur des autres aussi. Cela signifie que, en général, on ne voit pas son bonheur comme passant par l`oppression et l`exploitation de l`autre et come d`autre part il y a eu une prise de conscience que la société de consommation effrénée des pays industrialisés se fait au détriment du reste du monde, une sorte de révolution des esprits est en cours contre notre mode de vie qui est vue de plus en plus comme égoiste.

Écrit par : jean jarogh | 06/02/2017

Je pense quand même que, quels que soient les sentiments spontanés des gens, la philosophie dominante reste celle du calcul, celle de la mise en équilibre des masses humaines: on est politiquement bienveillant pour avoir la paix sociale, qui est bonne pour les affaires. C'était le raisonnement de Lamartine en 1848. C'est un raisonnement matérialiste, qui met au fond au second plan le sentiment que l'humanité partage une seule âme d'ensemble et qu'on ne peut pas être heureux si d'autres sont malheureux. Je dirai même que cette philosophie apparaît comme intelligente aux élites, que c'est celle qu'on apprend à l'école, et que, par conséquent, le sentiment d'une âme humaine commune est plutôt raillé et repoussé, soit chez soi à travers une forme de refoulement, soit chez ceux qui l'expriment et l'assument, par une opposition directe à leur endroit. Teilhard de Chardin a bien sûr tâché de l'exprimer, et on ne peut pas dire que ce soit le philosophe le plus étudié à l'école. Les philosophes les plus vantés et les plus étudiés sont ceux qui présentent l'altruisme comme un calcul pour vivre mieux soi-même, j'ai l'impression. Ils ne croient pas en tout cas que l'humanité soit liée substantiellement, soit saisie en quelque sorte sous la robe d'un être spirituel unique qui la lie au-delà de ses limites corporelles. Le sentiment qui peut exister ne trouve donc guère sa butée, ne s'épanouit guère. Sauf peut-être chez quelques poètes, je ne sais pas. Les jeunes sont très sensibles sans doute à cette nappe psychique émotionnelle mais ils ne lui donnent pas de visage clair et quand ils évoluent dans la vie et sont en âge de prendre des décisions dans la vie professionnelle ou politique, ils suivent plutôt la philosophie fondée sur ce que j'appellerai le calcul social.

Mais je suppose que cela n'empêche pas de faire au mieux, peu importe après tout ce que font les autres, le résultat est entre les mains de la destinée.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/02/2017

Peut-etre liez-vous trop l`empathie a la religion. En tant qu`agnostique je n`ai moi-meme pas de peine a accepter l`empathie comme un des principes de l`humanitude (et meme, chez certaines especes, de "l`animalitude") car je ne la confonds pas avec une "bonté" d`essence divine. L`empathie, c`est la capacité non-seulement de se mettre a la place de l`autre mais aussi de se réjouir de voir l`autre heureux et bien-sur d`etre triste de voir l`autre malheureux. Et cela, au-dela meme des liens du sang. Cela a toujours existé mais il me semble fort que cela se renforce aujourd`hui. Ainsi, pour rendre un exemple un peu trivial mais bien genevois, quand j`étais gamin, dans les années soixante, personne ne se choquait de ce que beaucoup appelaient "magutes" les immigrés italiens, "keubis" les suisse-allemands ou "blanche-neige" le petit copain africain. Aujourd`hui, si quelqu`un fait montre d`une attitude raciste ou discriminative, quasiment tout le monde en est choqué. Je crois que nous continuons a évoluer sans en etre plus religieux pour autant et, en cela, je suis en accord avec quelqu`un comme Teilhard de Chardin mais heureusement beaucoup pensent de meme. Pas tant les philosophes (une espece en voie d`extinction) mais les psychologues, éthologues et autres observateurs de l`esprit humain ou animal.

Écrit par : jean jarogh | 07/02/2017

A cet égard, je dois vous avouer que je crois qu'on se berce de beaucoup d'illusions... L'empathie animale n'est pas ce qu'on croit. Je vais vous donner un exemple. L'osmie, une abeille sauvage, nidifie dans des tubes (des roseaux) en créant des cellules superposées. Fabre a fait l'expérience, il a observé. Lorsque l'insecte sort du cocon, et qu'au-dessus de lui son congénère n'a pas fait de même, il le découvre après avoir gratté le plafond et le respecte. Il attend pour sortir que l'autre sorte de son cocon. Il peut même mourir à force d'attendre. Empathie? Si au-dessus de lui il trouve le cocon d'une espèce proche mais pas la sienne, peut-être même s'il ne trouve pas un individu de la même portée, que fait-il? Il passe à travers à coups de mandibules, dénué de scrupules.

Teilhard de Chardin dit avec raison que les nations sont des débuts d'espèces, de spéciation. Est-ce que les conflits se sont arrêtés? Je ne vois pas d'empathie en progrès. Teilhard de Chardin tendait à croire au miracle historique, l'homme dit-il va converger vers lui-même, aucune branche donc ne sera laissée en arrière. Je m'en réjouis. Mais peut-être aussi que cela n'arrivera pas, on ne sait pas.

Si on n'a pas de religion, quelle loi obligatoire empêche les nations de créer des espèces distinctes au bout du compte? Si on en a une, quel Dieu interdirait aux hommes de créer des nations ne se parlant plus et n'échangeant plus, alors que les espèces elles-mêmes sont issues d'un tronc commun, où était l'homme, et qu'en plus l'animal serait finalement aussi capable d'empathie? Je n'y vois pas de logique.

Revenons à notre exemple d'osmie. Pourquoi agit-elle ainsi? La réponse en fait est simple: pas en vertu d'une loi physique ou spirituelle théorique, non, mais parce qu'elle assimile l'autre individu à soi, pour elle il s'agit du même organisme. Donc, si l'homme n'assimile pas les autres hommes à un organisme géant dont il fait partie il continuera à ressentir une sainte horreur face à d'autres groupes humains, nationaux ou religieux, comme c'est le cas actuellement.

Ce n'est pas tant une question religieuse, au bout du compte, que le sentiment de ce qui vit spirituellement dans l'univers, et qui ainsi instaure une logique avec la morale humaine. Car si cette morale ne renvoie à rien d'objectif, elle ne tiendra pas. Ce n'est pas tant une question religieuse que poétique, somme toute. Sans la poésie mythologique qui crée la figure d'un organisme planétaire dont les humains sont les membres, l'empathie ne fera aucun progrès, pour moi, on agira toujours comme les insectes, à respecter ses proches, ses concitoyens, ses coreligionnaires, et à passer à travers les autres à coups de mandibules. Je ne vois pas la raison magique qui l'empêche.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/02/2017

Je pensais moins aux insectes qu`aux primates, chiens, baleines, dauphins et autres especes animales moins soumis a l`instinct que peuvent l`etre par exemple les insectes ou les reptiles. Teilhard était un mystique qui ne voyait l`homme qu`en relation avec un dessein supposé de ce mystere que l`on nomme Dieu. L`empathie n`a pas besoin de faire référence a Dieu pour exister, il suffit de la constater en nous-memes (a moins d`en etre dénué comme le sont les psychopathes). Les guerres ne prouvent pas l`absence d`empathie mais seulement la complexité de l`esprit humain capable de tuer en croyant faire le "bien". On fait toujours la guerre au nom du bien... Le point faible des philosophies est qu`elles simplifient la réalité par ignorance de sa complexité. Pour avoir une idée meme approximative de la réalité humaine, il est nécessaire d`en voir les dimensions complémentaires biologique et la psychologie. Dans cette perspective, la philosophie n`est qu`un aspect parmi d`autres du fonctionnement psychique de l`Homo Sapiens Sapiens.

Écrit par : jean jarogh | 07/02/2017

Je ne pense pas que la guerre contre les islamistes se fasse sans haine et seulement pour le bien de l'Occident et en toute compassion vis à vis de ceux qu'on combat, honnêtement. Je ne constate pas dans les faits ce que vous dites.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/02/2017

La capacité d`empathie ne signifie pas que l`on puisse facilement avoir de la compassion pour ceux qui veulent notre peau. Cela, c`est réservés aux saints et aux grands sages. Malgré tout, meme les islamistes radicaux bénéficient de notre empathie car, si ce n`était pas le cas, le monde judeo-chrétien réclamerait leur peau et on aurait droit a une réédition des croisades dans les regles. Or, il suffit de voir le manque d`empressement en Occident a interdire burqa et autres tchadors pour voir a quel point nous sommes devenus empathiques par rapport a nos ancetres. Il est dangereux de voir la réalité au travers de certains philosophes contemporains aussi ignares que prétentieux qui se taillent une réputation en peignant tout en noir a la maniere du peintre Soulages.

Écrit par : jean jarogh | 07/02/2017

La compassion est peut-être plus efficace que l'empathie, pour imposer à l'économie l'obstacle des droits individuels.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/02/2017

Compassion (qui est un aspect de l`empathie) mais surtou respect de l`autre (qui en est un autre), controle des pulsions d`accumulation et renoncement a la valorisation de soi par les signes extérieurs de "richesse", tout ca est en cours et les nouvelles générations y excelleront, mais Rome ne s`est pas fait en un jour...

Écrit par : jean jarogh | 07/02/2017

C'est le cas de le dire... Les hommes et les femmes ne cesseront jamais d'afficher ce qui les met en valeur. L'uniforme chinois n'a pas pris du tout.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/02/2017

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