05/02/2017

Jean-Michel Truong et le successeur de pierre

Le-successeur-de-pierre-Truong.jpgJ'ai lu un roman assez récent de Jean-Michel Truong, Le Successeur de pierre (1999). J'ai été attiré par la présence en son sein de Pierre Teilhard de Chardin, un de mes philosophes préférés. Il découvre une bulle papale mystérieuse annonçant la venue d'un être nouveau, et la fausseté de la prophétie selon laquelle l'Église devait durer éternellement.

Le roman a trois aspects majeurs. Premièrement, il appartient au genre de la science-fiction car l'action s'en situe dans le futur - un futur proche, dans lequel l'ultralibéralisme a placé l'humanité dans des cases individuelles dotées de tout le confort possible et imaginable et rangées en pyramides; on ne communique plus que par Internet, et les contacts physiques se font par automates interposés.

En second lieu, il y a des complots qu'on met du temps à découvrir, et on est proche alors du thriller. Les ultralibéraux à l'origine de la situation nouvelle ont un plan caché pour se débarrasser de l'humanité qui les gêne.

Et troisièmement, il y a une dimension ésotérique, l'approche mystérieuse d'un être qui aurait vécu caché dans l'humanité, lui aurait permis d'évoluer et qui maintenant chercherait à s'en libérer et à habiter le minéral, la silice, les machines. Cette entité est en fait derrière l'ultralibéralisme, elle le suscite.

C'est à cause aussi de ce troisième aspect que j'ai voulu lire ce roman, car la science-fiction ne m'intéresse vraiment que si elle débouche sur l'appréhension d'êtres spirituels.

Le livre est palpitant, prenant. Le style est bon. Il est maîtrisé, ferme, et l'intrigue est intelligemment mise en place. On est loin de la science-fiction des années 1960-1970, pleine d'images grandioses et nouvelles, mais au style incertain. On est passé à un nouveau cityscape_3_by_hazzard65-d5lmnyl.jpgstade, on a changé de génération: Jean-Michel Truong appartient à celle des Michel Houellebecq, Maurice Dantec, Jean de Pingon, qui intègrent la science-fiction à un propos mûrement établi, en font comme un ornement. On est en quelque sorte allé du baroque au classicisme.

Car si le style de Jean-Michel Truong est maîtrisé, il garde une certaine souplesse, une vie nourrie d'ironie et d'images chatoyantes. La plus belle est peut-être celle que les ultralibéraux développent, celle d'une fusée qui emmène les élites dans l'espace, et qui est délestée progressivement des parties inférieures de l'humanité. Les pyramides géantes sont la matérialisation de cette image, car, depuis le bas, un logiciel progressivement termine l'existence des humains en trop.

Cette idée d'immeubles immenses utilisés comme des fusées, emmenant par la machine l'humanité vers les astres, m'est aussi venue, quand j'étais à Montpellier, et, comme Jean-Michel Truong, je plaçais dessous des entités étranges. Mais je songeais surtout aux Grands Anciens de Lovecraft, à Cthulhu, ou au Morgoth de Tolkien; je songeais au diable, à celui que les chrétiens appellent Satan.

Jean-Michel Truong donne brièvement comme solution possible l'apprivoisement de cette Bête, la domestication de l'Ennemi, l'ultralibéralisme remplacé par le solidarisme. Une pierre répond-elle à l'amour qu'on lui voue? J'en doute. La Bête peut aussi s'allier à des illusions.

Mais il fallait sans doute finir cet excellent roman par une note optimiste.

10:08 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Il semble que l`humanité évolue vers plus d`empathie et non pas moins. Le trumpisme aux USA et ses avortons idéologiques européens d`extreme-droite pourraient bien etre le chant du cygne de cet "ultra-libéralisme" dont l`absence d`empathie fait l`ossature. L`avenir de l`humanité est probablement biens moins sombre que ne l`exigent les criteres de succes du genre science-fiction.

Écrit par : jean jarogh | 06/02/2017

Oui, peut-être que comme le disait Teilhard de Chardin l'imbrication économique des différentes nations les oblige à trouver des solutions et à s'aimer plus. Le livre de Jean-Michel Truong le suggère. Il reste optimiste. Mais l'optimisme de Teilhard de Chardin est peut-être aussi illusoire. On peut aussi s'enfoncer dans la sauvagerie, c'est une possibilité. L'origine de l'empathie universelle et, plus encore, son articulation avec les nécessités économiques, restent mystérieuses et imprécises.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/02/2017

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