30/01/2017

Jean-Paul Sartre à New York

ny.jpgJ'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.

Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.

Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.

Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.

New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles Superman-the-Movie.pnget les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.

En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.

C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.

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28/01/2017

Le pouvoir des Heures (Perspectives pour la République, XXIV)

s-l1000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Chevaux enchantés, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et l'avoir entendue dire que le temps ne passait pas de la même manière au pays des génies que dans celui des hommes - et m'être inquiété que, lors de mon retour en ce dernier, trop d'années se soient déroulées en mon absence. Et à ces mots l'immortelle répondit:

«N'aie crainte, Rémi. Il pourra aussi se faire que pas plus de quelques secondes ne se seront passées. Le pouvoir qu'il en soit ainsi existe. S'il le faut, nous l'utiliserons. Tu passeras par une porte spéciale, qui le permettra. Si du moins nous y sommes autorisés!

- Par qui?

- Ah! par le père de Segwän, bien sûr. Tu ne le connais pas. Il peut être implacable, cruel! Il peut te manger tout cru. Il est sauvage, ardent. Quand une tempête éclate, il n'est jamais loin. J'espère, pour toi, que tu ne le rencontreras jamais. Il porte des cornes, sur la tête, et de sa bouche sortent des lames de feu! C'est un monstre, et je suis toujours étonnée quand je le compare avec sa fille, si belle, si pure!» Elle rit, et je pensai qu'elle se moquait de moi. Elle ajouta: «En tout cas il n'est pas d'un caractère facile, et il arrive souvent qu'il refuse d'accorder son aide à des mortels, ou même à nous autres génies, et d'accéder à nos demandes. Peut-être que quand tu reviendras parmi les tiens, si ton séjour ici est plus long que prévu, tu ne reconnaîtras plus personne, ni même Genève, voire les montagnes de Savoie, soudain aplanies! Et Paris, si jamais tu t'y rends, te semblera n'être qu'une grande forêt pleine de ruines et de serpents! Tu te sentiras dès lors pareil à l'unique survivant d'une catastrophe planétaire!» Elle souriait, en disant ces mots, comme si elle raillait mes peurs et celles des hommes.

Je dis, à mon tour: «Hélas! il se peut aussi qu'en touchant le sol de la terre périssable, je tombe en poussière, et que je ne puisse rien voir de tout cela!

- Oui, c'est possible», répliqua Ithälun. «Il est possible que tout à coup les années fondent sur toi et te mettent en pièces, te réduisent en poudre en quelques instants à la manière de flammes puissantes! Qui sait si elles n'ont pas plus de force qu'aucune de vos bombes?»

Je frissonnai.

Or, comme elle décrivait les années ainsi que des êtres réels, substantiels, je lui fis part de ma surprise. Elle me répondit une chose étrange: «Tu ne vois pas, Rémi, les ans, tu penses qu'il ne s'agit que d'idées abstraites; mais le temps les envoie comme des anges - ou comme des monstres ailés pleins de furie, selon ce qu'ils apportent -, et ils sont armés de fourches flamboyantes, qui lacèrent les choses, et les consument dans un feu dévorant - ou au contraire les bénissent.

«Car du creuset qu'ils créent sortent de nouveaux êtres. Le Temps jette dans le monde des germes secrets, que lui confièrent les dieux.

«Tu ne dois pas t'inquiéter. Même les heures sont des êtres vivants, comme les anciens le disaient, - mais les mortels ne les voient plus et, fous qu'ils sont, les croient inexistantes. Ils ne les voient pas comme elles sont, belles mais terribles dames descendant sur Terre tour à tour, le long d'une échelle d'or, et remontant ensuite vers le Ciel, laissant derrière elles les ruines de ce qui a été, et l'ébauche de ce qui sera.

«Mais je ne veux pas t'en dire trop, car tu serais pris de vertige, et ton âme irait tourner dans un gouffre.

(À suivre.)

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26/01/2017

Robert Heinlein et le militarisme

Robert-A-Heinlein.jpgIl existe un cas étrange, et en même temps typique, manifestant les différences profondes entre l'Amérique et l'Europe, c'est le paradoxe de l'écrivain de science-fiction Robert Heinlein (1907-1988), qui se fit connaître dans le monde par Stranger in a Strange Land (1961), ode à la liberté sexuelle, mais aussi par Starship Troopers (1959), écrit en hommage à l'esprit militaire.

Pour essayer de résoudre la contradiction apparente entre une position de gauche et une position de droite, on a beaucoup glosé - souvent pour minimiser le militarisme, pourtant avéré. On a dit que c'était ironique, comme cela l'était dans l'adaptation cinématographique de Paul Verhœven; ou que Heinlein défendait les simples soldats contre les officiers, en quelque sorte le prolétariat contre l'aristocratie. Mais j'ai écouté le roman en entier dans ma voiture, et cela n'apparaît aucunement. Le héros devient officier après avoir été simple soldat et dès lors son père lui-même lui parle avec respect, lui qui n'est que simple deuxième classe: la hiérarchie militaire prime sur l'ordre familial.

Ce qui est marquant, c'est le matérialisme radical de Heinlein, mais aussi ses attaques répétées contre le marxisme. Il niait que le monde comportât la moindre tendance à l'égalité, à la justice, ou que l'âme humaine tendît naturellement au bien. À cet égard, il était l'ennemi foncier de Rousseau, mais aussi de Marx, car il ne croyait aucunement que le prolétariat eût le moindre lien avec l'esprit d'équilibre social.

Il était totalement darwiniste, et n'avait foi qu'en la loi du plus fort. Pour lui Marx créait des illusions d'origine religieuse, des hallucinations morales. La loi de la matière ne tendait pas du tout à l'effondrement du capitalisme et à l'établissement d'une société juste.

C'est ce qui n'est pas compris en Europe, où l'émancipation sexuelle a été perçue comme une négation de la religion chrétienne au profit d'une utopie purement profane dans laquelle les seules lois de la nature portaient l'être humain à la fraternité, à l'égalité, Starship-2.jpgà la liberté. Or, pour Heinlein, l'homme était un loup pour l'homme, et les animaux n'étaient pas des anges, ils voulaient bien se manger entre eux. Il n'y avait en lui aucun sentimentalisme.

Pour créer un ordre social, il fallait l'inculquer à coups de châtiments, notamment corporels. Les hommes devaient être dressés.

Les habitudes devaient se plier à l'autorité, puisqu'en elles-mêmes elles ne contenaient aucune aspiration au bien. Il fallait donc une armée forte et dévouée.

La loi était obtenue à force de raison et d'expérience, et correspondait à ce qu'il était logique socialement d'instaurer, un équilibre des volontés individuelles pour le bien de tous.

C'est assez typiquement américain, et rappelle Robert E. Howard, également convaincu de l'absence de modèle moral dans l'âme humaine, et en même temps individualiste et militariste, affectionnant la force brutale pour imposer le respect!

Cela mène au libéralisme, y compris sexuel, car les plaisirs consentis par les parties n'ont pas de comptes à rendre à quelque autorité que ce soit, et il est faux qu'il y ait le moindre instinct moral en la matière.

Cela fait un peu penser à Donald Trump, même si on dit que Heinlein a toujours voté démocrate. Cela fait penser à Clint Eastwood, qui a voté Donald Trump.

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22/01/2017

Charles Baudelaire et les souffrances du poète

Gustave-Courbet-Portrait-de-Baudelaire-1024x854.jpgJ'ai parlé l'autre jour de l'idée de Jean-Pierre Veyrat, poète romantique savoisien, selon laquelle la souffrance amenait le poète au Ciel, idée confirmée par Milarépa et Charles Duits; mais un poète plus célèbre est allé dans le même sens, dans un poème bien connu: Charles Baudelaire. Dans son style inimitable, il énonça:

Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

- Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!

Ainsi, pour disposer d'un corps de gloire, fait de pure lumière, il faut avoir été purifié par les douleurs, être passé par un creuset: les Psaumes de David ont de telles expressions. Le feu de la souffrance éloigne et consume les impuretés, et ne laisse que le corps supérieur.

Il est à noter qu'Ovide, lorsqu'il parle de l'apothéose d'Hercule, use des mêmes images: le feu l'a purifié, l'a lavé de ses scories, de tout ce qui en lui tisi_hercule.jpgétait bas et terrestre, et n'a laissé de lui qu'un corps amélioré, éclatant.

L'image fut même adoptée par les révolutionnaires, qui ont peint Voltaire débarrassé de son corps vieux et hideux, pour ne laisser, des cendres du phénix, qu'un corps de gloire éclatant, luisant dans l'espace cosmique. On peut en voir un exemple au château de Ferney.

Certes, dira-t-on, Voltaire n'a pas spécialement souffert, dans sa vie; mais l'image du corps vieux et hideux suggère le contraire: il n'est jamais agréable de vieillir et d'enlaidir! Cela crée spontanément un corps de sagesse, harmonieux et brillant. Du moins en principe.

Le matérialisme contemporain n'en a pourtant guère convenu.

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20/01/2017

Degolio XCVIII: le réveil de Jean Levau

Dans le dernier épisode de cette bizarre série, nous avons laissé le héros Solcum alors qu'il venait de rentrer COURBET_Autoportrait-_BesançonA.jpgdans le corps de Jean Levau, quitté un long temps auparavant - mais qui, extérieurement, ne dura que quelques heures, par une opération que nous avons tenté de décrire.

Le mortel en sursaut se réveilla. Il était assis sur son fauteuil. Il regarda l'heure: il était six heures du soir, à peu de chose près. Il se demanda quelle date il était. Or la radio était toujours allumée, quoiqu'elle fît peu de son. Il attendit six heures et demie, et les informations se firent entendre. Le jour n'avait pas changé: il s'agissait encore du 21 octobre 1951. Jean repensa à ce qu'il venait de vivre à travers l'enveloppe du Docteur Solcum. Cela lui avait paru si long! Des semaines, voire des mois - peut-être même des années. Avait-il rêvé? Une fois encore il se le demandait, malgré les expériences déjà faites.

Un caractère d'irréalité plus grand l'étreignait. Sa conscience était demeurée absente plus longtemps, et il avait, sous les traits du héros Solcum, vécu bien plus d'aventures, bien plus de merveilles que lors des expériences précédentes.

À son oreille, l'évocation du détournement de l'avion d'Air France résonnait. Il n'avait point écouté le début, perdu qu'il était dans ses pensées. Mais le journaliste ne cessait de répéter les mêmes heureuses nouvelles. Tout s'était bien terminé.

Sans raison apparente, les terroristes s'étaient rendus. Les gendarmes l'expliquaient par leur travail de persuasion, dans le dialogue qu'ils avaient entretenu à distance avec les pirates.

Un journaliste interrogeait un expert, décrivant la formation optimale suivie par les gendarmes, et leur préparation du jour où il s'agirait de négocier avec des terroristes par des simulations mûrement élaborées. L'armée française comptait de tels hommes, capables de tels prodiges! On devait féliciter l'excellence de l'instruction militaire ainsi que les qualités de notre service d'ordre, reconnues dans le monde entier.

Curieusement, deux terroristes avaient décidé de se suicider. L'un d'une décharge électrique qu'il avait provoquée à partir du système électrique de l'avion, on ne savait trop comment; l'autre en se jetant de la sortie de secours en plein vol et en se faisant exploser d'une grenade qu'il tenait et qu'il avait dégoupillée, bien qu'il eût sauté sans parachute. Le personnel avait pu refermer la porte, malgré l'aspiration, car l'avion était alors à basse altitude; il avait fait montre d'un grand courage. On cherchait en particulier l'homme qui avait fermé et verrouillé cette sortie.

Cependant, une certaine confusion régnait à bord. Visiblement choqués, les passagers livraient des informations contradictoires sur ce qui s'était produit, et la manière dont les événements s'étaient déroulés. 10435906_938394056181990_1509177274481024032_n.jpgLa joie d'être hors de danger les faisait apparemment délirer, ils criaient au miracle, parlaient d'hommes-foudres et de surhommes venus de la lumière, autant de fables bien compréhensibles en de telles circonstances.

Un psychiatre de l'hôpital de Saint-Maurice, près de Paris, fut interrogé à ce sujet, et il confirma, que, dans l'émotion, bien des hommes étaient enclins à croire au merveilleux, et que cela pouvait se comprendre, et que nul homme ne pouvait savoir comment il réagirait à leur place: le psychiatre lui-même avouait que s'il s'était retrouvé dans leur situation, il aurait été peut-être le premier à croire à des interventions miraculeuses!

Sans doute était-ce ainsi que, dans la nuit des périls primitifs, face aux bêtes sauvages qui rôdaient devant les grottes de l'homme des cavernes, les religions étaient nées! On approuva pleinement cette idée, et on le fit en souriant. On en eut même la larme à l'œil. On compatissait.

Mais Jean Levau en savait plus. Il n'avait pas rêvé. Il savait ce qu'il en était.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour savoir ce que fit ensuite Jean Levau; nous verrons, notamment, s'il fit autre chose que de se coucher pour se préparer à son travail du lendemain!

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18/01/2017

Les miels de Michel Dunand

dunand1site.jpgContinuant ses méditations brèves au fil de ses voyages, le poète Michel Dunand vient de publier, aux éditions Henry, le recueil Miels. Il semble plus mélancolique que d'ordinaire. Les répressions en Turquie font mourir son rêve d'union fraternelle de tous les hommes: Tapis de sang tu ne pourras pas t'envoler, dit-il. Ce qu'il rejette, ce sont les gens de pouvoir qui manient si bien le gaz, si bien la mer, si bien le fer, au mépris de la loi plus élémentaire. Il est une loi morale supérieure à celle de la politique, et que connaît le poète - mais aussi le derviche, auquel Michel Dunand rend hommage: le mystique et l'artiste se rejoignent dans une culminance supérieure.

Le scepticisme paraît aussi s'exercer à l'encontre du Pop Art d'Andy Warhol, au cours d'un voyage à New York: Miracle ou décadence? On multiplie les gens. C'est l'américanisme, le démon de la technologie, du clonage.

À Manhattan, Michel Dunand connaît la solitude, et l'aliénation intime: Je me sens si seul. / Je me sens si loin de moi. / Maudit tourbillon, / danse écervelée... Le vertige de la vie moderne, l'agitation futuriste d'un monde entièrement soumis aux lois de la mécanique le font frémir, noyant son âme dans les ténèbres.

L'Europe est plus rassérénante: Amsterdam lui offre le spectacle magique des corps, et il tisse dans son esprit des romans d'amour, dont il est le héros. Au musée, les tableaux de Van Gogh le transportent d'aise, voire d'extase, et il montre comment chaque objet inanimé, en leur sein, irradie de force, de lumière, d'âme. Le peintre s'y est jeté tout entier, et a vivifié l'univers.

Parque_Guell.jpgPuis Barcelone lui dévoile ses beautés, et dans le parc Güell dessiné par Gaudí, il se croit dans un conte des Mille et une nuits - se demandant s'il est en tapis volant. Ce merveilleux traditionnel l'inspire, et une fois de plus il consacre Venise, ville idéale, éternelle, le début et la fin de tout, le premier et le dernier mot. Porto enfin est évoquée, cité rose, où la peau se déguste - au-delà du bleu et du blanc apparents. C'est une ville d'amour tendre.

Michel Dunand, évitant les longs discours, cherche les mots rares par lesquels on s'unit à l'univers, par lesquels on saisit son essence divine, par lesquels les choses s'effacent pour laisser place à leur pure idée. Parfois l'âme du monde est triste. Tout ne le réjouit pas au même degré. Il s'avoue désarmé, face à certaines manifestations humaines. Mais le retour à la beauté nue se fait toujours; l'ensemble reste optimiste.

Un beau recueil, une fois encore!

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14/01/2017

Jean-Paul Sartre et le judaïsme

78e129bfcbb5f110fcb62340983c3dae.jpgJ'ai lu, je ne sais plus où, qu'à la fin de sa vie, Jean-Paul Sartre, peut-être sous l'influence de Benny Lévy, avait trouvé, enfin, dans le monde physique quelque chose qui échappait à la nausée - une force créatrice, la manifestation d'un principe immortel, une puissance ordonnatrice qui ne devait rien à l'illusion et à la pensée magique: le peuple juif.

J'ai, personnellement, des origines juives, et je ne m'oppose pas, d'un point de vue subjectif, à une telle idée, propre à justifier le sens de l'infini que je m'attribue. Mais sur le plan objectif, j'ai un peu du mal à croire, de façon globale, à l'éternité de tel ou tel peuple. Peut-être parce que la judéité n'est qu'une composante de ma nature physique, puisque j'ai aussi bien des origines gauloises, ou même allemandes au sens large. Mais aussi parce que je crois que l'individu humain est universellement lié à l'infini, d'une part, et, d'autre part, que l'humanité un jour ne fera plus qu'une, et que les peuples s'y dissoudront, après lui avoir apporté leurs richesses, après l'avoir développée selon leurs directions propres.

Peut-on hiérarchiser ces apports? Je sais qu'en principe c'est interdit. Mais les chrétiens anciens - Bossuet, par exemple - admettaient l'apport énorme du judaïsme. À ce titre, Sartre semble leur devoir plus qu'il ne l'imaginait.

Cette image d'un peuple immortel me rappelle deux choses. La première est une idée de Cicéron selon laquelle le peuple romain était immortel, ou les peuples en général étaient immortels: l'individu meurt, disait-il, mais le peuple, ou la cité, lui survit. Mais Polybe, l'historien, disait que la cité de Rome était comme un individu, qu'elle naissait, croissait, mourait, et que le peuple soit immortel par rapport à l'individu n'implique pas qu'il le soit absolument. Cette idée d'un peuple comme un individu plus vaste et vivant plus longtemps michael whelan_isaac asimov_foundation and earth.jpgs'accorde avec l'idée des anges protecteurs des peuples, car ces anges s'incarnent à travers ces peuples, mais ensuite, une fois l'expérience de ces peuples effectuée, une fois que les anges qui les protégeaient ont vécu à travers eux les expériences dont ils avaient besoin, ils s'en détachent, ils s'arrachent à l'atmosphère terrestre.

C'est ainsi que les peuples individuellement sont appelés à disparaître, mais qu'ils le sont aussi tous, qu'un jour l'humanité ne sera plus qu'un seul peuple.

L'autre chose que cela me rappelle est le robot immortel R. Daneel d'Isaac Asimov, sentinelle de l'humanité, gardien de la civilisation dans son cycle de Foundation: il en conserve le patrimoine à travers les millénaires et même les millions d'années, un peu comme dans la Torah est conservée la sagesse première. On pourrait dire que la pensée abstraite de Sartre a trouvé en Asimov à se déployer en figures.

Il reste qu'Asimov lui-même, dans la nouvelle qu'il jugeait la plus importante parmi celles qu'il avait écrites, The Last Question, annonçait la destruction de toute chose particulière, et la renaissance de l'univers quand le dernier élément particularisé se serait dissous dans le grand tout. Il est possible, justement, que quand la pensée se déploie en figures, elle saisisse réellement l'infini, et en livre les mystères.

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12/01/2017

Philippe Curval et le ressac de l'espace

RF098.jpgLes années 1960-1970 ont été une grande époque pour la science-fiction, y compris en France. C'est à croire qu'un souffle divin est passé sur la Terre à ce moment, car l'imagination était florissante, les idées se sont souvent profondément renouvelées.

À vrai dire, le souffle divin n'a pas été bien compris par tous. Chacun avait ses capacités. Pour moi, celui qui l'a mieux représenté est sans doute Charles Duits (1925-1991). Mais les auteurs de science-fiction les plus célèbres ont eu aussi du génie, alors.

Quelle meilleure illustration de l'idée du souffle divin peut-on trouver que différents faits curieux, concernant ces auteurs? Gérard Klein a d'abord créé des nouvelles prodigieuses, d'une imagination sublime; mais depuis plusieurs décennies, il n'écrit plus que des traités théoriques sur le genre qu'il chérit. Michel Jeury, lui, a remplacé les romans de science-fiction par les romans du terroir, nourris de ses souvenirs personnels. Ces auteurs semblent avoir accueillis le souffle lancé objectivement sur eux, sans pouvoir le retenir.

Mais qu'importe? Ils ont su lui donner une forme dans leurs œuvres, pendant qu'il était présent. Et depuis longtemps je voulais lire un écrivain de cette génération, Philippe Curval. Du bien était dit de lui, et, à l'Emmaüs de Cranves-Sales, j'ai trouvé son Ressac de l'espace (1962).

L'idée de départ est excellente. Il s'agit d'extraterrestres dont la planète se meurt et qui, télépathes et vivant en symbiose, cherchent à s'installer ailleurs à travers un de leurs individus. Celui-ci arrive sur Terre, se reproduit, et impose peu à peu son règne, consistant à faire des êtres humains de véritables automates psychiques, à les méduser. Il les place dans une atmosphère psychique collective pleine de musicalité, et dans des bâtiments pleins de beauté, d'un art incroyable. Dès lors, les êtres humains dorment pour ainsi dire debout.

Comme certains individus sont rétifs, l'ensemble devient conscient du problème; mais la plupart acceptent cette évolution forcée, et engendrent des fanatiques anéantissant la minorité qui résiste. Celle-ci réagit et, en s'aidant d'une colonie située à Vénus (car nous sommes dans le futur), PC-B.GIFparvient à contraindre les extraterrestres à respecter les libres choix de chacun.

On ne sait d'ailleurs pas comment cela peut se faire. Mais les humains restés libres admettent que cette évolution forcée aurait dû être réalisée par les êtres humains spontanément, qu'il y a eu un problème.

Le résumé donne le sentiment que le livre est excellent, car la conception globale en est judicieuse. Dans le détail, à vrai dire, on est moins convaincu. Je n'ai pas trouvé très bon le style de Philippe Curval. Il décrit bien les morceaux d'architecture extraterrestre, aussi la planète Vénus, mais le reste est moins enthousiasmant.

Les extraterrestres, sortes de poulpes translucides, ressemblent à ceux de Lovecraft, mais leur rencontre n'est pas frappante comme chez le maître américain: il y a quelque chose de prosaïque, dans la narration.

D'ailleurs, le héros ne participe pas, à la fin, au renouveau spirituel humain: il préfère partir en vaisseau spatial avec la femme de ses rêves, étant surtout intéressé par le voyage dans l'espace physique et le sexe.

Philippe Curval présente même les partouzes comme pouvant être parfaitement innocentes et pures, il y a là quelque chose de bizarre, dont parle Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, une sorte d'illusion typique – un peu comme si Philippe Curval était lui-même la proie des extraterrestres qu'il décrit, à son insu!

D'un côté une puissante idée, de l'autre des traitements prosaïques, un résultat tout à fait singulier.

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10/01/2017

Les chevaux héroïques (Perspectives pour la République, XXIII)

Horses-white-by-Paul-Pederson-700x350.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Voyage enchanté, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et avoir vu des merveilles inouïes.

L'impression que je vivais un songe devenait toujours plus forte. Le doute m'envahissait. Étais-je le jouet d'une illusion?

Soudain, un troupeau de ce qui me parut être des daims jaillit de derrière une colline, et courut au-dessous de nous. Leur pas était bondissant et souple, et ils passaient comme des flots jaunes parmi les herbes; et ils ne semblaient pas fuir quelque prédateur, mais s'amuser à courir.

Plus loin, des chevaux en liberté paissaient paisiblement. À notre approche, ils levèrent les yeux, et j'eus la surprise de voir ceux-ci briller, à la façon de diamants, et de sembler disposer d'une intelligence, de sembler nous reconnaître, et nous suivre. Et ils nous saluèrent, même, inclinant leur museau, mais non comme le font les chevaux d'ordinaire, lorsqu'il leur prend un sentiment vif et qu'ils font aller vivement leur tête de haut en bas à toute vitesse: ils le faisaient comme des êtres réfléchis, lentement et maintenant un instant le front incliné. Et je vis, à ma grande surprise, Ithälun leur répondre, les saluant de la même manière, et y ajoutant une main levée. La voyant, ils hennirent, et se remirent à brouter.

« Quels sont-ils? » demandai-je.

La dame répondit: « Ce sont les chevaux sacrés du royaume de Segwän, le pays de Stën. Ils sont nés jadis d'un vent puissant, venu du nord et doué de conscience, un noble fils de celui que vos pères nommèrent Éole. Ils ne se laissent monter que par les hommes et les femmes les plus dignes, et non seulement ils choisissent ceux qu'ils laissent monter sur leur dos, mais ils reconnaissent ceux qui le méritent: ainsi en fut-il dès l'origine de leur existence, et ce peuple de chevaux a un nom particulier, qui est Irmen. Jadis accompagnèrent-ils Solcum dans sa croisade contre Ornicalc; il était accompagné, lui-même, d'un fameux roi de France, et de six des siens.

- Un roi de France? m'écriai-je. Lequel? Au reste il n'y en a plus depuis longtemps. Quel âge a donc Solcum?

- Il est plus vieux que tu ne saurais dire, et pourtant, pour le peuple qui est le nôtre, ses années sont encore en petit nombre, et il est toujours en pleine force d'âge.

« Sache, en effet, que nos jours sont des années, ou du moins des mois, pour vous, et que Solcum n'était pas beaucoup plus jeune qu'à présent, quand il chevauchait avec celui que vous nommez Louis de France, neuvième du nom, que vos prêtres longtemps ont dit saint.

- Solcum a chevauché avec saint Louis, il y a huit cents ans, et il a à peine vieilli? Je ne puis y croire.

- Il en est pourtant bien ainsi.

- Mais alors, quand je reviendrai parmi les hommes, au bout de deux, trois jours, ou plus, que j'aurai passés avec vous, des années se seront écoulées parmi les miens? m'inquiétai-je. Et peut-être ils seront morts? Peut-être je ne les reconnaîtrai pas? Peut-être rien de ce que j'aurai connu n'existera? Peut-être, même, que je tomberai en poussière dès que j'aurai remis le pied dans ce monde mortel? »

Disant ces mots, j'étais effrayé.

(À suivre.)

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06/01/2017

John Berger est parti

JohnBerger.jpgIl y avait autrefois trois géants de la littérature dans le nord de la Savoie: Jean-Vincent Verdonnet, Michel Butor, John Berger. Ils nous ont quittés successivement, et le troisième, romancier anglais qui vivait à Mieussy, vient de le faire le dernier.

Je l'ai rencontré une fois, à l'occasion d'une lecture de ses poèmes: la librairie de Bonneville, aujourd'hui défunte aussi, avait demandé à trois personnes, dont moi, de la produire, et l'écrivain était venu; ensuite nous étions allés manger. John Berger m'avait félicité pour ma lecture, qu'il trouvait appropriée, s'appuyant sur le rythme plus que sur le sens, qui de toute façon était mystérieux; mais, au restaurant, nous n'avons rien trouvé de spécial à nous dire.

J'ai lu, de lui, Pig Earth (1979), son grand succès, consacré aux paysans de Mieussy et à une figure étrange, de femme-symbole, sorte de lutin, d'esprit local. Elle était parfaitement incarnée, mais Berger la voyait comme l'émanation des éléments, comme un être élémentaire. Elle était dénuée de morale spécifique, et était toute menue, comme un gnome. Elle vivait seule, et ne se faisait aucune illusion sur le monde, pensait à sa survie sans acrimonie non plus. Elle était une force qui va, comme eût dit Victor Hugo.

Au fond de l'apparent réalisme des mystères planaient, baignaient le monde, d'ailleurs la fin évoquait des fantômes, sans ornementation particulière: ils n'émerveillaient pig.jpgpas, n'épouvantaient pas, étaient plutôt réflexifs. Le réel même était magique.

John Berger pensait que le paysan savoyard était en phase avec la nature pure, avec les forces de vie et de production. Il décrit avec fascination le travail du boucher, et le découpage de la vache, l'ouverture et l'apparition des boyaux. Verdonnet avait fait un texte proche, sur le cochon.

À un certain moment, il cite une anecdote connue des paysans, dont j'ai oublié le contenu, mais dont j'ai aussitôt remarqué qu'elle venait en fait de François de Sales et avait été transmise par les prêtres, car les paysans que je compte parmi mes proches me l'avaient racontée aussi, et m'avaient dit qu'elle leur avait été dite par le curé dans leur jeunesse. Les femmes en particulier se souvenaient bien de ces anecdotes apprises au catéchisme. John Berger semblait un peu croire que, comme chez son personnage de Cocadrille, il s'agissait d'une sagesse spontanée. Mais François de Sales était lui-même de la noblesse campagnarde savoisienne, et il affirmait que les montagnards avaient une forme de sagesse instinctive: ils se retrouvaient, lui et Berger! Les écrits de François de Sales sont peut-être, après tout, la fleur de cette sagesse venue des montagnes, mêlée à la science théologique et produite en français.

J'aimais beaucoup les poèmes de John Berger, qui parlait de temps en temps aussi des Alpes; comme souvent chez les Anglais, elle créait des images énigmatiques, ouvrait sur autre chose, sans dire quoi. C'était un homme excellent.

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04/01/2017

Charles Duits et la souffrance comme enfantement

mila.jpgLe poète savoisien Jean-Pierre Veyrat (1810-1844), pétri d'idées chrétiennes, disait que deux choses initiaient l'homme et le faisaient accéder à la divinité: la religion et la souffrance. Les douleurs du poète romantique mènent ainsi au Ciel, au lieu d'écraser l'individu.

Milarépa (1040-1123), sage bouddhiste tibétain, était encore plus explicite, parce qu'il s'appuyait sur l'ésotérisme: les souffrances, apportées par les démons, sont de tels bienfaits qu'elles font apparaître les démons comme des illusions, et comme étant, en réalité, des protecteurs de la loi sainte, amenant l'âme à connaître l'ultime vérité. C'est à dire qu'ils sont des anges. Il chantait:

Les dieux venimeux et leurs manifestations,
Avant la réalisation, se révèlent démoniaques
En créant interférences et duperies.
Dans la réalisation, ils deviennent des protecteurs de la loi,
Et d'eux surgissent tous les accomplissements.

À l'époque moderne, les Occidentaux se sont détachés de telles conceptions, vénérant d'abord les plaisirs terrestres, et s'efforçant de les éterniser. La science a été sommée d'alléger les souffrances, qui apparaissaient comme dénuées de sens.

On pourrait penser que Charles Duits (1925-1991), étant issu du Surréalisme, n'a pas non plus intégré ces conceptions mystiques, mais, dans son langage fleuri qui mêle ésotérisme et érotisme, il a montré qu'il était dans le cas contraire, regardant les processus liés à la reproduction comme remplis de sens, et le livrant à l'œil attentif:

Pour que la vie ait un sens, il est nécessaire que la maladie, la vieillesse, l'agonie et la mort en aient un également, que les maux qui nous accablent représentent les affres de l'enfantement, que l'univers soit, littéralement,
l'utérus de la Suprême Négresse,
et que nous puissions attribuer une signification positive à tous les phénomènes, y compris les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les épidémies et les disettes.
Du moment que nous les attribuons au hasard,
nous les privons de leur dignité, de leur valeur, de leur terrible majesté, transformons la douleur en angoisse et, dès lors, le Pubis étoilé ne nous inspire plus que de l'effroi, ainsi que l'a noté Pascal.
(La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 138.)

Golden-Goddess-Mari-open.jpgLa Suprême Négresse est ici la déesse qui préside à l'ordre du monde.

Charles Duits fait, comme Joseph de Maistre faisait de la Révolution, des maux les nécessaires prémices à l'évolution humaine, à la transfiguration. Rejetant l'idée de l'absurde et du hasard, il se projetait au-delà des limites de la vie terrestre: puisque la mort scellait tout, elle avait aussi un sens, contrairement à ce qu'ont prétendu les philosophes à la mode à son époque.

Il visait l'enfantement de l'androgyne, ou plutôt de la gynandre, qui verrait l'homme et la femme ne faire plus qu'un, et donc être comblé dans leurs aspirations intimes. La volonté d'aimer la Suprême Négresse de toutes ses forces, de se fondre en elle, de s'assimiler à elle, faisant écho au tantrisme, se traduisait par l'apparition, dans le monde spirituel, d'un être nouveau. Mais cela ne se faisait pas sans vives douleurs.

Charles Duits assumait pleinement les siennes, à la manière d'un poète romantique: malade, il refusa de se soigner.

08:27 Publié dans Culture, Littérature, Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/01/2017

Les poésies en patois de Samoëns de Jam

Numérisation_20161225 (3).jpgIl y a déjà plus de vingt ans, j'entreprenais de rassembler les poèmes en langue savoyarde de Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle. Il les avait publiés dans L'Echo des paroisses du haut-Giffre, un mensuel, il y en avait environ cinquante. Je comptais les traduire et les publier en un volume. Une universitaire grenobloise originaire de Sixt, Dominique Abry-Deffayet, me permit de photocopier le recueil qu'elle en avait déjà fait, et je me lançai dans la traduction, m'aidant du dictionnaire existant, qui souvent citait mon poète. Je montrai mes essais à la dame, et elle me découragea de continuer. Je cherchai ensuite un traducteur, et trouvai mon collègue Marc Bron.

Les mois ont passé, les années, et le travail a abouti. Le recueil complet des poèmes de Jean-Alfred Mogenet dit Jam vient d'être publié aux éditions Le Tour. Il se nomme Jam. De belles photographies l'illustrent, correspondant aux sujets des poèmes: les vieux objets, utilitaires ou symboliques, les monuments de la nature entourant Samoëns, parfois les saisons et leurs effets sur le paysage. Les pages sont plastifiées, la couverture cartonnée, le résultat est splendide, et pas cher! La Région Auvergne Rhône-Alpes, l'Institut de la Langue savoyarde, l'Association des enseignants de savoyard nous ont aidés.

Pierre Grasset, le président du dit Institut, m'a demandé une préface abondante, et je l'ai fournie: je le remercie, car je doutais de la nécessité d'un gros texte, mais je suis très content du résultat. J'ai fait une étude sérieuse, racontant la vie du poète, présentant ses thèmes de prédilection, son style, sa pensée.

Il était profondément catholique, mais, n'ayant pas bien réussi au séminaire, il avait abandonné son désir de devenir prêtre. Il est demeuré fidèle à sa foi. Il est toutefois mélancolique, est sujet au doute, à la tristesse, ce qui rend ses poèmes poignants. Nostalgique d'une vie paysanne imprégnée de religiosité, qui faisait, des objets ordinaires et religieux, des espèces de fétiches, il a un goût prononcé pour la personnification: sous sa Numérisation_20161225 (2).jpgplume, tout se dote d'âme. Parfois cela va jusqu'au mysticisme, puisque certains objets ont une véritable valeur spirituelle, et cela peut tendre au mythe, les objets s'affrontant, ou étant comparés à des géants, intermédiaires du ciel et de la terre. Mais il reprenait peu le folklore, étant un homme plutôt cultivé et un esprit plutôt réaliste.

Sa prosodie imite celle de la poésie française, et est faite de vers réguliers dont la rime est généralement croisée.

C'est un beau recueil, un monde étrange et attirant, que celui que ses poèmes créent!

Et c'est un hommage, bien sûr, à un parent illustre, écrivain reconnu de Samoëns, qui a aussi écrit en français une relation de voyage au Congo. Si Samoëns avait une université, Jean-Alfred Mogenet y aurait sa statue!

Marc Bron a livré, de surcroît, une introduction explicative sur les spécificités du patois de Samoëns et des graphies de Jam, et elle réjouira tous les spécialistes.

Je recommande donc vivement l'achat de ce formidable livre!

Jean-Alfred Mogenet, poète de Samoëns
Jam. Poésies en langue savoyarde.
Le Tour
170 pages.
12 €.

09:35 Publié dans Culture, Littérature, Poésie, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook